A propos de l'hallucination du doigt coupé
La deuxième occurrence de cette association contradictoire entre la Verwerfung et la Verdrangung, le rejet et le refoulement, qui se trouve p. 237, prépare en quelque sorte l’interprétation de l’hallucination de l’Homme aux loups qui a fait couler beaucoup d’encre depuis, celle de l’hallucination du doigt coupé.
Donc Freud a évoqué pour la première fois cette question du rejet de la castration page 232 de son texte (dans le gardiner) et je le reprends terme à terme :
« Il rejeta le nouveau –dans notre cas pour des motifs d’angoisse de castration – et s’en tint à l’ancien. Il se décida pour l’intestin contre le vagin pour des motifs analogues et de la même manière dont il prit plus tard parti contre Dieu pour le père. La nouvelle explication fut écartée, l’ancienne théorie maintenue… Non que la nouvelle connaissance, soit restée sans effet ; tout au contraire elle développa une efficacité extrêmement forte, en devenant le motif qui agit pour conserver le processus entier du rêve dans le refoulement… Ce fut naturellement une contradiction, qu’à partir de là, l’angoisse de castration put exister à côté de l’indentification avec la femme, par la moyen de l’intestin, mais seulement une contradiction logique, ce qui ne veut pas dire grand-chose. L’ensemble du processus est bien plutôt maintenant caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. un refoulement [ Verdrangung] est autre chose qu’un rejet [ Verwerfung] »
Donc c’est bien l’ensemble du processus à la fois le rejet et le refoulement qui sont deux mécanismes qui rendant compte du mode de fonctionnement de l’inconscient.
La deuxième occurrence de cette Verwerfung, de ce rejet de la castration, qui est là encore accompagnée de sa proposition contradictoire, la reconnaissance de cette même castration se trouve page 237 :
1 – Le rejet
« Nous connaissons à présent la position initiale de notre patient à l’égard du problème de la castration. Il la rejeta ( Verwarf) et s’en tint au point de vue du rapport par l’anus. Quand j’ai dit qu’il la rejeta, la signification la plus proche de l’expression est qu’il ne voulut rien savoir d’elle, au sens du refoulement. De la sorte aucun jugement ne fut, à proprement parler, porté sur son existence, mais ce fut comme si elle n’existait pas.
Ce terme d’existence est important. Il faudra retrouver ce qu’est pour Freud le jugement d’existence par rapport à ce qu’il appelle le jugement d’attribution dans son grand texte logique qui a pour titre « La dénégation »
2- La reconnaissance
« Cependant cette attitude (donc ce rejet) ne peut pas être restée définitive, même pas en ce qui concerne les années de sa névrose d’enfance. Il existe de bonnes preuves qu’il avait reconnu par la suite la castration comme un fait… il avait d’abord résisté, puis il avait cédé, mais une réaction n’avait pas supprimé l’autre.
3 – Les conséquences de ces deux positions contradictoires
a- La subsistance de deux courants opposés à partir de cette reconnaissance : « A la fin subsistait côte à côte deux courants opposés, dont l’un abhorrait la castration et l’autre était prêt à l’accepter et à se consoler avec la féminité comme substitut.
b- Existence d’un troisième courant : « »le troisième le plus profond et le plus ancien, celui qui avait simplement rejeté la castration, et dans lequel il n’était pas encore question de jugement sur la réalité de celle-ci, ce courant était encore certainement réactivable. J’ai rapporté ailleurs une hallucination de ce même patient à cinq ans. Je n’ai qu’à ajouter ici qu’un bref commentaire … ».
On s’aperçoit donc que ce long résumé de la page 237 qui n’est que la reprise ce qu’il a déjà établi entre le rejet et la reconnaissance de la castration de la page 232 n’est là que pour introduire cette réactivation de ce troisième courant avec l’hallucination du doigt coupé.
Les trois courants que Freud décrit sont représentés par les rectangles jaunes. Il faut noter que sans la seconde branche de la reconnaissance de la castration, le rejet de la castration spécifie le mécanisme de la psychose et l’hallucination du doigt coupé en donne la clé : selon la formule de Lacan « ce qui n’a pas été symbolisé réapparait dans le réel ».
Il nous faut maintenant retravailler cette hallucination dite du doigt coupé. Elle se trouve dans le texte « Sur la fausse reconnaissance (déjà raconté) pendant le travail psychanalytique ».
Deux lettres de Freud à propos de Dora
Freud vers 1898 donc peu de temps avant sa rencontre avec Dora
Le 14 octobre 1900, dans l'une de ses lettres à Fliess, Freud lui annonce qu'il a "un nouveau cas, celui d'une jeune fille de dix huit ans". Mais il en écrit juste ceci : " C'est un cas qui cadre tout à fait avec la collection déjà existante de mes passe-partout".
Cette formulation est curieuse. Au-delà de sa signification, les symptômes de Dora ne sont que des symptômes communs à beaucoup d’hystériques et en tant que tels ils sont en effet « passe-partout » mais tel un voleur, peut-être qu’aussi Freud se glisse dans l'intimité de Dora, ou bien, identifié à Monsieur K. dispose lui aussi à sa convenance des clefs de sa chambre.
Trois mois après Dora est déjà partie, et Freud a déjà écrit, juste après son départ, l'histoire de Dora qui devait primitivement s'appeler "Rêve et hystérie".
Le 25 janvier 1901, il écrit :
"Très cher Wilhelm,
J'ai terminé hier Le rêve et l'hystérie et aujourd'hui déjà, je manque de dérivatif. C'est un fragment d'analyse d'hystérie où les interprétations se groupent autour de deux rêves. Il s'agit donc en réalité d'une suite au livre des Rêves. Il s'y trouve, en outre, certaines liquidations des symptômes hystériques et quelques vues sur le fondement organo-sexuel de l'ensemble. C'est en tout cas le travail le plus subtil que j'aie jamais écrit et qui effrayera les gens encore plus que de coutume...
Je t'envoie mas affectueuses pensées...
Ton fidèle Sigm."
De Babouscka à Matrona en passant par Grouscha
Dans ce nouveau chapitre que Freud a intitulé « Effets d’après-coup venant du temps originaire – résolution », (page 240 de "Lhomme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même) il repart d’événements survenu en ce « temps originaire », entre la scène primitive et l’apparition de la phobie du loup, à la suite de son rêve. Dans ce temps, il introduit de nouveaux éléments autour de ces trois signifiants « Babouschka », « Grouscha », « Matrona ». Le premier signifiant Babouska veux dire dans sa langue à la fois « vieille petite mère » et « Papillon ». Grouscha était le prénom d’une servante de ferme qui l’avait attirée sexuellement en raison de sa position qui lui rappelait celle de sa mère dans la scène primitive, mais c’est en même temps le nom d’une poire, d’une poire qui a des rayures jaunes comme le papillon. Matrona est le prénom d’une autre servante, vue dans la même position, au temps de son adolescence, servante qui lui avait donné en cadeau une chaude-pisse, chaude pisse qui avait déclenché une poussée de sa névrose.
Nous avons donc la série signifiante suivante : Machaon/papillon, Babouska, Grouscha, poire, rayures jaunes de la poire et du papillon, Matrona, servante lavant du linge et montrant donc les formes avantageuses de sa croupe, tout comme Grouscha dans son enfance, sa chaude-pisse et la nouvelle poussée de sa névrose, en tant que la servante en devint sa cause occasionnelle : il n’était plus le favori de la fortune (il était né coiffé donc privilégié). Il faut rajouter un autre aiguillage signifiant partant du balai de paille de Grouscha qui mène vers Jean Huss, le héros des énurétiques et son paquet de verges. En bref c’est foisonnant de toute une série de nouvelles associations centrée sur ce beau machaon ayant provoqué son angoisse et surtout sur le V, chiffre Romain. Il y a, à ce propos, un magnifique poème de Garcia Lorca à propos d’un toréador mort dans l’arène à Cinq heures du soir. En apparence pas de rapport ?
http://www.pierdelune.com/Garcia%20Lorca3.htm
Un certain regard sur le suicide
Ce passage de Lacan sur le suicide est sidérant du fait de l'acuité de son approche. Il lie d'une part la pulsion de mort à l'existence de la chaine signifiante mais surtout le désir de suicide au fait d'avoir été un enfant non-désiré. C'est une approche poignante comme si elle était du registre de l'aveu.
« Ce que Freud nous découvre comme l'au-delà du principe du plaisir, c'est qu'il y a peut-être en effet une aspiration dernière au repos et à la mort éternelle, mais, dans notre expérience, et c'est tout le sens de ma seconde année de séminaire, nous rencontrons le caractère spécifique de la réaction thérapeutique négative sous la forme de cette irrésistible pente au suicide qui se fait reconnaître dans les dernières résistances auxquelles nous avons affaire chez ces sujets plus ou moins caractérisés par le fait d'avoir été des enfants non désirés. A mesure même que s'articule mieux pour eux ce qui doit les faire s'approcher de leur histoire de sujet, ils refusent de plus en plus d'entrer dans le jeu. Ils veulent littéralement en sortir. Ils n'acceptent pas d'être ce qu'ils sont, ils ne veulent pas de cette chaîne signifiante dans laquelle ils n'ont été admis qu'à regret par leur mère.
Ce qui nous apparaît ici à nous, analystes, dans ces cas, est exactement ce qui se retrouve dans les autres, à savoir la présence d'un désir qui s'articule, et qui s'articule non pas seulement comme désir de reconnaissance, mais comme reconnaissance d'un désir. Le signifiant en est la dimension essentielle. Plus le sujet s'affirme à l'aide du signifiant comme voulant sortir de la chaîne signifiante, et plus il y entre et s'y intègre, plus il devient lui-même un signe de cette chaîne. S'il s'abolit, il est plus signe que jamais. La raison en est simple - c'est précisément à partir du moment où le sujet est mort qu'il devient pour les autres un signe éternel, et les suicidés plus que d'autres. C'est bien pourquoi le suicide a une beauté horrifique qui le fait si terriblement condamner par les hommes, et aussi une beauté contagieuse qui donne lieu à ces épidémies de suicide qui sont tout ce qu'il y a de plus réel dans l'expérience.
Une fois de plus, dans Au-delà du principe du plaisir, Freud met l'accent sur le désir de reconnaissance comme tel, comme faisant le fond de ce qui fait notre relation au sujet. Et après tout, dans ce que Freud appelle l'au-delà du principe du plaisir, y a-t-il même autre chose que le rapport fondamental du sujet à la chaîne signifiante? »
( J. Lacan, Séminaire des Formations de l’inconscient, séance du 12 février 1958)
Qu'est-ce que le complexe de castration ?
La première fois que Freud parle, tout au moins d’une façon un peu élaborée, du complexe de castration masculin, dans les « Trois essais sur la théorie de la sexualité », il le définit ainsi :
« Les petits garçons ne mettent pas en doute que toutes les personnes qu’ils rencontrent ont un appareil génital semblable au leur ; il ne leur est donc pas possible de concilier l’absence de cet organe avec l’idée qu’ils se forment d’autrui. »
Cette phrase des trois essais précède le titre du paragraphe intitulé « Complexe de castration et envie du pénis ». On remarquera d’emblée dans ce passage que Freud réserve le terme complexe de castration pour le garçon et l’envie du pénis pour la fille, ce n’est en effet que plus tard que cette dénomination du complexe de castration englobera celle de l’envie du pénis au titre de complexe de castration féminin.
Donc cette première définition du complexe de castration est donnée en ces termes : « les petits garçons maintiennent avec ténacité cette conviction, la défendent contre des faits contradictoires que l’observation ne tarde pas à leur révéler, et ils ne l’abandonnent souvent qu’après avoir passé par de graves luttes intérieures (complexe de castration). Leurs efforts en vue de trouver un équivalent au pénis perdu de la femme jouent un grand rôle dans la genèse de perversions multiples ».
Donc en ce temps de l’élaboration freudienne, ce qu’il appelle complexe de castration c’est la difficulté du petit garçon à accepter que la mère ne soit pas pourvue du même organe que le sien. » D’emblée, il note que ce n’est pas le cas de la petite fille « elle ne se refuse pas à accepter et reconnaître l’existence d’un sexe différent du sien, une fois qu’elle a aperçu l’organe génital du garçon ; elle est sujette à l’envie du pénis qui la porte au désir si important plus tard, d’être à son tour un garçon. »
Donc son approche du complexe de castration aussi bien pour la fille que pour le garçon est encore un peu succincte. Pour la fille il n’y a pas encore trace des transformations de ce désir du pénis notamment en désir d’enfant et pour le garçon ce qu’il décrit se limite au refus de la castration de l’Autre, de la mère en l’occurrence, sans prendre en compte ce qu’il nommera « angoisse de castration », c'est-à-dire crainte de perdre son propre pénis.
Quelques années plus tard en 1914, dans son texte « Pour introduire le narcissisme »[1], Freud aborde à nouveau cette question du complexe de castration en le ramenant cette fois-ci non plus à la question de la castration de l’Autre mais de la sienne propre, une castration qui met en grand danger son narcissisme : « Les perturbations auxquelles est exposé le narcissisme originaire de l’enfant, ses réactions de défense contre ces perturbations , les voies dans lesquelles il est de ce fait forcé de s’engager, voilà ce que je voudrais laisser de côté, comme une matière importante qui attend encore qu’on s’occupe de la travailler ; on peut cependant en extraire la pièce la plus importante, le « complexe de castration »( angoisse concernant le pénis chez le garçon, envie du pénis chez la fille ) et en traiter en relation avec l’intimidation sexuelle des premières années. »
Voilà donc où Freud en est de son élaboration du complexe de castration en 1914 au moment où il consacre une partie de ce texte de l’Homme aux loups à cette question sous ce titre « EROTISME ANAL ET COMPLEXE DE CASTRATION.
Il m’a semblé important de replacer en effet ce chapitre de L’Homme aux loups » dans le fil de l’œuvre freudienne, pour pouvoir en mesurer toute l’importance. Ce n’est sans doute par pour rien que Lacan est allé puiser dans ce texte lui-même ce concept de « forclusion » qui lui lui a permis de spécifier ce qu’il en est de la structure de la psychose par rapport à la névrose. C’est assez dire qu’il mérite toute notre attention.
[1] In « La vie sexuelle »
Le souvenir-écran du Papillon Machaon
Le souvenir-écran du papillon est ce qui constitue le premier élément de ce chapitre VIII intitulé « EFFETS D’APRÈS-COUP DU TEMPS ORIGINAIRE – RÉSOLUTION ». (page 240 de « L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même ». C’est lui, ce souvenir, qui est mis en avant à titre introductif. Il semblerait que le gros papillon qui s’appelle Machaon était devenu l’animal phobique de Sergeï à peu près en même temps que le loup. Peut-être même, et c’est loin d’être exclu en raison même du contenu du titre « Temps originaire » que cet animal phobique ait précédé le loup de son rêve d’angoisse. Voici en effet ce qu’en écrit Freud : « Très tôt mon patient avait raconté un souvenir du temps où sa méchanceté était entrain de se transformer en angoisse. Il poursuivait un beau papillon à rayures jaunes, dont les grandes ailes se terminaient en appendices pointus- un machaon. Soudain quand le papillon se fut posé sur une fleur, une effroyable peur (angst) de l’animal le saisit et il s’enfuit en criant. »
Ce souvenir-écran doit être analysé tout comme le contenu manifeste du rêve c'est-à-dire décomposé tout d’abord en chacun de ses éléments. Dans le texte de ce souvenir, outre les deux signifiants « Papillon » et « Machaon », on peut aussi repérer qu’il poursuivait d’abord ce beau et grand papillon puis qu’à la fin, il s’enfuyait en criant. C’est un peu comme si, par ce souvenir, on pouvait saisir ce moment de passage entre son sadisme envers les petits animaux et le moment où ils devenaient pour lui des animaux dangereux, objets de ses phobies. Les « appendices pointus » de ses ailes sont eux aussi évocateurs.
Un Papillon se disait dans sa langue « Babouchka » vieille petite mère. C’est assez dire que pour interpréter ce souvenir-écran nous ne pouvons nous fier qu’à ce que Freud a retranscrit du discours de son analysant. Ce que Freud va découvrir c’est le battement des ailes du papillon qui évoqueront, pour Sergeï, les mouvements des jambes de sa mère au cours de la scène primitive. Ce souvenir-écran viendra se concentrer autour d’un hiéroglyphe mystérieux et même poétique : les ailes battantes du papillon se métamorphoseront en une inscription : le chiffre cinq écrit en lettre romaine : V ! Pour nous ce serait peut-être le V de la victoire. Peut-être aussi pour Freud, puisque’il met dans son titre un mot triomphal « Résolution ».
Conférence : Une approche lacanienne de la féminité
Une approche lacanienne de la féminité
Une conférence de Liliane FAINSILBER
Présidence de Séance : Isabelle BOULZE
≡≡≡
SAMEDI 21 JANVIER 2012
9 Heures 30
amphithéâtre de l’Hôpital LAPEYRONIE
- MONTPELLIER -
Dans le séminaire La logique du fantasme, Lacan affirme que les femmes analystes sont littéralement terrifiées par ce qu'elles pourraient avoir à dire concernant la jouissance féminine. Après avoir vu le film japonais « L'empire des sens » qu'il décrit comme étant une mise en scène de l'érotisme féminin, on peut déjà avoir une idée de ce par quoi elles peuvent l'être.
Cette approche de la jouissance féminine pourrait paraître sans rapport avec le sujet de mon dernier ouvrage « la fonction du père et ses suppléances », or il n'en est rien. Nous nous trouverons au contraire, je pense, au cœur de la question : quelle est cette fonction du père et de ses suppléances pour une femme ? Ne serait-elle pas, au fond, celle de lui permettre de surmonter cette terreur ?
(1) L'empire des sens, film de Nagisa Ōshima de 1976. Lacan l'évoque dans le séminaire Le Sinthome, séance du 16 mars 1976.
(2) J. Lacan, La logique du fantasme, séance du 24 mai 1967.
(3) L. Fainsilber, La fonction du père et ses suppléances ; Sous la plume des poètes, mars 2011, De Boeck-Université.
Conférence qui aura lieu dans le cadre de :
- L’université Paul Valery, Moontpellier III, Isabelle Boulze, Maître de Conférence, (Psychopathologie Clinique)
- Formations cliniques hospitalières, Hôpital de La Colombière, Service du Docteur François Memmi, membre du forum
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ORGANISATION ET PARTICIPATION
Docteur Jacques PUGET
Membre de l’E.P.F.C.L.
Avec la paix du soir, de l'usage du signifiant selon la structure, névrose / psychose
De l'usage du signifiant selon la structure,
névrose / psychose
« Je vous prierais de vous arrêter un instant à ceci: vous êtes au déclin d'une journée d'orage et de fatigue, et vous considérez l'heure qui décline et l'ombre qui commence d'envahir ce qui vous entoure. Est-ce que quelque chose selon les cas ne peut pas vous venir à l'esprit, et qui s'incarne dans la formulation « la paix du soir » ? »
Nous sommes au cœur du séminaire intitulé Les Psychoses. Lacan part de là, de l'expérience de la paix du soir à la fin d'une séance de son séminaire de février 1956(1). Il nous introduit, avec l'appui de l'analyse par Freud de l'ouvrage du Président Schreber, à ce qui marque la radicale différence entre psychose et névrose.
Lorsque c'est son heure donc il arrive que la « paix du soir » vienne nous surprendre. Dans cet instant ces mots peuvent venir apaiser une inquiétude, une quête, une angoisse. Au contraire ils sont susceptibles de provoquer angoisse et inquiétude. Toujours est il que le sujet est touché au niveau de son existence. Il y a un lien entre la formulation et l'éprouvé... l'être. C'est sans doute le propre des êtres parlants, ils sont touchés par la formulation de la parole.
Lacan affine l'expérience:
« Ce qui est appréhendé, c'est que moins nous l'articulons, plus il nous parle, plus même nous sommes étrangers à ce dont il s'agit dans cet être, plus il a tendence à se présenter à nous avec cet accompagnement plus ou moins pacifiant d'une formulation qui pour nous se présente comme indéterminée, comme à la limite du champ de notre autonomie motrice et de ce quelque chose qui nous est dit du dehors, de ce par quoi à la limite le monde nous parle. »
Le discours, Lacan nous le propose alors comme un être, tel un monde qui parlerait au sujet. A la limite, un murmure de l'extérieur. De là un pas se franchit, nous nous approchons de l'étrangeté:
« il y a là une donnée, une certaine façon de prendre ce moment du soir comme signifiant qui est quelque chose par rapport à quoi nous sommes ouverts ou fermés, et que c'est justement dans la mesure où nous étions fermés que nous le recevons avec ces singuliers phénomène d'écho, ou avec cette amorce du phénomène d'écho qui consistera dans l'apparition de ce quelque chose d'entendu à la limite de notre saisissement, par ce phénomène, et qui se formulera pour nous par ces mots : la paix du soir. »
Nous voilà face à une bifurcation tout à fait saisissable: au delà de toute signification, ce qui est entendu c'est un signifiant. A celui-ci donc nous pouvons y être ouverts ou fermés.
Qu'on soit fermé à ce signifiant, il vient alors frapper d'une manière particulière. Il y a de l'écho, comme lorsque les paroies d'un mur sans aspérité rencontrent un son, le mur ne peut que le renvoyer. Dans ce cas là, il peut arriver qu'un sujet soit plus que visé par le discours, mais percuté, voire persécuté.
Qu'on soit ouvert à ce signifiant, Lacan ne le développe pas, mais dans ce cas nous pouvons avancer que ce signifiant, d'une certaine manière peut trouver accueil. disons qu'il peut accrocher une signification, toute imaginaire qu 'elle soit, une signification parmi toutes les significations possibles comprises dans « la paix du soir », quand bien même cette signification se traduit par un symptôme, c'est peut-être une manière d'y être fermé, mais pas totalement, c'est le propre de la névrose.
Dans le meilleur des cas le signifiant a un sens partageable, « la paix du soir » sonne alors l'apaisement d'une fin de journée.
Sinon qu'est ce que « la paix du soir »? Il n'est qu'un signifiant brut tout à fait inquiétant, angoissant. Lacan parle de signifiant dans le réel. Il porte et amène avec lui la charge du réel, l'angoisse. C'est cette charge réelle du signifiant qui vient cogner d'autant plus lorsque le sujet lui est radicalement fermé.
Mais alors (et c'est une parenthèse hypothétique), fermé au signifiant voudrait dire fermé à toute signification possible de ce signifiant. Un signifiant serait nul et non avenu lorsque celui-ci n'a aucune signification envisageable, il est comme inimaginable(?).
Faute de pouvoir y répondre donc, faute de pouvoir l'accueillir, nous l'avons dit, le sujet fermé au signifiant le renvoie. Mais le signifiant, comme poussé par le réel insiste, il revient; c'est le propre du réel de forcer le retour. Le sujet sommé d'y répondre peut être ravagé par cette charge. Nous entrons dans la structure de la psychose.
Lacan nous indique, en traitant du cas du Président Schreber:
« (...)comme dans l'écume provoquée par ce signifiant qu'il ne perçoit pas comme tel mais qui organise à la limite tous ces phénomènes dont je vous ai parlé la dernière fois, à savoir que cette ligne continue, le discours, est perpétuellement sentie par le sujet comme l'épreuve de ses capacités de discours, non seulement comme mis à l'épreuve, mais comme un défi (...) ».
C'est cela sans doute, cette mise à l'épreuve, qui peut faire tout le drame du psychotique, à coup sûr elle fait sa fragilité.
Lacan précisera ailleurs dans le séminaire. Ce à quoi le sujet est radicalement fermé dans la psychose c'est à un signifiant essentiel. Celui qui, lorsqu'il se pointe, provoque ce qu'on appelle la décompensation psychotique, Lacan le nomera signifiant du Nom du Père.
C'est un biais pour évoquer ce qui est si difficile à se représenter, la forclusions du Nom du Père dans son lien à l'éclosion de la décompensation psychotique: il s'agit de la fermeture radicale à un signifiant particulier qui vient frapper le sujet au moment où ce dernier est sommé d'y répondre, c'est à dire dans ce moment où il est appelé à composer avec une signification essentielle. Cette signification liée à ce signifiant particulier du nom du père ce n'en est pas vraiment une, avançons qu'il s'agit plutôt d'une fonction, la fonction dite paternelle.
Cette fonction, nous ne pouvons ici que l'éfleurer. Lacan la développera longuement tout au long de son enseignement. Elle mérite à elle seule un travail colossal. En quelques mots, et de manière forcément trop rapide, la fonction du signifiant du Nom du Père est de permettre les jeux possibles de glissements entre signifiant et signifié. Ou encore, il est le signifiant de la Loi dans le discours qui rappelle, qui marque, le lien originaire entre signifiant et signifié. Le lien est perdu, il n'y a pas de correspondance exacte entre signifiant et signifié, pour autant, la marque du signifiant du Nom du Père sur l'ensemble du système signifiant apporte la possibilité des jeux de déplacement et de condensation propres à ce système.(2)
Pour revenir à Schreber, ce moment d'éclosion de la psychose, de son délire psychotique en tant qu'il fait partie intégrante de sa structure comme une réponse à cette frappe du signifiant du Nom du Père, ce moment sera celui de sa nomination à la présidence de chambre à la cour d’appel de Dresde. La fonction paternelle est appelée là où elle est à considérer comme nulle et non avenue. Le signifiant du Nom du Père n'a jamais pu trouver place dans la structuration de ce sujet.
Avec Lacan nous disons que ce signifiant est forclos. Le sujet, faute de pouvoir l'intégrer, lui donner corps, réagit à sa frappe et tente avec ses moyens, malgré tout, d'y répondre. Pour le pire c'est la décompensation, un glissement quasi continu du signifié sous le signifiant, puis un délire, c'est à dire une tentative pour que cesse ce glissement, de recréer la part forclose du signifiant. Pour le meilleur, le sujet parvient à fabriquer une oeuvre, une sublimation.
Schreber, dans une certaine mesure, a pu explorer ces deux destins.
David Berton, novembre 2011.
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Lacan J., Les Psychoses, 1955-56, séminaire sténotypé, 8 février 1956, pp. 13-16.
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Je me réfère ici d'une manière extrêmement condensée au séminaire Les formations de l'inconscient, les séances des 15, 22, 29 janvier et 5 février 1958 sont consacrées à la métaphore paternelle.
Mais aussi à la séance du 20 décembre 1961 du séminaire L'identification consacrée au nom propre. Lacan y pointe dans un long développement que le nom propre est à la jonction de l'écrit et de la parole en ce sens qu'il rappelle que l'origine du signifiant est de désigner une chose.
Quelques temps de l’élaboration de Freud sur le complexe de castration masculin
Freud évoque le complexe de castration pour la première fois dans les « trois essais sur la théorie de la sexualité », mais de façon encore extrêmement succincte. Ils sont publiés en 1905. Cela ne semble pas encore trop le préoccuper pas plus dans l’histoire de Dora que dans celle de l’Homme aux rats. Pour Dora, il centre son intérêt sur la question de la masturbation et pour l’Homme aux rats, sur le désir de la mort du père. Dans le texte du Petit Hans le complexe de castration est mentionné à propos de la menace de sa mère « Si tu fais cela, si tu te touches, on te la coupera ». Freud indique que les névrosés « se défendent violemment contre sa reconnaissance ». Il rajoute qu’il y aurait beaucoup de choses importantes à dire sur la signification de cet élément de l’histoire infantile. « Le complexe de castration » a laissé des traces frappantes dans les mythes (et pas seulement dans les mythes grecs) ; J’ai fait, dans ma science des rêves, et ailleurs encore, allusion au rôle qu’il joue ». Nous en sommes à l’allusion. Le texte sur le Petit Hans a été publié en 1909 et L’homme aux loups a commencé son analyse en 1910. Le texte qui en rend compte a été rédigé durant l’hiver 1914/1915. Or « Introduction au narcissisme » où Freud parle aussi du complexe de castration et d’une façon plus élaborée est daté lui aussi de l’année 1914.
C’est donc ces années là, les années de l’Homme aux loups, que Freud élabore d’une façon plus approfondie ce qu’il en est du complexe de castration masculin. D’autres textes suivront bien sûr, notamment celui qui met en rapport complexe de castration et désir de mort à l’égard du père à savoir celui intitulé « Dostoïevski et le parricide » publié en 1928. .
A propos de ces repérages de dates qui sont nécessaires je vous recommande un ouvrage paru il y a longtemps chez Payot qui est une Bibliographie des écrits de Freud. C’est indispensable de l’avoir en sa possession tout au moins si on veut bien lire les textes freudiens.
Je n’ai pas relu Schreber qui date de 1911 et je ne sais donc pas dans quelle mesure Freud a donné beaucoup d’importance au complexe de castration à propos de son délire. Nous verrons quand nous le travaillerons. Ce sera de toute façon au centre de cette question de la forclusion du Nom-du-Père.
Tout ceci pour souligner le fait qu’il me semble que c’est la première fois dans ce texte de l’Homme aux loups que Freud s’arrête longuement sur cette question du complexe de castration masculin. Mais je l’ai peut-être souligné un peu trop dans le désordre et surtout de façon incomplète. Je n’ai pas pris en compte les textes les plus tardifs y compris celui d’Analyse finie et infinie.
La fonction du père et ses suppléances ; Sous la plume des poètes
Par la mise au monde de leurs œuvres, les poètes et les écrivains démontrent l’importance dans la psychanalyse, des fantasmes de grossesse des hommes comme des femmes. Pour Lacan, ces fantasmes de grossesse qui s’expriment dans la névrose et dans la psychose sont deux modes d’instauration de la fonction paternelle. Ils se manifestent dans le symptôme ou dans le délire. Je propose un troisième mode d’instauration de cette fonction, celui de la perversion, où ce fantasme de grossesse s’exprime dans le passage à l’acte pervers.
Les oeuvres de Rilke, Goethe, Kafka, Zola, Mallarmé, mais aussi celles de Flaubert, Tournier et bien sûr de Joyce seront évoquées.
Au joint de la littérature et de la psychanalyse, ce livre devrait plaire à plus d'un.




