21 décembre 2011
Conférence : Une approche lacanienne de la féminité
Une approche lacanienne de la féminité
Une conférence de Liliane FAINSILBER
Présidence de Séance : Isabelle BOULZE
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SAMEDI 21 JANVIER 2012
9 Heures 30
amphithéâtre de l’Hôpital LAPEYRONIE
- MONTPELLIER -
Dans le séminaire La logique du fantasme, Lacan affirme que les femmes analystes sont littéralement terrifiées par ce qu'elles pourraient avoir à dire concernant la jouissance féminine. Après avoir vu le film japonais « L'empire des sens » qu'il décrit comme étant une mise en scène de l'érotisme féminin, on peut déjà avoir une idée de ce par quoi elles peuvent l'être.
Cette approche de la jouissance féminine pourrait paraître sans rapport avec le sujet de mon dernier ouvrage « la fonction du père et ses suppléances », or il n'en est rien. Nous nous trouverons au contraire, je pense, au cœur de la question : quelle est cette fonction du père et de ses suppléances pour une femme ? Ne serait-elle pas, au fond, celle de lui permettre de surmonter cette terreur ?
(1) L'empire des sens, film de Nagisa Ōshima de 1976. Lacan l'évoque dans le séminaire Le Sinthome, séance du 16 mars 1976.
(2) J. Lacan, La logique du fantasme, séance du 24 mai 1967.
(3) L. Fainsilber, La fonction du père et ses suppléances ; Sous la plume des poètes, mars 2011, De Boeck-Université.
Conférence qui aura lieu dans le cadre de :
- L’université Paul Valery, Moontpellier III, Isabelle Boulze, Maître de Conférence, (Psychopathologie Clinique)
- Formations cliniques hospitalières, Hôpital de La Colombière, Service du Docteur François Memmi, membre du forum
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ORGANISATION ET PARTICIPATION
Docteur Jacques PUGET
Membre de l’E.P.F.C.L.
24 novembre 2011
Avec la paix du soir, de l'usage du signifiant selon la structure, névrose / psychose
De l'usage du signifiant selon la structure,
névrose / psychose
« Je vous prierais de vous arrêter un instant à ceci: vous êtes au déclin d'une journée d'orage et de fatigue, et vous considérez l'heure qui décline et l'ombre qui commence d'envahir ce qui vous entoure. Est-ce que quelque chose selon les cas ne peut pas vous venir à l'esprit, et qui s'incarne dans la formulation « la paix du soir » ? »
Nous sommes au cœur du séminaire intitulé Les Psychoses. Lacan part de là, de l'expérience de la paix du soir à la fin d'une séance de son séminaire de février 1956(1). Il nous introduit, avec l'appui de l'analyse par Freud de l'ouvrage du Président Schreber, à ce qui marque la radicale différence entre psychose et névrose.
Lorsque c'est son heure donc il arrive que la « paix du soir » vienne nous surprendre. Dans cet instant ces mots peuvent venir apaiser une inquiétude, une quête, une angoisse. Au contraire ils sont susceptibles de provoquer angoisse et inquiétude. Toujours est il que le sujet est touché au niveau de son existence. Il y a un lien entre la formulation et l'éprouvé... l'être. C'est sans doute le propre des êtres parlants, ils sont touchés par la formulation de la parole.
Lacan affine l'expérience:
« Ce qui est appréhendé, c'est que moins nous l'articulons, plus il nous parle, plus même nous sommes étrangers à ce dont il s'agit dans cet être, plus il a tendence à se présenter à nous avec cet accompagnement plus ou moins pacifiant d'une formulation qui pour nous se présente comme indéterminée, comme à la limite du champ de notre autonomie motrice et de ce quelque chose qui nous est dit du dehors, de ce par quoi à la limite le monde nous parle. »
Le discours, Lacan nous le propose alors comme un être, tel un monde qui parlerait au sujet. A la limite, un murmure de l'extérieur. De là un pas se franchit, nous nous approchons de l'étrangeté:
« il y a là une donnée, une certaine façon de prendre ce moment du soir comme signifiant qui est quelque chose par rapport à quoi nous sommes ouverts ou fermés, et que c'est justement dans la mesure où nous étions fermés que nous le recevons avec ces singuliers phénomène d'écho, ou avec cette amorce du phénomène d'écho qui consistera dans l'apparition de ce quelque chose d'entendu à la limite de notre saisissement, par ce phénomène, et qui se formulera pour nous par ces mots : la paix du soir. »
Nous voilà face à une bifurcation tout à fait saisissable: au delà de toute signification, ce qui est entendu c'est un signifiant. A celui-ci donc nous pouvons y être ouverts ou fermés.
Qu'on soit fermé à ce signifiant, il vient alors frapper d'une manière particulière. Il y a de l'écho, comme lorsque les paroies d'un mur sans aspérité rencontrent un son, le mur ne peut que le renvoyer. Dans ce cas là, il peut arriver qu'un sujet soit plus que visé par le discours, mais percuté, voire persécuté.
Qu'on soit ouvert à ce signifiant, Lacan ne le développe pas, mais dans ce cas nous pouvons avancer que ce signifiant, d'une certaine manière peut trouver accueil. disons qu'il peut accrocher une signification, toute imaginaire qu 'elle soit, une signification parmi toutes les significations possibles comprises dans « la paix du soir », quand bien même cette signification se traduit par un symptôme, c'est peut-être une manière d'y être fermé, mais pas totalement, c'est le propre de la névrose.
Dans le meilleur des cas le signifiant a un sens partageable, « la paix du soir » sonne alors l'apaisement d'une fin de journée.
Sinon qu'est ce que « la paix du soir »? Il n'est qu'un signifiant brut tout à fait inquiétant, angoissant. Lacan parle de signifiant dans le réel. Il porte et amène avec lui la charge du réel, l'angoisse. C'est cette charge réelle du signifiant qui vient cogner d'autant plus lorsque le sujet lui est radicalement fermé.
Mais alors (et c'est une parenthèse hypothétique), fermé au signifiant voudrait dire fermé à toute signification possible de ce signifiant. Un signifiant serait nul et non avenu lorsque celui-ci n'a aucune signification envisageable, il est comme inimaginable(?).
Faute de pouvoir y répondre donc, faute de pouvoir l'accueillir, nous l'avons dit, le sujet fermé au signifiant le renvoie. Mais le signifiant, comme poussé par le réel insiste, il revient; c'est le propre du réel de forcer le retour. Le sujet sommé d'y répondre peut être ravagé par cette charge. Nous entrons dans la structure de la psychose.
Lacan nous indique, en traitant du cas du Président Schreber:
« (...)comme dans l'écume provoquée par ce signifiant qu'il ne perçoit pas comme tel mais qui organise à la limite tous ces phénomènes dont je vous ai parlé la dernière fois, à savoir que cette ligne continue, le discours, est perpétuellement sentie par le sujet comme l'épreuve de ses capacités de discours, non seulement comme mis à l'épreuve, mais comme un défi (...) ».
C'est cela sans doute, cette mise à l'épreuve, qui peut faire tout le drame du psychotique, à coup sûr elle fait sa fragilité.
Lacan précisera ailleurs dans le séminaire. Ce à quoi le sujet est radicalement fermé dans la psychose c'est à un signifiant essentiel. Celui qui, lorsqu'il se pointe, provoque ce qu'on appelle la décompensation psychotique, Lacan le nomera signifiant du Nom du Père.
C'est un biais pour évoquer ce qui est si difficile à se représenter, la forclusions du Nom du Père dans son lien à l'éclosion de la décompensation psychotique: il s'agit de la fermeture radicale à un signifiant particulier qui vient frapper le sujet au moment où ce dernier est sommé d'y répondre, c'est à dire dans ce moment où il est appelé à composer avec une signification essentielle. Cette signification liée à ce signifiant particulier du nom du père ce n'en est pas vraiment une, avançons qu'il s'agit plutôt d'une fonction, la fonction dite paternelle.
Cette fonction, nous ne pouvons ici que l'éfleurer. Lacan la développera longuement tout au long de son enseignement. Elle mérite à elle seule un travail colossal. En quelques mots, et de manière forcément trop rapide, la fonction du signifiant du Nom du Père est de permettre les jeux possibles de glissements entre signifiant et signifié. Ou encore, il est le signifiant de la Loi dans le discours qui rappelle, qui marque, le lien originaire entre signifiant et signifié. Le lien est perdu, il n'y a pas de correspondance exacte entre signifiant et signifié, pour autant, la marque du signifiant du Nom du Père sur l'ensemble du système signifiant apporte la possibilité des jeux de déplacement et de condensation propres à ce système.(2)
Pour revenir à Schreber, ce moment d'éclosion de la psychose, de son délire psychotique en tant qu'il fait partie intégrante de sa structure comme une réponse à cette frappe du signifiant du Nom du Père, ce moment sera celui de sa nomination à la présidence de chambre à la cour d’appel de Dresde. La fonction paternelle est appelée là où elle est à considérer comme nulle et non avenue. Le signifiant du Nom du Père n'a jamais pu trouver place dans la structuration de ce sujet.
Avec Lacan nous disons que ce signifiant est forclos. Le sujet, faute de pouvoir l'intégrer, lui donner corps, réagit à sa frappe et tente avec ses moyens, malgré tout, d'y répondre. Pour le pire c'est la décompensation, un glissement quasi continu du signifié sous le signifiant, puis un délire, c'est à dire une tentative pour que cesse ce glissement, de recréer la part forclose du signifiant. Pour le meilleur, le sujet parvient à fabriquer une oeuvre, une sublimation.
Schreber, dans une certaine mesure, a pu explorer ces deux destins.
David Berton, novembre 2011.
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Lacan J., Les Psychoses, 1955-56, séminaire sténotypé, 8 février 1956, pp. 13-16.
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Je me réfère ici d'une manière extrêmement condensée au séminaire Les formations de l'inconscient, les séances des 15, 22, 29 janvier et 5 février 1958 sont consacrées à la métaphore paternelle.
Mais aussi à la séance du 20 décembre 1961 du séminaire L'identification consacrée au nom propre. Lacan y pointe dans un long développement que le nom propre est à la jonction de l'écrit et de la parole en ce sens qu'il rappelle que l'origine du signifiant est de désigner une chose.
17 octobre 2011
Quelques temps de l’élaboration de Freud sur le complexe de castration masculin
Freud évoque le complexe de castration pour la première fois dans les « trois essais sur la théorie de la sexualité », mais de façon encore extrêmement succincte. Ils sont publiés en 1905. Cela ne semble pas encore trop le préoccuper pas plus dans l’histoire de Dora que dans celle de l’Homme aux rats. Pour Dora, il centre son intérêt sur la question de la masturbation et pour l’Homme aux rats, sur le désir de la mort du père. Dans le texte du Petit Hans le complexe de castration est mentionné à propos de la menace de sa mère « Si tu fais cela, si tu te touches, on te la coupera ». Freud indique que les névrosés « se défendent violemment contre sa reconnaissance ». Il rajoute qu’il y aurait beaucoup de choses importantes à dire sur la signification de cet élément de l’histoire infantile. « Le complexe de castration » a laissé des traces frappantes dans les mythes (et pas seulement dans les mythes grecs) ; J’ai fait, dans ma science des rêves, et ailleurs encore, allusion au rôle qu’il joue ». Nous en sommes à l’allusion. Le texte sur le Petit Hans a été publié en 1909 et L’homme aux loups a commencé son analyse en 1910. Le texte qui en rend compte a été rédigé durant l’hiver 1914/1915. Or « Introduction au narcissisme » où Freud parle aussi du complexe de castration et d’une façon plus élaborée est daté lui aussi de l’année 1914.
C’est donc ces années là, les années de l’Homme aux loups, que Freud élabore d’une façon plus approfondie ce qu’il en est du complexe de castration masculin. D’autres textes suivront bien sûr, notamment celui qui met en rapport complexe de castration et désir de mort à l’égard du père à savoir celui intitulé « Dostoïevski et le parricide » publié en 1928. .
A propos de ces repérages de dates qui sont nécessaires je vous recommande un ouvrage paru il y a longtemps chez Payot qui est une Bibliographie des écrits de Freud. C’est indispensable de l’avoir en sa possession tout au moins si on veut bien lire les textes freudiens.
Je n’ai pas relu Schreber qui date de 1911 et je ne sais donc pas dans quelle mesure Freud a donné beaucoup d’importance au complexe de castration à propos de son délire. Nous verrons quand nous le travaillerons. Ce sera de toute façon au centre de cette question de la forclusion du Nom-du-Père.
Tout ceci pour souligner le fait qu’il me semble que c’est la première fois dans ce texte de l’Homme aux loups que Freud s’arrête longuement sur cette question du complexe de castration masculin. Mais je l’ai peut-être souligné un peu trop dans le désordre et surtout de façon incomplète. Je n’ai pas pris en compte les textes les plus tardifs y compris celui d’Analyse finie et infinie.
07 juillet 2011
La fonction du père et ses suppléances ; Sous la plume des poètes
Par la mise au monde de leurs œuvres, les poètes et les écrivains démontrent l’importance dans la psychanalyse, des fantasmes de grossesse des hommes comme des femmes. Pour Lacan, ces fantasmes de grossesse qui s’expriment dans la névrose et dans la psychose sont deux modes d’instauration de la fonction paternelle. Ils se manifestent dans le symptôme ou dans le délire. Je propose un troisième mode d’instauration de cette fonction, celui de la perversion, où ce fantasme de grossesse s’exprime dans le passage à l’acte pervers.
Les oeuvres de Rilke, Goethe, Kafka, Zola, Mallarmé, mais aussi celles de Flaubert, Tournier et bien sûr de Joyce seront évoquées.
Au joint de la littérature et de la psychanalyse, ce livre devrait plaire à plus d'un.
02 juillet 2011
Le rêve d’Alexandre devant la ville de Tyr
Comment Freud aborde la question du rêve dans son introduction à la psychanalyse, p. 69.
Il intitule cette partie « Difficultés et premières approches ». Il est dans une démarche dialectique celle d’avoir à démontrer à un lecteur non seulement profane mais de plus hostile, ce qu’il en est des pouvoirs du rêve, en quoi il mérite d’être pris au sérieux.
Il expose donc d’emblée les difficultés que l’on ne peut que rencontrer : « Il s’agit… d’un objet dont le caractère est d’être en opposition avec toutes les exigences de la science exacte, d’un objet sur lequel l’investigateur ne possède aucune certitude. Une idée fixe par exemple, se présente avec des contours nets et bien délimités. « Je suis l’empereur de Chine » proclame à haute voix le malade. Mais le rêve ? Le plus souvent, il ne se laisse même pas raconter. »
A cela que Freud va-t-il répondre ? Premièrement, on lui a déjà avancé le même argument à propos des actes manqués et il a pourtant réussi à démontrer qu’ils avaient bel et bien un sens.
Deuxièmement « Nous nous sommes dit que les grandes choses peuvent se manifester par de petits signes »
Troisièmement : « Quant à l’indétermination des rêves, elle constitue précisément un caractère comme un autre ». Nous le prenons donc en tant que tel, d’ailleurs, autre argument : « ce caractère d’indétermination peut également être attribué à des représentations obsédantes dont s’occupent cependant des psychiatres respectables et éminents. »
Et voici donc un exemple de cette indétermination : « Je me rappelle le dernier cas qui s’est présenté dans ma pratique médicale. La malade commença à me déclarer : « j’éprouve un sentiment comme si j’avais fait ou voulu faire du tort à un être vivant… A un enfant ? Mais non, plutôt à un chien. J’ai l’impression de l’avoir jeté d’un pont ou de lui avoir fait mal autrement ».
Si des psychiatres « respectables et éminents » se laissent aller à s’intéresser à ces obsessions, pourquoi ne se laisseraient-ils pas aller à prendre en considération les rêves qui se caractérisent eux aussi par la même indétermination ?
Il émet alors cette hypothèse que si les scientifiques témoignent d’un certain mépris à propos des rêves, c’est sans doute parce que dans les temps anciens on leur accordait au contraire trop d’importance.
Et pour en apporter la preuve, le premier rêve que Freud nous rapporte est celui d’Alexandre le grand, celui où « il vit une nuit un satyre se livrant à une danse triomphale ».
Quel est le sens de ce rêve ? Alexandre le grand faisait à ce moment là le siège de la ville de Tyr depuis de nombreux jours et s’apprêtait à lever le camp. Ses devins lui promirent la victoire. La ville de Tyr serait Sa –Tyr. Ils connaissaient donc les pouvoirs de la lettre et l’art d’interpréter les rêves. Enfin, disons le, pas toujours selon les exigences freudiennes.
Freud énonce le sésame de sa recherche « Interpréter, c’est trouver un sens caché »
13 juin 2011
Le lapsus calami d’un assassin
« A l’importance pratique des lapsus calami se rattache un intéressant problème. Vous vous rappelez sans doute le cas de l’assassin H… qui se faisant passer pour un bactériologiste, savait se procurer dans les instituts scientifiques des cultures de microbes pathogènes excessivement dangereux et utilisait ses cultures pour supprimer par cette méthode ultramoderne des personnes qui lui tenaient de près. Un jour cet homme adressa à la direction de l’un de ses instituts une lettre dans laquelle il se plaignait de l’inefficacité des cultures qui lui ont été envoyées, mais il commit une erreur en écrivant, de sorte qu’à la place des mots « dans mes essais sur des souris ou des cobayes, on pouvait lire distinctement « dans mes essais sur des hommes ». Cette erreur frappa d’ailleurs les médecins de l’institut en question qui, autant que je sache n’en ont tiré aucune conclusion »[1].
Freud conclut cette petite histoire en regrettant que le lapsus n’ait pas été pris en compte au titre d’un aveu et n’ai pas donc provoqué une enquête qui aurait mis fin beaucoup plus tôt aux entreprises de cet assassin.
Mais Freud en profite quand même, à partir de cet exemple, pour souligner la différence qui existe entre la réalité psychique et la réalité matérielle. On peut être un assassin en pensée, en parole et en action. On peut souhaiter la mort de ses ennemis sans pour autant mettre ce désir à exécution. Chacun de nous aurait donc pu faire ce lapsus et pourrait donc regretter que ces souches bactériologiques soient très peu efficaces pour se débarrasser de son voisin. Ainsi va la vie. Un psychanalyste plein de verve que j’aime beaucoup nous avait prescrit cette règle d’hygiène « Un meurtre tous les jours en pensée et bonne santé vous garderez ». Cette maxime nous repose un peu de ce très hypocrite énoncé chrétien : « Aimez-vous les uns les autres » dont à peine quelques séances d’analyse nous permettent de découvrir l’inanité.
02 juin 2011
Ce qui définit un homme et une femme
Dans l'un des séminaires de Lacan qui explicite bien ce qui est en question dans ces rapports homme et femme : « L’homme et la femme, il est clair que la question n’est posée de ce qui en surgit précocement qu’à partir de ceci il est du destin des êtres parlants de se répartir entre homme et femme et que pour comprendre l’accent qui est mis sur ces choses, sur cette instance, il faut se rendre compte que ce qui définit l’homme c’est son rapport à la femme et inversement ; que rien ne nous permet dans ces définitions de l’homme et de la femme de les abstraire de l’expérience parlante complète jusque et y compris dans les institutions où elle s’exprime à savoir le mariage. Si on ne comprend pas qu’à l’âge adulte il s’agit de faire l’homme, que c’est cela qui constitue la relation à l’autre partie, que c’est à la lumière… en partant de ceci qui est la relation fondamentale… se faire homme c’est faire signe à la femme qu’on l’aime […] Il est certain que le comportement sexuel humain consiste dans un certain maintien de ce semblant animal (la parade). La seule chose qui s’en différentie c’est que ce semblant soit véhiculé dans un discours et que c’est à ce niveau de discours seulement qu’il est porté vers quelque effet qui ne serait pas du semblant. Ca veut dire qu’au lieu d’avoir l’exquise courtoisie animale, il arrive aux hommes de violer une femme et inversement. Aux limites du discours en tant qu’il s’efforce de faire tenir le même semblant, il y de temps en temps du réel, c’est ce qu’on appelle le passage à l’acte et je ne vois pas de meilleur endroit pour désigner ce que ça veut dire… »
Dans ce qu’on essaie d’approcher concernant la sexualité et les rapports entre les hommes et les femmes, les trois registres du symbolique, de l’imaginaire et du réel sont indispensables car ils marquent les limites au-delà desquelles il y a un intolérable, celui du viol.
C’est dans le séminaire 2o janvier 71 D’un discours qui ne serait pas du semblant.
23 mai 2011
Révélation inattendue d'un métier, Stefan ZWEIG (1), morceaux choisis.
C'est pendant la lecture du dernier livre de Liliane Fainsilber (2) que cette nouvelle de Zweig m'est revenue. Ce qui a déclenché le retour de ce texte, c'est plus précisément la dernière partie du livre de Liliane, « En aparté pour ceux qui le souhaitent: Le démenti de la castration, dans la névrose et la perversion ». Il faut bien le dire, c'est une partie bien difficile, non pas tant du point de vue de la compréhension, mais difficile à croire... Difficile d'accepter cette histoire de version vers le père avec tous les fantasmes que cela accompagne. Et pourtant...
Une manière de témoigner de cette question épineuse est de partager avec le lecteur cette nouvelle de Zweig. Je ne rentrerais pas trop ici dans la théorie, je renvoie volontiers le lecteur à l'ouvrage de Liliane si bien appuyé sur Freud et Lacan.
Il s'agit essentiellement de quelques morceaux choisis pour épingler comment le romancier à su parler (bien avant que Lacan en ait dit quelque chose) de ce que je lis comme un fantasme névrotique d'une version vers le père.
La nouvelle de Zweig donc:
Le narateur retrouvant Paris, vient y faire, par hasard, une rencontre singulière, fascinante, celle d'un pickpocket.
Voilà donc son état d'esprit, disponible, ouvert à la rencontre: « eh bien te voilà, Paris! Bientôt deux ans que nous ne nous sommes pas vus, mon vieil ami, regardons nous bien dans les yeux »
« Ces jours-là, je me sens comme double, et même multiple: les limites de ma propre vie ne me suffisent plus, quelque chose en moi m'incite, me force à me glisser hors de ma peau comme une chrysalide hors de son cocon. Chaque pore se dilate, chaque nerf devient un petit harpon brûlant, mon oeil et mon oreille acquièrent une sensibilité féroce, une lucidité presque inquiétante aiguise ma rétine et mon tympan. Ces jours là, un courant électrique me relie à toutes les choses de la terre, et une curiosité presque maladive oblige mon âme à s'unir aux êtres qui me sont étrangers. Tout ce qui tombe sous mon regard prend un aspect mystérieux. Je ne me lasserais pas de regarder un paveur défoncer l'asphalte de son marteau-piqueur; l'impression que me procure ce seul spéctacle est si violente que mon épaule ressent chacune des secousses qui éblanlent la sienne».
Il ne cherche rien, prêt qu'il est à trouver l'objet de cette anectote qu'il nous livre.
« Ainsi donc, le nez au vent, aux aguets, aspirant à ce jeu, j'étais assis en ce jour béni d'avril dans mon léger fauteuil au bord du fleuve humain, attendant je ne sais quoi. J'attendais pourtant avec ce petit frissson de froid du pêcheur guettant certaine secousse; un instinct me disait que forcément j'allais rencontrer quelque chose, quelqu'un, tant j'étais avide de changement, d'ivresse, pour donner un petit jouet à mon désir curieux ».
Ce qui est à trouver, c'est un jouet à donner au désir. Cet objet, je l'épingle ici comme ce que Lacan nome objet a. L'objet qui, dans le fantasme est en rapport avec le sujet pour soutenir le désir. Ici, cet objet sera une marionnette de son regard.
« C'est alors, alors seulement que je le découvris. Ce personnage singulier s'imposa d'abord à mon attention par le simple fait qu'il venait constamment dans mon champ visuel. Ces mille, ces dix mille autres passants que j'avais vus défiler pendant cette demi heure disparaissaient tous comme tirés par d'invisibles fils: ils me montraient rapidement une silhouette, un profil, une ombre, et déjà le courant les avait emportés à tout jamais. Cet homme, au contraire, ne cessait de revenir et toujours au même endroit; c'est pourquoi je le remarquai. De même que la vague, avec une obstination que l'on ne saisit pas, dépose parfois sur la grêve une algue boueuse et vient aussitôt la happer d'un coup de sa langue humide, pour la ramener ensuite et la reprendre encore, de même un remous me renvoyait sans cesse, à un moment déterminé et toujours à la même place, ce personnage au regard baissé et étrangement fuyant. »
S'en suit le défilé des hypothèses quant à l'identité de ce personnage objet de fascination, « tu n'es pas un mendiant (...) Tu n'es pas un ouvrier non plus (...) Et tu n'attends certes pas une femme (...) peut-être es-tu un de ces guides clandestins qui vous attire dans un coin, font sortir de leurs manches des photographies obscènes et, contre un backchich, promettent au provincial toutes les voluptés de Sodome et de Gomorrhe?
Serait-ce un représentant de la loi, un policier, le narrateur en est, pour un temps, convaincu.
« Mais soudain une étincelle parcourut tous mes nerfs et je tressaillis, tant une certitude me tomba dessus brutalement; d'un seul coup je le sus, et cette fois avec une conviction absolue, irréfutable et définitive. Non (comment avais-je donc été assez sot pour me laisser berner ainsi?) ce n'était pas un détective! C'était si je puis dire, tout le contraire d'un policier: c'était un pickpocket (...) ».
Une bascule dans le contraire, comme un ruse des formations de l'inconscient, un déplacement qui s'opère. Et si... tentons un pas, et si le policier et le pickpocket étaient les déguisements d'une seule et même personne. De qui s'agit-il ? Nous l'annonçons, un père. Quoi de plus banale que l'analyse découvre un père sous les traits d'un policier, mais un pickpocket (?)... Poursuivons la lecture.
«. Ce moment rare et mystérieux allait sans doute m'être révélé; j'allais voir un pickpocket à son moment le plus caractéristique, celui du vol, à l'instant le plus vrai de sa vie, pendant une brève seconde, aussi difficile à saisir que celle de la procréation ou de la naissance. »
Gardons cela précieusement comme un fil de lecture. Celle-ci s'en trouve comme modifiée, ce que nous pouvons alors découvrire apparaissant comme un fantasme homosexuel édifié sur l'esquisse d'une scène primitive.
« (...) la main prompte et légère du voleur à la tire doit frôler un corps aux sens en éveil; et les hommes sont particulièrement chatouilleux à l'endroit de leur portefeuille. »
Fantasme homosexuel qui n'est pas sans être lié à la question de l'enfantement.
« L'escamotage d'une montre ou d'un porte-monaie au milieu du boulevard n'exige pas moins d'attention que le lancement d'un ballon stratosphétique ».
« En ce jour d'avril je l'ai vu, je l'ai vécu avec lui. Je n'exagère pas en disant « vécu avec lui » (...)un spéctacle passionnant provoque irrisistiblement en nous une émotion, et l'émotion crée des liens: c'est ainsi que je commençai peu à peu, inconsciemment et involontairement, à m'identifier avec ce voleur, à entrer dans sa peau en quelque sorte, à me servir de ses mains ».
L'observation minutieuse du pickpocket commence alors, son jeu, le choix de ses victimes.
La première sera, en toute logique, comme pour les besoin de la scène primitive, une femme, une mère.
« Il y avait à coté de lui [le pickpocket] une femme de corpulence anormale (...) Elle était magnifique à voir cette femme, cette mère, vraie fille de Gaia, la terre originelle, fruit sain et plein de sève du peuple français »
« Je sentis soudain une révolte gronder en moi. Jusqu'à présent, j'avais observé ce pickpocket en sportsman, j'avais agi avec son corps, pensé avec sa tête, partagé ses sentiments; j'avais espéré, souhaité même qu'il réussît, ne fût-ce qu'une fois en récompense d'un tel déploiement d'énergie et de courage en face d'un si grand danger. Mais maintenant que je voyais non seulement la tentative de vol, mais encore, en chaire et en os, la personne qu'on allait voler, cette femme d'une naïveté touchante, d'une confiance heureuse (...) Va-t'en mon bonhomme, aurais-je aimé lui crier, cherche quelqu'un d'autre que cette pauvre femme! Déjà j'avais fait de violents efforts pour rejoindre la femme et protéger le sac en péril. »
« Aussitôt, je ne sais pourquoi, j'eus l'intuition qu'il venait de faire son coup. Il s'agissait maintenant de ne plus le quitter des yeux ! Brutalement (un monsieur derrière moi à qui j'avais écrasé le pied lâcha un juron)(...). »
Le pickpocket fait donc son coup, puis notre observateur écrase le pied d'un homme qui lui lâche un juron.
Nous avons là, comme un condensé du complexe oedipien: Dans un premier temps, l'observateur est le pickpocket, il se met à sa place (nous lisons la place du père), dans un deuxième temps il se place entre le pickpocket et cette femme, il veut la protéger, la sauver du vol . Dans un troisième temps il se passe quelque chose entre lui et un autre homme à qui il écrase le pied.
Je me suis intérrogé sur le sens à donner à cet écrasement de pied. L'expression « Se faire marcher sur les pieds » parle d'une position de faiblesse. Ceci n'est pas sans évoquer les rapports pères/ fils teintés de sado-masochisme repérés par Freud, repris par Lacan.
Mais ce n'est pas la seul conséquence de cet acte: « pour la première fois j'eus même l'impression qu'il prêtait attention à la beauté des femmes et des jeunes filles, ou à leur humeur peu farouche ».
Soulignons le, par cet acte, son coup, pour l'observateur, cet homme est devenu désirant.
Mais cela ne lui suffit pas, le narrateur veut en savoir plus, il ne veut pas lacher son objet.
Le voleur est maintenant suivi à bonne distance dans les rues de Paris.
« Il me parut naturel de le suivre, car j'étais décidé à tout savoir de cet homme qui venait de me faire vivre près de deux heures de fièvre et d'impatience angoissée. »
Après une halte dans des toilettes publiques (ce qui n'est pas sans évocation perverse), puis dans une salle de restaurant où le narateur épie son voleur derrière un journal, nous retrouverons nos protagonistes pour la scène finale dans un lieu singulier, lieu d'échange par excellence, l'Hôtel Drouot, la célèbre salle des ventes de Paris.
La métaphore corporelle qu'en donne Zweig est saisissante, troublante,
« Ce qui d'ordinaire forme entre les quatre murs d'un logement un tout organique se retrouve là, dispersé et réduit en d'innombrables pièces détachées, comme le corps dépecé d'un énorme animal dans une boucherie. Les objets les plus étranges et les plus disparates, les plus sacrés et les plus usuels sont liés ici par la plus vulgaire des promiscuités; tout ce qui est exposé là va devenir de l'argent. »
Des morceaux d'image du corps contre de l'argent.
C'est dans ce lieu d'échange que notre voleur va opérer. L'observateur le suit, le perd, le retrouve encore aimanté qu'il est par celui qui cause son désir. La voix y est convoquée.
« « Pardon Monsieur! » Je tressaillis. Cette voix! Ô bienfaisant miracle! C'était lui, lui que je cherchais depuis si longtemps, lui qui me manquait tant! Quel hasard providentiel! La vague déferlente l'avait justement amené dans mon voisinage. Dieu merci, il était tout prés de moi! Je pouvais enfin veiller sur lui avec attention et enfin le protéger ».
Les choses vont maintenant prendre une tournure angoissante, si prés d'un passage à l'acte, de la réalisation d'un fantasme.
« Mais contre qui se préparait cette attaque? Je risquait un regard vers son voisin de droite: c'était un monsieur très maigre, à la veste soigneusement boutonnée; devant mon ami s'étalait le dos puissant d'un second personnage, forteresse imprenable; je ne voyais donc pas quelle chance de succès pourrait lui offrir un de ces deux individus. Mais tandis qu'on me frôlait légèrement le genou, une idée qui me fit frissonner me traversa l'eprit; au bout du compte, si ces préparatifs m'étaient destinés? Imbécile! Vas-tu donc t'attaquer au seul homme de cette salle qui te connaisse? Et dois-je maintenant, dans une ultime et déconcertante leçon, servir moi-même de champ d'expérience à ton industrie? »
« Tout mon corps était hypnotisé par l'émotion et par l'appréhension .(...) Je sentais (car la moindre partie du corps devient sensible dés qu'on y pense, nerf, dent ou orteil) contre ma poitrine sa tiède et rassurante présence. Pour le moment, il était donc à sa place et sur des positions préparées à l'avance, je pouvais attendre l'assaut sans crainte. Mais, chose curieuse, il m'était absolument impossible de savoir si je le désirais ou non, cet assaut. Mes sentiments à cet égard étaient des plus confus et pour ainsi dire contradictoires. D'une part, je souhaitais, dans l'intérêt même de ce sot personnage, qu'il s'éloignât de moi; d'autre part, j'attendais son chef-d'oeuvre, son coup décisif, avec la contraction terrible du patient qui voit la roulette du dentiste s'approcher de sa dent malade .»
« Ce ne fut pas le frôlement d'une main, mais quelque chose comme le glissement rapide d'un serpent, comme le passage d'un souffle(...) »
« Et il advint tout à coup quelque chose que je n'avais pas prévu. Ma main s'était soudain levée et avait happée sous ma veste la main étrangère. Ce plan de défense brutale ne m'était pas venu à l'esprit. (...) Et voilà qu'à présent – horreur!- à mon propre étonnement, à ma propre frayeur, j'enserrais le poignet d'une main étrangère, une main froide et tremblante. Non, je n'avais pas voulu cela!.(...) La peur me glaçait à l'idée que je retenais de force un morceau de la chair vivante d'un autre homme. »
L'horreur, c'est la poximité avec l'acte homosexuel... Ce qui arrive d'imprévu, c'est que ce qui était redouté/désiré est finalement refusé, refusé devant la menace, celle de se faire retirer l'objet convoité, en l'occurence le porte feuille, c'est la menace d'être chatré par le père que nous lisons ici. C'est évité de justesse.
Mais en s'approchant si prés de ce fantasme on en est pas moins déconcerté, éprouvé, comme au réveil d'un rêve d'angoisse.
« Je sentais encore la chaleur de son corps serré contre le mien. Et lorsque, délivrés de leur crispation, mes genoux raidis commencèrent à trembler, il me sembla que ce léger frisson gagnait les siens. (...) Je trouvai enfin le courage de touner la tête de son coté. Au même instant, il regarda vers moi. Je plongeai mon regard dans le sien. « Grâce! Grâce! Ne me dénoncez pas! » semblaient implorer ses petits yeux humides(...) »
« J'eus honte à l'idée qu'un être humain m'implorait comme un esclave ».
« Je sentis qu'il voulait me quitter pour toujours ».
« Mais tandis que la chaleur qu'il m'avait communiquée m'abandonnait, un remords assaillit ma conscience: je n'avais pas le droit de le laisser partir ainsi: j'avais le devoir de dédommager cet inconnu de la terreur que je lui avait causée; je lui devais un salaire pour m'avoir appris, à son insu, un métier que j'ignorais; j'étais son débiteur ».
Contre toute attente, le narrateur se retrouve débiteur.
Pour un objet qu'il ne s'est pas vu prendre, il ne s'est pas fait accoucher d'un porte feuille.(3)
Pour une faute qu'il n'a pas commis, le commerce évité de justesse avec cet homme.
Pour une découverte qui lui a été offerte.
De cette dette, Zweig s'en sera finalement aquité, pour un temps du moins, c'est, pour le meilleur, ce que lui aura couté le travail de cette nouvelle, l'accouchement du récit.
Cela aura été aussi peut-être l'occasion d'un retour sur une perte, un deuil.
« je ne vis plus qu'une petite tache jaune, son manteau, qui flottait en bas de l'escalier. Il disparut ; la leçon se terminait comme elle avait commencé: d'une manière inattendue. ».
David Berton, mai 2011
Notes.
(1) Zweig Stephan, Révélation inattendue d'un métier, in Romans et Nouvelles, Le livre de poche, trad. A. Hella, O. Bournac, M. Schenker et M D Montfyère, 1991,pp. 633-663.
(2) Fainsilber Liliane, La fonction du père et ses suppléances, sous la plume des poètes Rilke, Kafka, Mallarmé, Tournier, Flaubert, éd. De Boek, Bruxelles, 2011.
(3) Il m'est difficile de ne pas souligner que si le pickpocket/père vient en place d'objet a, le porte feuille lui vient en place d'objet du désir, phallus imaginaire, monaie d'échange. Dans cette dialectique pas simple entre objet a et phallus imaginaire, le récit est lumineux, l'objet a (père) apparaît bien comme cause du désir du sujet, désir de se voir chatré, être aimé comme une femme, désir d'accoucher du père (par le père) d'un bébé porte feuille.
15 mai 2011
A propos de L'introduction à la psychanalyse, cet ouvrage de Freud
Introduction à la psychanalyse, cet ouvrage de Freud, à été publié en 1916. C’est assez dire, étant donné la date de sa publication, que ce n’est pas à proprement parler un ouvrage d’initiation à la psychanalyse. Il a été précédé de très nombreux ouvrages et il serait donc plutôt une sorte de somme de tous les acquis de la psychanalyse en ces années 1916. Il est donc une véritable synthèse de toutes les notions acquises au fil des années depuis ses Etudes sur l’hystérie en 1895 et depuis L’interprétation des rêves publiée en 1900. L’ouvrage est en effet divisé en trois parties qui recouvrent tout le champ d’exploration de la psychanalyse : « Les actes manqués », « Le rêve » et enfin « Théorie générale des névroses ». Inclus dans cette dernière partie, il réserve un chapitre à l’étude des symptômes, au transfert et un autre à la thérapeutique analytique.
L’ensemble de ce texte est construit selon une très rigoureuse logique, il est écrit de main de maître, un maître en psychanalyse. On peut lui conférer ce titre car il en est l’inventeur.
Il y a peu d’auteurs qui dès les premières pages du livre qu’ils ont écrit découragent le lecteur de le lire. C’est pourtant ce qu’énonce Freud dans son Introduction à la psychanalyse. Il propose en effet à son éventuel lecteur de renoncer avant même d’avoir tenté l’expérience : « Je vous montrerai que toute votre culture antérieure et toutes les habitudes de votre pensée ont dû faire de vous inévitablement des adversaires de la psychanalyse, et je vous dirai ce que vous devez vaincre en vous-mêmes pour surmonter cette hostilité instinctive. Je ne puis naturellement pas vous prédire ce que mes leçons vous feront gagner du point de vue de la psychanalyse, mais je puis certainement vous promettre que le fait d’avoir assisté à ces leçons ne suffira pas à vous rendre capables d’entreprendre une recherche ou de conduire un traitement psychanalytique »
Le lecteur est averti, c’est en tant qu’adversaire de la psychanalyse qu’il s’engagera dans cette lecture. Comment passer outre malgré ce rude avertissement ?
Il suffit d’être curieux et notamment curieux des mots et de la langue. Dans la page qui suit, page 7, Freud se lance dans une célébration de ces mots : « Les mots faisaient primitivement partie de la magie, et de nos jours encore, le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir, et c’est à l’aide de mots que le maître transmet son savoir à ses élèves, qu’un orateur entraîne ses auditeurs et détermine leurs jugements et leurs décisions. » C’est avec ces mots que Freud, malgré ce sombre et pessimiste avertissement, nous entraîne à le lire.
19 mars 2011
D'énigmes en quiproquo et quolibets, le style de Lacan
Dans " Fonction et champ de la parole et du langage ", l'un de ses premiers textes où il se risque à une approche linguistique de la psychanalyse, avec sa logique du signifiant, Lacan écrivait : " La loi primordiale est donc celle qui en réglant l'alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l'accouplement. L'interdit de l'inceste n'en est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet, toute licence n'étant pas encore ouverte au-delà.
Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n'est à portée de d'instituer l'ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées. "
En relisant cette lumineuse citation de Lacan, en ce temps des premiers séminaires, je me demandais ce qui avait pu infléchir à ce point son style, au cours des années, quels transferts avaient ainsi modifié son mode d'adresse à ses auditeurs.
Aurait-il éprouvé le besoin de devenir de plus en plus hermétique à la mesure de son succès dans les milieux intellectuels français ou bien était-ce son effort pour rendre la psychanalyse transmissible par une sorte de mathématisation qui l'aurait nécessité ? Concernant cette mathématisation, il semble qu'il y avait quand même renoncé, en 1978 au moment de la clôture du congrès sur la transmission de la psychanalyse, en constatant qu'elle était intransmissible et ne pouvait être que réinventée à chaque fois, par chaque analysant devenu psychanalyste.
Ce qui est aussi frappant c'est de constater à quel point dans ces premiers séminaires, il tentait de faire passer son message à ses auditeurs, tandis que, au cours des dernières années, je trouve qu'il faisait tout pour leur compliquer la tache. Il ne parlait plus que par énigme. Comment par exemple déchiffrer cet aphorisme qu'il proposait dans son texte si difficile, si ardu, " L'étourdit " : "Une femme ne rejoint L'Homme que dans la psychose" ?
Sans doute demandait-il, tout comme au début de son enseignement, à ses auditeurs et à ses lecteurs d'y mettre du leur. En effet, si vous ne commencez pas par étudier, et encore pas à pas, ce que Lacan a mis en place des quatre formules de la sexuation, avec cette fonction d'exception du père qu'il évoquait dans cette première approche de la " Loi primordiale " vous ne risquez pas de pouvoir en dire quelque chose qui se tienne, c'est à dire qui témoigne de votre propre énonciation.
De cette formule, " une femme ne rejoint l'Homme que dans la psychose " je risquerai cette interprétation : tout comme dans la psychose, la fonction d'exception du père lui fait, à elle aussi, défaut, pour pouvoir s'inscrire comme toute femme dans la fonction phallique. Elle ne peut s'y inscrire comme étant toute entière et on ne peut dire d'elles " toutes les femmes ". Mais ce n'est jamais qu'un jeu d'écriture, ce rapprochement d'une femme et de la psychose, car c'est en pensant à une femme qu'on s'exclame si souvent " Pas folle, la guêpe ! ".
Comme toute énigme, ce rapprochement d'une femme et de la psychose peut recevoir plusieurs interprétations, y compris celle d'être mise en relation avec la forme érotomaniaque de l'amour pour une femme, opposée à la forme fétichiste de cet amour pour l'homme. Freud en avait proposé cette énonciation " non ce n'est pas elle que j'aime, c'est lui que j'aime, parce qu'il m'aime ". Elle rend compte du changement d'objet nécessaire aux chemins empruntés par la féminité : l'abandon de la mère comme objet d'amour pour pouvoir entrer dans l'Œdipe en nouant un lien au père et surtout un lien au phallus dont celui-ci est le détenteur.
Mais il arrive aussi qu'une femme soit psychotique, serait-ce alors, pour elle, une façon d'instaurer cette fonction d'exception du père par le biais du délire, faute de pouvoir justement s'inscrire comme une femme dans la fonction phallique par le biais du désir d'un homme, un homme dés lors castré parce que désirant ?
Avec cet exemple, on peut constater à quel point, grâce à lui, grâce à son style, on ne pourra jamais, comme il l'espérait lui-même, fabriquer un nom en "isme " avec son nom propre et ériger ses élaborations théoriques au rang de dogmes, ceux du lacanisme.



