lacan

Le fragment d’un entretien que Lacan avait accordé à Pierre Daix en 1966, nous introduit à la nécessité de travailler les textes de Freud.  Tout d’abord parce qu’ils sont au fondement de l’invention de la psychanalyse, mais aussi parce que sans eux on ne peut  suivre les élaborations de Lacan, notamment les plus tardives : il suffit simplement d’évoquer le fait que Lacan a rapproché les trois formes d’identifications freudiennes des trois ronds du Symbolique, de l’Imaginaire et du réel qu’il nouait avec l’aide d’un quatrième, celui du symptôme. Or sans une rigoureuse approche de ce que Freud avait élaboré de ces trois formes d’identification rien ne peut prendre vie, prendre sens de ce que Lacan avance avec sa théorie des nœuds.

Cette vigoureuse affirmation de Lacan  « Je suis celui qui a lu Freud »  en réponse à la question que lui posait Pierre Daix : « Comment vous situez-vous par rapport à  Freud ? »  le pose donc comme étant non seulement dans la stricte filiation de Freud, mais aussi comme étant celui qui redonne  toute sa force et sa portée à l’œuvre freudienne.

Voici ce qu’il en dit : « Plus je lis Freud, plus je suis frappé par sa consistance, disons plus simplement, par sa cohérence logique. Il y a une logique dans son œuvre, que j’exprime, moi, par lettres et symboles, avec une rigueur comparable aux expressions de la nouvelle logique mathématique avec Bourbaki. Quand naît un fait scientifique, un fait qui ne colle pas avec les formules antérieures, qu’est ce qui se passe ? Un fait scientifique ne naît que s’il met une catégorie existante à l’épreuve. S’il n’y a pas de système préexistant, il n’y a pas de démenti. Un fait nouveau implique une structure nouvelle. L’inconscient est un fait nouveau, et il apporte un démenti à l’ancienne structure sujet-objet.

Or, la portée de ce qu’apportait Freud dépassait infiniment ce que pouvaient lire les gens auxquels il s’adressait. Qui étaient-ils ? Des thérapeutes soucieux de comprendre les mouvements obscurs dont ils constataient l’existence chez leur patients. C’était louable, mais la formation médicale n’était pas, et n’est toujours pas, avec ses intérêts et sa tradition, disons, humaniste, la plus propre à introduire à la dimension de la psychanalyse. Si des linguistes et des logiciens se trouvent mieux à portée de l’entendre – ceci indique assez dans quel sens devrait être complétée la formation médicale.

Pourquoi donc la diffusion de Freud est-elle ce qu’elle est aujourd’hui, au point que même ceux des psychanalystes qui ne se réclament pas de lui ne peuvent faire autrement que de se dédouaner d’un recours à ses termes, verbal, au mauvais sens du terme ? Le problème est précisément que la plupart des psychanalystes ne savent pas pourquoi ils sont ainsi serfs de son texte : alors qu’en réalité, ils mettent sous les mots de Freud n’importe quoi, ou plutôt : ce qui avait cours avant Freud, ce que Freud a dévalué. On refile de la fausse monnaie ».

Est-ce que, de nos jours, cette fausse monnaie a cessé d’avoir cours ? Je n’en mettrais pas ma main au feu.

Car en cette fin d’année 2005, les psychanalystes peuvent non seulement rester serf du texte de Freud mais également devenir serfs du texte de Lacan.

Refiler de la fausse monnaie, ce serait ne pas tenir compte du fait qu’il n’y a pas de transmission de la psychanalyse, en ce sens qu’elle ne peut s’apprendre dans les livres pas plus que dans les séminaires de Lacan et qu’elle doit être réinventée à chaque fois par chaque analyste, à partir de ce qu’il a découvert, au cours de son analyse, de la structure de sa névrose et de la place qu’a occupé dans cette structure le désir de ses parents. .

Entretien avec Pierre Daix du 26 novembre 1966 publié dans Les Lettres Françaises n° 1159 du 1er au 7 décembre 1966