04 janvier 2006
Encore un rêve mais cette fois-ci c'est celui d'un homme
Dans quelques séances du séminaire du désir et de son interprétation, Lacan commente très longuement le rêve d'un analysant d'Ella Sharpe - analyste pour qui il semble avoir beaucoup d'admiration. Il ne tarit pas d'éloges à son sujet ( je trouve qu'il a toujours la dent moins dure avec les analystes femmes qu'avec les hommes) bon, mais là n'est pas le sujet.
Je trouve que ce rêve, le contexte dans lequel il se produit et la série des interprétations qui sont énoncées par Ella Sharpe, nous donnent un éclairage très riche de la question qui nous préoccupait concernant ce premier rêve de Dora, à savoir les liens de la masturbation avec l'énurésie.
Le rêve de cet homme (que Lacan présente comme un phobique - c'est un avocat qui ne peut plaider ses causes, non pas par peur d'échouer, mais par peur de trop bien réussir- ) donc ce rêve me semble être le versant masculin non seulement du premier rêve de Dora mais également du second. Il conjoint en effet dans le même rêve la masturbation et l'exploration anatomique de l'appareil génital féminin, tout comme le fera Dora dans son second rêve.
L'analysant décrit une scène sexuelle qui se déroulait dans son rêve Ils étaient trois, lui, sa femme et une autre femme qui voulait "to get", "attraper son pénis" :
"… ma femme était là pendant que l'événement sexuel se produisait…
Dans ce rêve, la femme voulait avoir un rapport sexuel avec moi et elle prenait l'initiative… Dans le rêve la femme était sur moi… elle avait évidemment l'intention de s'introduire mon pénis… Je n'étais pas d'accord mais elle était très désappointée, en sorte que je pensais que je devrais bien la masturber".
Lacan souligne la remarque grammaticale de cet analysant : il trouve que le verbe masturber ne peut être qu'intransitif. Autrement dit, il constate qu'on ne peut que se masturber soi-même.
C'est sur cette remarque à proprement parler linguistique concernant l'intransitivité du verbe "se masturber" que Lacan va faire peser toute son interprétation. C'est elle, c'est cette femme, auquel le sujet est identifié.
Nous retrouvons donc là la question cruciale, dans les fantasmes, des identifications viriles des femmes, nous le verrons se dessiner en clair dans le second rêve de Dora, et les identifications féminines des hommes. Cette femme qu'il devrait bien masturber c'est lui-même.
Parmi les associations du rêve, c'est là que surgit un fantasme d'exploration anatomique, il n'y mit pas le pénis, surtout pas, mais il y mit le doigt.
Cela me fait irrésistiblement penser à cette chanson enfantine :
"Il était une bergère,
et ron et ron petit patapon
qui faisait du fromage
du lait de ses moutons.
Elle recommande à son chat de ne pas y mettre la patte, hélas, ce ne fut pas la patte qu'il y mit, mais le menton… il eut des coups de bâtons ».
D'autre part ce rêve soulève également la question du lien de l'énurésie avec la masturbation. Elle surgit dans cette observation d'une façon tout à fait incongrue, puisque c'est à la suite d'une interprétation toute virile de son analyste, concernant sa peur de se servir de son pénis, comme étant un organe qui perce et qui mord - c'est ce qu'elle lui en dit - que son analysant dans la nuit qui suit, mouille sont lit !
Voilà ce qui s'appelle une interprétation efficace !
Si j'ai été relire ces chapitres, c'était parce que je pensais que c'était là que Lacan y parlait de l'énurésie de Dora et la mettait en relation avec l'impuissance du père. Mais c'était un faux souvenir.
Si certains d'entre vous ont le temps de les lire, ces chapitres du désir et son interprétation sont datés du 14, 21 janvier, 4 et 11 février (les sténotypies de ces chapitres sont sur le site de l'école lacanienne).
De plus on voit avec une grande clarté, en relisant ce récit d'analyse d'Ella Sharpe, quelle idée Lacan se faisait de ce qu'on nomme bien ingénument, et non sans quelque outrecuidance, "conduite de la cure".
C'est de la belle clinique et de la part d'Ella Sharpe et de la part de Lacan.
Le désir de la petite fille de combler sa mère
Dans son texte "Histoire du développement du complexe d'Œdipe chez la femme", de 1927, Jeanne Lampl de Groot se réfère aux deux textes de Freud, "Le déclin du complexe d'Œdipe" et "Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes" pour reprendre ce qu’il dit de l'Œdipe féminin et surtout y mettre son grain de sel, à l'aide de deux histoires cliniques.
Je vous retranscris le souvenir du rêve d’une analysante telle que le raconte Jeanne Lampl de Groot, rêve qu’elle avait fait alors qu’elle était âgée de quatre ans. Elle avait mouillé son lit en même temps qu'elle rêvait d'avoir comblé sa mère.
« Elle est au lit, couchée auprès de sa mère, elle éprouve alors un sentiment de béatitude suprême ; sa mère disait c’est bien cela, c’est bien ainsi que cela devrait être. » La patiente s’éveille alors et s’aperçoit qu’elle a uriné dans son lit ; elle en est extrêmement déçue et se sent très malheureuse ».
Ce texte précise bien lui aussi ce qu'il en est de l'arrêt de la masturbation liée au complexe de castration, pour la petite fille, mais d'autre part évoque aussi la fréquence des fantasmes de prostitution.
L'installation de l'amour pour le père est introduite par le complexe de castration, "c'est à dire qu'il entre en jeu après que la petite fille a perçu la différence entre les sexes et qu'elle a accepté la réalité de sa propre castration".
Or c'est en abandonnant son lien pré-oedipien à sa mère, celui où elle se comportait comme un "petit homme", que la petite fille abandonne également la masturbation phallique.
"Dans les premières années de son développement … la fille se comporte exactement comme le garçon non seulement par rapport à l'onanisme mais aussi dans sa vie psychique ; dans son besoin d'amour et dans son choix d'objet elle est vraiment un petit homme. Après avoir découvert et pleinement accepté le fait accompli de la castration, la fille doit de gré ou de force, renoncer une fois pour toute à la mère comme objet d'amour et par là, renoncer à ce que son besoin d'amour, la pousse à conquérir d'une manière active de même qu'à l'onanisme clitoridien…"
Trois destins sont possibles
- l'acceptation qui la pousse vers son père et transforme son envie de pénis en désir d'enfant.
- le déni, le démenti de la castration et là Jeanne Lampl de Groot évoque l'histoire de la jeune fille homosexuelle racontée par Freud,
- la sublimation de toutes ces composantes actives avec renoncement à toute activité sexuelle.
"Comme troisième issue possible, écrit Jeanne Lampl de Groot, on peut observer le fait que la femme ait des relations avec un homme mais sans cesser pourtant de rester intérieurement attachée à son premier objet d'amour : la mère. Elle est obligatoirement frigide dans les rapports sexuels parce qu'elle ne désire pas le père ou son substitut mais la mère.
Les fantasmes de prostitution si fréquents chez la femme donnent un éclairage tant soit peu différents à nos considérations. D'après notre manière de voir, ils seraient un acte de vengeance à l'encontre de la mère plutôt que du père. On pourrait expliquer de façon analogue le fait que les prostituées soient si souvent des homosexuelles, manifestes ou latentes, c'est à dire : la prostituée se tourne vers l'homme pour se venger de sa mère, mais elle ne fait pas preuve d'un abandon passif, elle fait plutôt preuve d'une activité masculine ; elle conquiert l'homme dans la rue, le castre en lui prenant son argent, et fait ainsi d'elle-même le partenaire masculin dans l'acte sexuel et lui réserve le rôle féminin."
Je rajouterai même ceci, ce faisant, par ces fantasmes de prostitution, les femmes s'emparent de ces phallus anonymes, ceux de ces hommes rencontrés, pour les dédier, les offrir à la mère… faute de mieux.
Ces fantasmes de prostitution si fréquents mériteraient plus d'attention. Hélène Deutsch elle aussi les a étudiés, et elle en dit beaucoup de choses très intéressantes notamment sur le rôle que vient jouer le père dans ces fantasmes. Il est celui qui sauve la fille de tous ces dangers, tandis que la mère, elle, joue dans ces fantasmes, le rôle de la mère maquerelle, la grande maîtresse de ce bordel oedipien.
Les deux textes de Jeanne Lampl de Groot se trouvent dans un recueil qui a pour nom "souffrance et jouissance". Il est très intéressant.
Celui d'Hélène Deutsch décrivant ces mêmes fantasmes de prostitutionse trouve dans "psychologie des femmes ».