madelain

Dès le début de l'invention freudienne on voit toujours avec émerveillement à quel point le fil du signifiant nous est utile et efficace pour lire toutes les histoires cliniques que Freud nous raconte, mais aussi comment, lui, sans rien savoir encore de cette approche possible à partir de la linguistique, en avait repéré l'essentiel avec ce qu'il appelait "la symbolique". Autrement dit, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Freud faisait usage des équivoques signifiantes pour déchiffrer le sens du symptôme sous ses masques.

Il arrive très souvent que Lacan nous invite à relire Freud et à nous transporter à nouveau aux temps des Etudes sur l’hystérie, en y retrouvant par exemple l’histoire  d’Elisabeth Von R.

Il va en effet l’évoquer dans l’une des séances du séminaire des Formations de l’inconscient pour décrire le symptôme comme étant « le masque du désir ».

Mais il considère le symptôme, en lui donnant un sens large, comme étant tout ce qui est analysable. Entrent donc sous cette définition non seulement le symptôme hystérique, la phobie ou l’obsession mais les rêves, les actes manqués et aussi bien les traits d’esprit.

Quant au choix de ce terme « le masque du désir » il  n’est quand même pas anodin. Quand femmes et hommes, invités à un bal masqué, se mettent des loups de velours noir sur le visage, c’est avant tout pour ne pas y être reconnus. Tout le jeu de séduction consiste à essayer de se reconnaître quand même grâce à de légers indices mais avec le risque de se tromper, d’y provoquer des quiproquos. Je pense au bal masqué de Verdi mais j’en ai un peu oublié l’intrigue.

J’ai donc relu cette observation avec grand plaisir et, comme à chaque fois, j’y ai découvert de nouvelles approches. Je savais que la douleur qu’éprouvait Elisabeth, au niveau de la cuisse, se réveillait chaque fois que quelque élément de la signification de ce symptôme pouvait être évoqué. En cours de séance, ce symptôme se mettait à parler, mais j’avais totalement oublié qu’en fait Elisabeth souffrait de ce que Freud appelle de ce nom un peu pompeux, souvenir de ses études médicales, une « astasie-abasie ». Ce symptôme est décrit comme une impossibilité de se tenir debout et de marcher avec des troubles de l’équilibre.

Par rapport à ce que Freud raconte, en un premier temps, de l’histoire de sa maladie, on apprend qu’elle restait au chevet de son père malade pour s’occuper de lui alors qu’elle aurait bien aimé vivre sa vie, sinon courir le guilledou, ce symptôme peut donc être interprété, même si cette interprétation est plus qu’hasardeuse, comme étant le désir contrarié de bouger, de prendre la poudre d’escampette, par rapport à toutes ces contraintes familiales.

Mais ce qu’il y a de merveilleux dans ces observations si anciennes, c’est qu’on peut y retrouver presque à chaque fois l’équivoque signifiante qui a permis ce que Freud appelle « la conversion hystérique » c’est à dire la transformation d’une douleur morale en douleur physique.

Cet aiguillage signifiant est centré sur deux événements traumatiques devant lesquels « elle était restée clouée sur place » le premier étant la mort de son père, par un accident cardiaque, le second du même ordre, la mort de sa sœur, au cours d’un accouchement et pour elle aussi, en raison de complications cardiaques.

A ceci se rajoute le fait qu’au moment de la mort de sa sœur, elle avait pensé, non sans une horrible culpabilité, que son beau-frère était maintenant libre et qu’il pourrait l’aimer.

Freud et Lacan donnent une lecture différente de la situation subjective d’Elisabeth Von R, comme de celle de Dora. Freud pensait que Dora était amoureuse de Monsieur K. tout comme Elisabeth était amoureuse de son beau-frère.

Lacan insiste surtout sur le fait - c’est ce qui constitue le point commun entre l’histoire de Dora et d’Elisabeth - qu’elles sont toutes les deux « intéressées » (au sens fort de ce terme « être entre », « exister entre » ) à une situation de désir entre les différents personnages de leur scénarios.

Ce qui compte c’est donc comment les deux jeunes filles essaient de trouver leur place dans cette circulation du désir entre les différents personnages. C’est le bal masqué du symptôme.

Freud n’était pas encore, en ce temps là, tout à fait analyste. Certes il écoutait déjà, mais il observait, les regardait et il touchait encore ses patientes. Au reste il ne se contentait pas de les examiner mais il leur faisait aussi des massages.

Et même s’il avait déjà abandonné l’hypnose, il tenait encore la tête de ses patientes entre ses mains et exerçait sur elle une lègère pression pour en faire surgir de nouvelles idées à propos de leurs traumatismes psychiques. 

Pourtant il avait déjà repéré l’essentiel comment son seul moyen d’action sur le symptôme était le repérage de la « traduction symbolique » qui avait permis la « conversion hystérique » soit la transformation d’une souffrance psychique en souffrance physique, corporelle.

«  En racontant d’autres faits relatifs à ses tentatives infructueuses pour établir une nouvelle vie familiale, [Elisabeth] ne se lassait jamais de répéter que ce lui semblait pénible en ces cas, c’était le sentiment de son « impuissance »(1), son impression de ne « pouvoir avancer ». Il fallait bien dès lors attribuer à ces réflexions quelque influence sur la formation de l’abasie et admettre qu’en cherchant directement quelque traduction symbolique de ses pensées pénibles, elle l’avait trouvé dans une intensification de ses douleurs ». Je pense que là Freud fait référence au fait que son symptôme parlait au cours de ses séances. Ses douleurs se réveillaient tandis qu’elle les décrivait.

La paralysie d’Elisabeth Von R était selon la définition que nous en donne Freud,  une paralysie non seulement psychique, mais une « paralysie symbolique » autrement dit une paralysie hystérique.

Dans le vocabulaire lacanien est-ce que nous ne pouvons pas dire que cette paralysie est une paralysie signifiante ? C’est tenable mais à condition de rajouter que c’est une paralysie signifiante qui se manifeste avec de multiples significations qui sont les différents masques du désir.

(1) On peut rapprocher cette « impuissance » évoquée par Elisabeth de l’absence de fortune du père de Dora, lui aussi « impuissant ».

Vous retrouverez cette histoire d’Elisabeth Von R dans les Etudes sur l’hystérie, surtout p.120 et 121.

Lacan évoque entre autre cette histoire d’Elisabeth Von R… dans la séance du 16 avril 1957 du séminaire Les formations de l’inconscient, et rapproche les deux histoires d’Elisabeth et de Dora dans un texte des Ecrits dans « La conduite de la cure et les principes de son pouvoir ». p.639.