kontsedailov_1

Joyce relu par Lacan, Dostoïevski relu par Freud

Dans son texte « Dostoïevski et le parricide », Freud écrit : « Ce n’est pas un hasard si trois des chefs d’œuvres de la littérature de tous les temps, L’Œdipe-Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et les frères Karamazov de Dostoïveski, traitent tous du même thème, du meurtre du père. Dans les trois œuvres le motif de l’acte  - la rivalité sexuelle pour une autre femme est aussi révélé. »

Si Ulysse de Joyce est maintenant considéré comme une œuvre majeure de la littérature mondiale du dernier siècle, la question du parricide me semble y être éludée, tout autant que la question de la rivalité des hommes entre eux pour la conquête d’une femme.

Bloom, tout au long de son périple au travers des rues de Dublin sait que Molly a rendez-vous avec l’un de ses amants, il connaît même l’heure de leur rendez-vous, sans pour autant apporter  la moindre entrave à cette rencontre. De retour chez lui, il se glisse dans le lit conjugal :

« Que rencontrèrent ses membres en s’étendant graduellement ? Des drap propres ; des odeurs supplémentaires ; la présence d’un corps humain, féminin, le sien à elle ; l’empreinte d’un corps masculin, non le sien à lui, quelques miettes, quelques bribes de viande de conserve, recuite, qu’il épousseta. »

Il évoque alors les sentiments antagonistes qu’il ressent, au nombre de quatre, par paires, « envie » et « jalousie », « abnégation »

et « équanimité ».

Cette abnégation, sinon cette équanimité devant le triomphe de ses rivaux dans l’amour d’une femme, Freud l’a déjà décrite dans ce même texte de Dostoïevski et du parricide. Il la décrit en prenant pour exemple les héros de certaines autres nouvelles de Dostoïevski, mais en la replaçant dans les composantes du complexe de castration masculin.

Avec beaucoup d’assurance mais aussi de sérénité voici ce que Freud en énonce : « le meurtre du père est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu ».

De là vient son sentiment de culpabilité. Mais à cela vient s’adjoindre une autre composante, celle que Freud appelle celle de la bisexualité de chaque sujet.

Lorsque cette composante est trop forte, « la menace que la castration fait peser sur la masculinité renforce l’inclinaison du garçon à s’identifier à sa mère, « à tenir le rôle de celle-ci comme objet d’amour pour le père ». Cette prédisposition renforce donc la névrose. Et c’est là qu’il prend appui sur la vie et l’œuvre de Dostoïevski : «  Une telle prédisposition existe chez Dostoïévski ; elle se révèle sous une forme virtuelle ( homosexualité latente ) dans l’importance des amitiés masculines au cours de sa vie, dans son comportement marqué d’une étrange tendresse envers ses rivaux en amour et dans sa compréhension remarquable  pour des situations qui ne s’expliquent que par une homosexualité refoulée comme le montrent de nombreux exemples de ses nouvelles ».

Est-ce que ce que Freud nous décrit là ne pourrait pas s’appliquer à Joyce notamment dans la lecture que nous pouvons faire, dans l’une de ses œuvres, qui est théâtrale, « Les Exilés » ? On ne peut répondre par l’affirmative car l’analyse de ce qui se passe entre les personnages en est fort complexe. Paradoxalement, elle m’a plutôt fait penser à la situation subjective de Dora entre les différents personnages de son scénario. Car, comme avec Dora, différents couples se déplacent en une étrange danse : Berthe entre les deux amis, Richard et Robert, ces deux hommes rivaux, dans son amour, mais il y a aussi dans le circuit cette Béatrice qui se trouve être doublement la rivale de Berthe, dans l’amour que lui porte Richard, et dans le fait qu’elle aime Robert, qui lui aime Berthe, tout se passe, dans cette pièce, comme si l’amour au lieu d’être réciproque entre un homme et une femme élue, était intransitif.

A prendre les choses par ce biais, de l’analyse des composantes du complexe de castration masculin avec ces composantes féminines, il semble en tout cas qu’une piste s’ouvre celle d’éclairer ce que Lacan a avancé à propos de Joyce, de cette question de sa « Père-version », ou encore sa version vers le père qu’il a soutenu à la mesure de ses moyens pas son écriture, par son art d’écrire. Mais Lacan a laissé cette approche à l’état d’énigme, tout comme d’ailleurs, quelques années avant, il affirmait que tout était encore à dire concernant l’Œdipe inversé.

N’est-ce pas une séduisante piste de travail ?

J’ai effectué ce rapprochement dans l’un de mes ouvrages « Eloge de l’hystérie masculine. Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse » paru chez L’Harmattan en 97.