klee1Théodore Reik, je l'indique pour ceux qui l'ignorent, fût un psychanalyste proche de Freud. Il a d'ailleurs écrit un livre fort intéressant « trente ans avec Freud » où il raconte ses souvenirs de leurs rencontres et de leurs échanges épistolaires.

Je rapporte ici ce qu'il évoquait des insights de l'analyste, de ses brusques aperceptions de ce que voulait lui dire ses analysants. L'un d'eux lui fait, un jour, part d'une dispute avec son amie, laquelle avait beaucoup maigri et avait grand peur d'être tuberculeuse – à  l'époque ce n'était pas une crainte vaine – et voulait donc manger beaucoup pour reprendre du poids, son ami s'y opposant pour des raisons esthétiques.  Reik se demande alors comment il a pu penser à mettre en relation le récit de cette dispute avec un événement survenu un an et demi avant, un avortement auquel l'analysant avait fortement incitée son amie. Reik ne souligne pas le fait que le signifiant « être grosse » avait dû jouer pour lui aussi et lui permettre d'établir ce lien mais en tout cas cela lui permet d'interpréter les vraies raisons de cette dispute, l'amertume liée à cet avortement et le désir de son amie de « grossir » à nouveau.

Il donne encore un autre exemple de ces interprétations devinées en nous racontant l'histoire émouvante d'une jeune femme,  qui bien que  non juive mais socialiste avait du fuir le régime nazi. En quittant l'Allemagne, elle avait laissé son ami, ce dernier n'ayant pas voulu quitter sa situation et son pays pour elle. 

« Elle aimait toujours cet homme pour qui elle s'était si longtemps dévouée et qui était perdu pour elle.

Au cours d'une séance, au milieu d'un long temps de silence, elle raconta soudain que la veille son dentiste lui avait arraché une dent de sagesse. Elle recommençait à avoir mal à cet endroit. Nouveau temps de silence. Puis elle montra à Reik un coin de la bibliothèque et lui dit «  il y a un livre tête en bas ». Voici ce que Reik lui répondit : « Pourquoi m'avez-vous caché que vous aviez fait un avortement ? » Il avoue l'avoir dit sans se douter qu'il allait le dire et sans savoir pourquoi.

Les surprises de l'interprétation concernent aussi bien l'analysant que l'analyste : « J'avais l'impression que ce n'était pas moi qui parlait mais quelque chose en moi. La patiente bondit sur ses pieds et me fixa comme si j'étais un revenant. Personne ne savait et ne pouvait savoir que son amant, le médecin en question, l'avait faite avorter. »

L'opération qui avait été particulièrement dangereuse étant donné l'état avancé de la grossesse, devait rester totalement secrète. Car l'avortement était à cette époque passible de mort en Allemagne.

Si dans le premier exemple, il était facile de trouver l'interprétation, elle était beaucoup plus risquée pour la seconde. Mais peut-être qu'en allemand ce rapport entre le livre, tête en bas, et l'enfant était plus lisible.