09 mars 2006
Promenade dans les jardins d’Epicure
Qui se souvient, à part les philosophes, de la philosophie d’Epicure ? Il ne reste plus guère de lui que l’adjectif fabriqué à partir de son nom. Encore a-t-il été en quelque sorte diffamé, puisque ce terme d’épicurien à été souvent utilisé pour décrire un homme avide des plus basses jouissances, alors que dans les jardins d’Epicure, lieu de son enseignement, ce qui était cultivé c’était la sobriété et la frugalité. Sur ces qualités prenaient alors naissance, parce qu’étant plus rares, les plaisirs de la bouche, les plaisirs du goût – je ne sais si ce mot avait cours au temps d’Epicure- ce qu’on appelle la gourmandise.
Pour Freud, le principe de plaisir consiste à obtenir une diminution de l’excitation de l’appareil psychique la plus basse possible. Elle correspond à la satisfaction des désirs inconscients. Mais cette satisfaction se heurte à beaucoup d’obstacles et notamment ceux de la censure qui réprouve un certain nombre de désirs, soit au nom de l’interdit de l’inceste, soit au nom de la morale. La psychanalyse a pour fonction de lever au moins une partie de ces interdits, ceux qui sont posés par un surmoi trop rigoureux, qui voit pour ainsi dire le mal partout, bien au-delà de ce qui est interdit par rapport aux objets parentaux, et par rapport aux règles de morale.
Mais il existe un au-delà du principe de plaisir, c’est ce que Freud a appelé la pulsion de mort. Il existe un antagonisme, une lutte sans cesse renouvelée entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Le désir des hommes de se faire sans cesse la guerre, d’un bout à l’autre de la planète, en témoigne.
C’est sans doute là que se trouve la divergence de vue entre Freud et Epicure. Pour ce dernier, la mort et la vie s’excluent l’une l’autre, radicalement. Inutile de craindre la mort quand on est en vie puisque la mort n’est pas là et qu’une fois mort, plus personne n’est là pour en souffrir. Pour Freud la vie ne va pas sans la mort. Les pulsions de vie s’intriquent étroitement aux pulsions de mort, pour les amadouer, les civiliser. C’est ce travail de domestication de cette œuvre de destruction, qu’ils retournent éventuellement sur eux-mêmes, faute de pouvoir l’exercer sur les autres, qu’effectuent les analysants au cours de l’expérience analytique.
C’est un chanson de Juliette qui peut donner une idée de ce qui peut être acquis par l’analyse. Elle a pour titre : « Il n’est pas de plaisir superflu » :
« Eve a goûté, sucé, mordu
Le succulent fruit défendu
Le bonheur vaut la réprimande
Ulysse n’est pas revenu
Et Pénélope n’en peut plus
Vite, un homme pour la gourmande !
Profitons de l’instant, saisissons le présent
Osons, ne restons pas inerte
Quand le monde court à sa perte
Il n’est pas de plaisir superflu !
Elle est si bonne l’eau Jésus
Quelle idée de marcher dessus
Viens te baigner rejoins la bande !
Jeanne est pucelle à son insu
Elle a tout donné et rien reçu
Du bûcher qu’on la redescende
Profitons de l'instant, saisissons le présent
[...]
Pendant qu’il traque la morue
Sa femme drague dans nos rues
C’est le sort du pêcheur d’Islande
Ciel ! Votre mari s’est pendu
Madame pas de temps perdu
[…]
Profitons de l'instant.... » (1)
Juliette, une épicurienne, avec son « principe du plaisir superflu », est en accord avec Freud : Elle tient compte de la pulsion de mort – « quand le monde cours à sa perte » - mais son nouveau principe de plaisir n’est pas trop entravé par la censure, les interdits et les règles de la morale : « Pénélope n’en peut plus, vite un homme pour la gourmande ».
Par son sens de l’humour, Juliette échappe et surtout nous permet d’échapper à ces contraintes. C’est le bonheur !
(1) Le festin de Juliette.
31 mars 2006
Aux noms des poètes et des romanciers
Se demandant par quels mécanismes les poètes et les romanciers arrivaient à nous intéresser, à nous toucher, par leurs œuvres, Freud compare leurs inventions littéraires tout d’abord aux jeux des enfants, puis aux fantaisies ou aux rêveries diurnes des adultes en proie aux insatisfactions de leur vie réelle.
Ces fantaisies sont toujours des rêves de gloire associés à des rêves érotiques puisque tous les exploits du sujet sont toujours en fait dédiés à une Dame. Le poète est celui qui sait mettre en mots ses fantaisies et c’est en s’identifiant à ses héros, que le lecteur partage toutes leurs épreuves et leurs triomphes. Ces poètes deviennent célèbres, ils sont reconnus. Ils ont, comme on dit, un nom, voire un grand nom.
Tout comme James Joyce voulait se faire un nom, un nom dont les universitaires parleraient pendant trois cents ans, Emile Zola comptait lancer son nom à la face de tous ceux qui l’avaient méprisé, en choisissant, pour dieux, l’orgueil et le mépris, surtout en faisant mordre ses ennemis par « le serpent de l’envie ». C’est tout au moins ce qu’il écrivait à Paul Cézanne, l’année de ses vingt ans.
Est-ce que tout comme James Joyce, Emile Zola avait, lui aussi, besoin de se faire un nom pour suppléer aux carences de la métaphore paternelle ?
Est-ce qu’il y a dans l’œuvre de Zola, quelques éléments qui nous indiquent en quoi il fût, en son temps, et selon son désir, un héros, le plus jeune des fils, préféré de la mère, celui qui se risque à affronter le père, et vise ainsi à reprendre sa place mais non sans avoir à franchir beaucoup d’épreuves avant de pouvoir être reconnu ?
Nous pouvons voir se dessiner cette fonction du héros, dans le premier de ces romans, celui sur le sacrifice duquel s’édifie toute la fortune de la famille, ce fragile adolescent qui payera sa révolte, au moment du coup d’état de Napoléon III, en se faisant tuer par un gendarme, celui qui s’appelle sylvère. Il est d’ailleurs accompagné d’une seconde victime, une héroïne féminine, fauchée dans la fleur de ses seize ans, Miette.
Il faudrait suivre, bien sûr, dans toute la série des Rougon-Macquart, car s’y déploient, dans sa grande richesse, les fantaisies d’Emile Zola, chacun de ces héros, et notamment le docteur Pascal, dans le dernier roman,celui qui porte son nom et qui termine et boucle la série.
Mais ne peut-on pas dire que Zola avait aussi trouvé son heure de gloire, dans la réalité et d’une façon inattendue, un peu en marge de ses talents de romancier, lorsque fort courageusement il s’est risqué à prendre parti dans l’affaire Dreyfus, avec son célèbre « J’accuse ».
N’a-t-il pas eu ainsi l’occasion de mettre en acte et en scène ce dont il témoignait l’année de ses vingt ans :
« J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le coeur. Je tendais la main à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! On me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris: j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliais la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! Je relevai le front et une immense fierté me vint au coeur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi: je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage: et, frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là: je conçus un autre projet: les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation: et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots mépris.»Zola, Lettre à Paul Cézanne, 25 juin 1860.
Cependant, au cours de cette affaire Dreyfus, certains de ses détracteurs retrouvèrent dans les archives de l’armée, un dossier qui accusait son père de détournement de fonds. Après avoir consulté le dossier, il semble que Zola ait été obligé de reconnaître au moins en partie les faits qui avaient été reprochés à son père et qui l’avait peut-être contraint à donner sa démission de l’armée.
On ne peut s’empêcher de penser que nous retrouvons là ce que soulignait Lacan, le fait que le Nom-du-Père est là pour unir le désir et la Loi
Tout comme pour l’Homme aux rats, la faute du père, sa dette de jeu, avait été mise en scène dans sa grande obsession des rats, ne pourrait-on pas retrouver au fondement de la névrose obsessionnelle d’Emile Zola, cette faute du père effacée ou oubliée et qui fît ainsi brutalement retour à l’occasion du procès. Du coup Emile Zola eut à défendre deux accusés au lieu d’un, Alfred Dreyfus et François Zola. Tous deux avaient en effet eu maille à partir avec l’armée et c’est par ce fils, héros courageux, qu’ils avaient été défendus, sauvés dans leur honneur. Emile Zola aurait-il su, même inconsciemment, qu’au cours de ce procès où il s’agissait de défendre un innocent, qu’il aurait à défendre son père, à sauver son honneur, pour un délit que lui aurait commis?
