02 mai 2006
« L’imagination au pouvoir ! »
Les Essais de Montaigne gardent encore beaucoup de saveur pour les lecteurs d’aujourd’hui. L’un de ces chapitres a retenu mon attention. Il a pour titre « de la force de l’imagination ». Après une citation latine choisie avec à propos, « Une forte imagination suscite l’événement », il nous en donne d’emblée un exemple amusant : « La vue des angoisses d’autrui m’angoisse matériellement, et mon sentiment a souvent usurpé le sentiment d’un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier. Je visite plus mal volontiers les malades auxquels le devoir m’intéresse… Je saisis le mal que j’étudie et je le couche en moi. »
On ne peut trouver plus jolie démonstration de ce qu’est l’identification hystérique au symptôme de l’autre, telle que Freud l’a décrite beaucoup plus tard. C’est une identification par sympathie. C’est en raison des désirs inconscients qu’on partage avec celui qui souffre qu’on peut s’identifier à lui.
Ces identifications imaginaires qui se produisent comme en un jeu de miroir, Montaigne en saisit les effets avec beaucoup de lucidité en racontant cette histoire :
Simon Thomas était un grand médecin de son temps, et un jour, au chevet de l’un de ses malades, il lui proposa, comme moyen de guérison, de se reposer le regard sur la fraîcheur du visage de Montaigne alors dans la force de l’adolescence et « de remplir tous ses sens de cet état florissant ». Ce que remarque notre auteur c’est le fait que si l’un pouvait guérir, l’état de l’autre pouvait aussi bien empirer.
Dans la réciprocité, en miroir, si l’un guérissait, l’autre aussi bien pouvait tomber malade.
Il donne encore quelques jolis exemples de la force de l’imagination qui peut provoquer quelques transformations inattendues. Montaigne semble donc nous dire qu’il suffit de le vouloir avec force pour que ces désirs se réalisent. Il semble être sérieux. Mais cela relève plutôt de la fable.
Faisant appel à Ovide et à ses métamorphoses, il raconte comment, de par la force de son désir, « son désir véhément » et surtout de celui de sa mère, une jeune fille fût transformée en homme, le soir de ses noces.
Mais Montaigne apporte, s’il en était besoin, un exemple encore plus probant : En passant par Vitry Le François, il pût voir, un homme nommé Germain qui, jusqu’à l’âge de vingt ans avait été une fille nommée Marie. Voici comment, selon la rumeur, ces faits s’étaient produits : « Faisant quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent. Et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçon, comme Marie Germain. »
Et là on ne peut que s’émerveiller de la connaissance de l’âme féminine dont témoigne Montaigne. Ce n’est pas étonnant, pour lui, que ces faits se rencontrent si fréquemment, car plutôt que de retomber sans cesse sur ce même sujet, en raison de « l’aspreté » d’un tel désir, « cette imagination a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toute, cette partie virile, aux filles ».
Certes Montaigne s’intéresse ainsi aux modalités du désir féminin mais se garde bien d’évoquer les effets que pourrait avoir la force de l’imagination par rapport au désir d’un homme de se transformer en femme. Force nous est d’appeler à la rescousse Boccace qui dans l’un de ses contes invente le personnage un peu simplet de Calendrino qui, croyant être tombé enceint, pour avoir fait l’amour, sa femme voulant rester toujours dessus, fait appel en dernier recours, pour être délivré de cette grossesse pour le moins non souhaitée, à un médecin qu’il paye en espèces sonnantes et trébuchantes.
Ainsi longtemps avant Freud, le sage Montaigne avait déjà découvert les mystères de l’identification, identifications aux symptômes de ceux avec qui on se sent en sympathie, mais aussi identifications viriles ou féminines au gré des désirs de ceux qui nous ont mis au monde. Si comme il l’écrivait il se méfiait de cette force de l’imagination et prenait la fuite devant elle, il avait bien tort, car c’est tout d’abord elle qui fait toute la richesse de notre destin d’être humain, comme homme ou comme femme. Mais elle est aussi, cette imagination, à la source des plus belles œuvres d’art. Les étudiants de Mai 68 avaient bien raison de souhaiter que cette imagination arrive au pouvoir. En politique également, elle pourrait être utile.
Le tableau est de Matemma Dall’Occhio
: « Chat en saint » visible sur son blog :http://matemma.canalblog.com
12 mai 2006
La pulsion de mort, une énigme de la théorie freudienne
Le concept de la pulsion de mort posé comme un au-delà du principe de plaisir est d’un abord difficile même pour ceux dont c’est le métier d’avoir à faire avec elle, pour les psychanalystes. Le fait qu’elle soit posée comme un au-delà du principe de plaisir, il me semble que c’est cela l’important. Mais c’est surtout sa dénomination, son nom de baptême qui fait énigme.
Or ce qui m’a frappé dès les premières phrases de ce texte, c’est le fait qu’au moment même où il pose les bases de sa seconde topique, Freud fait une sorte de retour aux sources, il revient à cette question de l’hystérie masculine donc à ce qui avait été le point de départ de sa découverte de la psychanalyse, à ces premiers cas d’hystérie qu’il avait étudié chez son grand maître Charcot.
Le texte commence en effet ainsi :
« A la suite de graves commotions mécaniques, de catastrophes de chemin de fer et d’autres accidents impliquant un danger pour la vie, on voit survenir un état qui a été décrit depuis longtemps sous le nom de névrose traumatique. La guerre terrible, qui vient de prendre fin, a engendré un grand nombre d’affections de ce genre et a, tout au moins, montré l’inanité des tentatives consistant à rattacher ces affections à des lésions organiques du système nerveux… Le tableau de la névrose traumatique se rapproche de celui de l’hystérie par sa richesse en symptômes moteurs, mais s’en distingue également par des signes très nets de souffrance subjective… »
Freud propose ensuite d’abandonner cette « obscure et nébuleuse question des névroses traumatiques » – qui sont quand même survenues en raison des dangers de mort que comportaient ces traumatismes, pour le jeu de l’enfant avec sa bobine.
Or là aussi, nous ne pouvons que constater combien la mort y est très présente au moins pour Freud. Il écrit « … j’ai profité d’une occasion qui s’était offerte à moi, pour étudier les démarches d’un garçon âgé de dix-huit mois, au cours de son premier jeu, qui était de sa propre invention… Cet excellent enfant avait… l’habitude d’envoyer tous les petits objets qui lui tombaient sous la main dans le coin d’une pièce, sous un lit…
En jetant loin de lui les objets, il prononçait, avec un air d’intérêt et de satisfaction, le son prolongé o-o-o-o qui, d’après les jugements concordants de la mère et de l’observateur, n’était nullement une interjection, mais signifiait le mot « fort » (loin)
Un jour avec une bobine attachée par une ficelle, il rajouta un autre mot à celui du o-o-o-o celui de« Da » voilà. Il célébrait donc le retour de l’objet, un temps disparu.
Dans ce jeu, deux mots sont associés et c’est ce que retiendra Lacan. L’expérience de la disparition et du retour de l’objet est déjà, par cet enfant parlant à peine, mise en mots, symbolisée.
Cette disparition des objets, qui n’était qu’un jeu, est bien pourtant liée à la mort. C’est ce dont nous témoigne Freud dans la petite note qu’il rajoute dans ce texte : Pendant une longue absence de sa mère, l’enfant s’était fait lui-même disparaître : « ayant aperçu son image dans une grande glace qui touchait presque le parquet, il s’était accroupi, ce qui avait fait disparaître son image. Il s’était attribué à lui-même ce vocable o-o-o-. Il était, lui aussi, parti.
Mais surtout Freud évoque la disparition de sa fille, Sophie, la mère de l’enfant. .
« L’enfant a perdu sa mère, écrit Freud, alors qu’il était âgé de cinq ans et neuf mois. Cette fois la mère était réellement partie au loin (o-o-o-), l’enfant ne manifestait pas le moindre chagrin. Entre temps d’ailleurs, un autre enfant était né qui l’avait rendu excessivement jaloux ».
Alors cette dénomination choisie par Freud, celle de pulsion de mort, comme étant un au-delà du principe de plaisir, n’est-elle pas liée à la cruelle disparition de sa fille ?
Ce texte même ne serait-il pas, pour Freud, le douloureux travail de symbolisation autour de ce réel littéralement impossible à assumer, la perte d’un enfant ? Nul bien sûr ne peut l’affirmer mais la question mérite d’être posée.
Ce désir de retourner à l’inanimé, ce désir de mort, fait penser à la légende de Niobé qui, pleurant la mort de ses enfants, fut changée en pierre mais, née de ses larmes, une source coulait de ce rocher, source de vie.
