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Alexandre le grand et Alexandre le petit

Les chiens aboient et la caravane passe. La légende rapporte que les cyniques aboyaient et mordaient comme des chiens devant la caravane des gens de la cité, ce qui leur avait valu ce nom. Le plus célèbre de ces cyniques (du mot chien) était Diogène, élève d’Antisthène. Avec ces philosophes, le vieil adage, « chassez le naturel, il revient au galop » ne tenait plus, car ils ne l’avaient  jamais chassé. Diogène  satisfaisait tous ses besoins en public. Il fut à la lettre un SDF de son temps. Il n’avait pour tout bien que son manteau et une besace et avait élu domicile dans un tonneau. Il se moquait beaucoup de Platon, le traitant d’incorrigible bavard, en raison de la savante dialectique développée par Socrate.  Ainsi pour démontrer le ridicule de la définition de l’homme que Platon  avait donnée, celle d’un bipède, sans plume, Diogène avait fait plumer un poulet. C’était donc un contestataire avant la lettre de l’ordre social établi.

Freud à sa façon l’était lui aussi.  Voici qu’il avait découvert, avec l’invention de la psychanalyse, un autre champ de savoir, celui-là immaîtrisable et inaccessible aux savants imbus de leur science, un savoir inconscient, tout à fait singulier, qui nécessite, pour y avoir accès, patience et modestie.

Freud, dans ce champ de l’inconscient, laisse le naturel qui avait été chassé, celui de nos désirs inconscients, revenir au galop, pour y retrouver ses titres de noblesse, ceux de la jalousie et de la rivalité éprouvés envers nos semblables que nous avons dû abandonner pour devenir des êtres « dits » civilisés.

Alexandre le petit, le petit frère de Freud

Il nous en fait un jolie démonstration : Freud lit son journal et croit lire « Un voyage, Im Fass, en tonneau », au lieu de « Zu Fuss, à pied, à travers l'Europe ». Pour analyser ce petit acte manqué, cette erreur de lecture, Freud pratique ce qu'il appelle la règle de l'association libre : c'est-à-dire qu'il note, au besoin par écrit, tout ce qui lui vient à l'idée à propos de cet acte manqué. Il part, bien sûr, sur la piste de Diogène et de son tonneau. Il pense aussi à sa célèbre réplique : « Ôte-toi de mon soleil » et arrive donc à la vie d'Alexandre le Grand. Il ne peut avancer plus dans le déchiffrage de cette erreur car il a oublié que celui qui lui faisait de l'ombre n'était pas Alexandre le Grand mais Alexandre le petit, son petit frère.

Il ne retrouve sa trace que quelque temps après, en nous racontant que son frère était expert en matière de tarifs et de transports et qu'à ce titre il avait failli être nommé professeur dans une école de commerce. Leur mère, Amalia, manifesta sa mauvaise humeur à l'idée que le plus jeune, Alexandre, obtienne avant l'aîné, Sigmund, ce titre de professeur tellement convoité.

Mis en concurrence tous les deux, par le désir de leur mère, Freud exprime ainsi par cette erreur de lecture sa jalousie et sa rivalité vis-à-vis de son frère.

C'est vraiment bizarre, pense-t-il, qu'on puisse devenir aussi célèbre et avoir son nom dans les journaux pour s'être ainsi fait rouler en tonneau à travers l'Europe alors que moi, grand spécialiste des transports amoureux, inventeur de la psychanalyse, je ne suis pas encore devenu professeur extraordinaire !