21 février 2007
Lettres à un jeune poète sur la mise au monde d’une œuvre
En quelques lettres échangées avec celui qu’il appelle un jeune poète, Rainer Maria Rilke effectue avec beaucoup de générosité un travail de transmission sur ce qu’il a appris de son art avec l’aide d’autres poètes qui l’ont précédés, de tous ceux qu’il a admiré, qui ont donc été pour lui ses modèles.
Dans l’une de ses lettres datée du 5 avril 1903, il lui écrit « De tous mes livres, quelques uns seulement me sont indispensables ; il y en a deux qui se trouvent toujours parmi les choses que j’ai avec moi, où que je sois… la Bible et les livres du grand poète danois Jens Peter Jacobsen. J’y pense, connaissez-vous ses œuvres? ...Un monde va vous submerger, le bonheur, la richesse, l’inconcevable grandeur d’un monde. Vivez un moment dans ces livres, apprenez d’eux tout ce qui vous parait mériter d’être appris, mais avant tout aimez les. Cet amour vous sera mille fois rendu et, quoiqu’il advienne de votre vie – il parcourra, j’en suis certain, le tissu de votre devenir comme un fil, un des plus importants entre tous les fils de vos expériences, de vos déceptions, de vos joies. S’il me faut dire de qui j’ai appris ce qu’est l’essence de la création, sur sa profondeur et son éternité, je n’ai que deux noms à citer : celui de Jacobsen, le grand poète, et celui d’Auguste Rodin, le sculpteur qui n’a pas d’égal parmi tous les artistes aujourd’hui vivants.
Et tous les succès sur vos chemins. » Votre : Rainer Maria Rilke. »
Dans la lettre suivante du 2 3 avril, il lui conseille encore quelques autres lectures mais il lui formule d’emblée ce qu’il appelle lui-même une prière : « lisez le moins possible de choses d’ordre critique et esthétique – ce sont ou bien des vues partisanes, pétrifiées et que leur durcissement sans vie à privées de sens, ou bien d’habiles jeux sur les mots où telle vue l’emporte aujourd’hui et demain la vue opposée ». Et donc ce que Rilke lui conseille c’est de se fier à ce qu’il sent lui-même : «à ce que vous sentez, il faut toujours sonner raison… quand bien même vous auriez tort, c’est la croissance naturelle de votre vie intérieure qui vous amènera lentement, avec le temps, à d’autres conceptions… tout doit être porté à terme, mis au monde ».
Voila donc le mot écrit : il s’agit d’une mise au monde, une mise au monde de l’œuvre.
« Vivre et écrire en rut »
Cette phrase, Rilke l’attribue à son jeune poète et la commente longuement. « Et de fait, l’expérience vécue de l’art est incroyablement proche de la vie sexuelle, de sa douleur, de sa jouissance, au point que les deux phénomènes ne sont que deux formes différentes d’un seul et même désir, d’une seule et même félicité… Sa force poétique est grande, puissante comme une pulsion originaire, elle a en elle-même ses rythmes propres, qu’aucun égard ne retient, et comme d’une montagne, elle fait irruption hors de lui. Mais cette force n’est pas toujours tout à fait sincère ni sans pose (c’est là, il est vrai, une des épreuves les plus rudes pour le créateur : il doit demeurer toujours celui qui est inconscient, celui qui n’a nul pressentiment de ses meilleures vertus, s’il ne veut pas les priver de leur caractère ingénu, intouché) ». Est-ce ce que Rilke écrit là ne concerne pas également l’analyste ?
Mais par rapport à ce que lui écrit son jeune poète, avec sa virile formule, « Vivre et écrire en rut », Rilke fort subtilement va passer de cette approche masculine de l’art de la création, à une approche féminine, à vrai dire plutôt maternelle.
Avec beaucoup de lyrisme il la décrit ainsi : « Oh ! Si l’homme pouvait accueillir avec plus d’humilité le secret dont la terre est pleine jusques dans ses plus petites choses… s’il savait respecter sa fécondité, qui est une que son apparence soit spirituelle ou corporelle ; car la création spirituelle provient elle aussi de la création physique… elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, plus extasiée, plus éternelle de la volupté de la chair ».
Ce passage comparant engendrement physique et spirituel se termine par une sorte d’apothéose : « Dans une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui l’emplissent de majesté et d’élévation. Et ceux qui dans la nuit s’unissent et s’enlacent dans les bercements de la volupté font œuvre sérieuse ; ils amassent douceurs, profondeur et force pour le chant de quelque poète à venir qui se lèvera pour dire d’indicibles délices ».
Annonciations
Par rapport à son jeune poète qui fait de l’acte créatif un « rut », une sorte d’exploit viril, Rilke entraîne son disciple du côté des femmes, de celles qui mettent au monde.
Cette lettre se termine en effet sur une vibrante évocation de la maternité féminine, sous ses trois formes, celle de la vierge, de la mère et de la vieille femme, à laquelle il rajoutera celle du poète :
« Peut-être y a-t-il au dessus de tout une vaste maternité, un désir commun. La beauté de la Vierge, d’un être par qui (comme vous le dites si joliment) rien encore ne s’est accompli » est maternité, qui pressentie, se prépare, et qui s’angoisse et languit. Et la beauté de la mère est dévouement à la maternité, et dans la vieille femme il y a un grand souvenir. Et dans l’homme aussi il y a maternité, me semble-t-il, charnelle et spirituelle ; Chez lui aussi procréer est aussi une forme d’enfantement, et c’est lorsqu’il crée, à partir de la plénitude la plus intérieure, qu’il enfante. »
Je me demande de ce passage, si la partie la plus importante n’est pas cette référence à la Vierge, à la Vierge des annonciations, vierge qui, tout comme le poète, se trouve en attente d’enfantement. Le poète, devant sa page blanche, pressenti, appelé, choisi, par Dieu le père, comme elle, se prépare, s’angoisse et se languit.
Littérature et psychanalyse
Dans un texte de 1908, Freud, sous le titre « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité » décrit en une magistrale mise en structure, la source commune des symptômes, des délires, des scénarios pervers… mais aussi de toutes les formes de sublimation de la pulsion, donc les sources mêmes de l’art poétique.
Cette source commune ce sont « des fantasmes qui sont des satisfactions de désir, issues de la privation et de la nostalgie » Ils se constituent donc autour de la perte douloureuse d’un objet d’amour. Par une toute petite phrase de ce texte, nous pouvons rajouter que cette source commune des fantasmes des trois structures, névrose, psychose et perversion, fantasmes qui vont venir s’épanouir dans les symptômes, les délires et les scénarios pervers, sont également mis en scène dans l’art et tout spécialement de l’art littéraire et poétique. A partir du refoulement de ces fantasmes de désir, se produit en effet une bifurcation soit vers une sublimation de la libido, qui, selon la définition qu’en donne Freud, consiste à dériver l’excitation sexuelle vers un but plus élevé, donc vers la création artistique (mais pas seulement) soit vers la formation de symptômes.
Mais ce qu’il est important de repérer c’est le fait que comme ces sublimations, donc ces créations de l’art, ont la même origine que les symptômes, les délires ou les mises en scène des pervers, ils peuvent donc nous en livrer l’accès, nous en révéler les secrets, mais non sans quelques détours et quelques embûches.
Quels ont les secrets que pourrait nous révéler ces lettres à un jeune poète concernant ces fantasmes de désir communs aux trois structures ? il nous ouvre me semble-t-il des pistes de travail intéressantes par le fait que dans les processus créatifs, tels que les décrit Rainer Maria Rilke c’est la féminité du poète qui y est invoquée et même sollicitée. Or c’est précisément ce que Freud décrit dans son texte des fantasmes hystériques dans leur relation à la bisexualité.
Freud pose le fait que les symptômes hystériques ont toujours une origine sexuelle, ils sont la manifestation de fantasmes sexuels mais il souligne le fait que cette affirmation ne suffit pas : « La solution du symptôme exige deux fantasmes sexuels dont l’un a un caractère masculin et l’autre un caractère féminin de sorte que l’un des deux fantasmes prend sa source dans une motion homosexuelle… un symptôme hystérique correspond nécessairement à un compromis entre une motion libidinale et une motion refoulante mais il peut correspondre en outre à une union de deux fantasmes libidinaux de caractère sexuel opposé.
Est-ce qu’avec ces deux aspects de la création de l’inspiration artistique que nous propose Rainer Maria Rilke, nous n’approchons pas, de ce double fantasme sexuel, l’un viril, celui du «écrire en rut » et l’autre féminin, celui de la vierge effarouchée en attente d’être fécondée ?
Mais il y a plus, nous découvrons, mis en acte par cette mise au monde de l'oeuvre, ces fantasmes de grossesse des hommes comme des femmes qui témoignent à la fois des défaillances de la fonction paternelle mais en même temps d'une façon d'y remédier.
