Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

08 mai 2007

Fantasme au vautour ou fantasme au milan ?

A propos du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci

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C’est un fait bien connu, chaque lecture de Freud ou de Lacan provoque de nouveaux effets de transfert et donc de nouveaux aperçus de ces textes, de nouvelles interprétations.
Ce fut le cas encore cette fois-ci,  pour cette relecture que j’ai faite du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Les premières lectures avaient surtout attiré mon attention sur les deux formes de sublimation de Léonard, sa passion pour les sciences de son temps et son art de la peinture, mais je ne m’étais jamais penchée spécialement sur le fait si souvent évoqué que Freud avait fait une erreur de traduction, et avait donc parlé du fantasme de Léonard  comme étant « le fantasme au vautour » au lieu du « fantasme au milan ». Cette fois-ci, j’ai été frappée du fait que ce vautour qui avait introduit son bec plusieurs fois dans la bouche de l’enfant était pour Freud une représentation de la mère phallique, une mère pourvue d’un phallus,  et que donc ce qu’il nous décrivait  là était  un fantasme pervers  où on peut lire en clair ce qu’il en est du mécanisme de la  « Verleugnung », de ce désaveu ou démenti de la castration qui le spécifie.

Mais je reprends tout d’abord le récit que fit Freud de ce souvenir d’enfance tel que Léonard l’avait noté dans ses « cahiers », pour pouvoir ensuite le suivre dans sa belle démonstration.
« Une seule et unique fois, autant que je sache, Léonard a inséré dans l’un de ses écrits scientifiques une indication sur son enfance. A un endroit qui traite du vol du vautour, il s’interrompt soudain pour suivre un souvenir qui surgit du fond de ses premières années.

« Il semble qu’il m’était assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche  de sa queue et, à plusieurs reprises, à heurté mes lèvres de cette même queue ».
Freud rectifie tout de suite ce qu’énonce Léonard, il indique en effet que ce n’est pas un souvenir mais « une fantaisie qui s’est formée par la suite et s’est reportée dans son enfance ».

Puis, après quelques détours évoquant les mythes fondateurs de chaque peuple, il propose une interprétation analytique du fantasme de Léonard, une « traduction qui tend vers l’érotique, comme le terme même de « queue » nous le laisse deviner. Il s’agit donc d’un fantasme de fellation, « lorsque le membre sexuel est introduit dans la bouche de la personne impliquée ». Freud rajoute aussitôt que ce fantasme ressemble à certains rêves et fantasmes de femmes ou d’homosexuels passifs qui dans les rapports sexuels jouent le rôle féminin. Ce fantasme de fellation nous le retrouvons par exemple mis en scène par Dora, exprimé par l’un de ses symptômes les plus persistants, sa toux et son dégoût à l’idée d’être embrassée par un homme.
Etant donné l’époque où il risquait cette interprétation du fantasme de Léonard, Freud est obligé de justifier ses affirmations et cela lui permet de poursuivre et surtout de retrouver en quelque sorte ce qui est le soubassement de ce fantasme qui est, selon son dire, une « réélaboration d’une autre situation dans laquelle autrefois nous ressentions tous du bien-être, lorsqu’à l’âge de la tétée nous prenions dans la bouche le mamelon de la mère ou de la nourrice pour le téter. Nous comprenons maintenant pourquoi Léonard reporte dans les années où il recevait la tétée le souvenir de l’expérience prétendument vécue avec le vautour ».
Freud évoque en écho de ce souvenir, les Vierges  à l’enfant peintes par Léonard, mais souligne  qu’il faut aussi maintenir que Léonard  l’a aussi réélaborée en « fantaisie homosexuelle passive » mais indique qu’il laissera momentanément de côté une question : quel est le lien entre l’homosexualité et le fait de téter le sein de sa mère ?

Il s’affronte par contre à une autre difficulté celle de savoir pourquoi c’est un  vautour qui a remplacé sa mère, dans ce fantasme.
C’est là qu’il part dans des évocations mythiques de l’ancienne Egypte, avec la déesse Mout, et énonce que le vautour était un symbole de la maternité « parce qu’on croyait qu’il n’existait que des femelles et aucun mâle dans cette espèce d’oiseau…. » Pour se reproduire, ces vautours étaient fécondés par le vent.
Mais même les pères de l’Eglise avaient quelques faiblesses pour cette légende, car cela leur permettait ainsi de justifier la possibilité de la fécondation de la Vierge, sans qu’elle ait été au contact d’un homme.
Léonard, de par son enfance, était lui aussi un enfant - vautour, un enfant sans père. Freud  affirme ainsi ce qui lui paraît évident : « La substitution du vautour à la mère indique que l’enfant s’est senti privé du père et qu’il s’est trouvé seul avec la mère ».

Mais Freud franchissant un pas de plus rend compte de ce qui aurait été les tendances homosexuelles de Léonard, homosexualité platonique. Et il donne ainsi un aperçu fulgurant de la structure de la perversion :
« Chez tous nos homosexuels masculins, il y a eu dans la première enfance, oubliée plus tard par le sujet, un lien érotique très intense à une personne féminine, généralement la mère, suscité ou favorisé par un surcroît de tendresse de la mère elle-même et renforcé plus tard, dans la vie de l’enfant, par un passage du père à l’arrière plan ». Nous retrouvons donc là chez Freud un écho de ce que Lacan formulera des effets de la métaphore paternelle, au cours des successifs franchissements des temps de l’Œdipe. Ce « passage du père à l’arrière plan » peut en effet mettre mis en rapport avec le fait qu’au second temps de l’Œdipe, le père a pour fonction, pour mission, de « châtrer » en quelque sorte la mère, de la priver de ce phallus imaginaire dont l’enfant l’a pourvu, et de chasser également l’enfant de cette position inconfortable, celle d’être l’objet de son désir, le substitut de ce qui lui manque, son phallus.
Donc quand ce père ne peut pas intervenir voici les effets qui en résultent tels que Freud nous les décrits :
« Après ce stade préliminaire (celui d’une grande fixation érotique à la mère, mais à une mère phallique) survient une mutation dont le mécanisme nous est connu, dont nous ne saisissons pas encore les forces motrices. » Ici Freud évoque donc ce qui provoque la transformation de l’objet d’amour en identification. Il n’en connaît pas les forces en jeu mais en mesure le résultat : «  Le garçon refoule son amour pour la mère en se mettant lui-même à la place de celle-ci, en s’identifiant à elle et en prenant sa propre personne pour le modèle à la ressemblance duquel il choisira ses nouveaux objets d’amour. Il est ainsi devenu homosexuel. »
Ces nouveaux objets d’amour sont donc des images de lui-même « qu’il aime comme sa mère l’a aimé enfant ».

A propos de l’analyse de ce fantasme de Léonard, je me suis posée la question de savoir quel aurait été la version de ce « roman psychanalytique », si au lieu de ce vautour qui lui a permis d’exploiter la veine de la « femme au pénis », de la « mère phallique », Freud n’avait pas fait cette erreur de traduction et avait dénommé le fantasme de Léonard « Fantasme au milan ». Comme il n’aurait pas pu, avec ce « nibio » et sa juste traduction, « milan » exploiter le fil de la mère phallique,  aurait-il été alors entraîné non pas du côté de la perversion, mais du côté de la névrose, et plus précisément de la phobie ?  Le milan, tout comme le cheval du petit Hans, ou les loups de notre « homme aux loups » aurait-il  alors été  considéré, érigé au rang d’animal phobique, un animal substitut alors non pas de la mère mais du père ?      

Posté par Fainsilber à 08:50 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ma réaction serait que, si l'interprétation ne peut avoir aucune base scientifique (elle passe par chaque psychanalyste), la psychanalyse n'est pas une science non plus. Mais aucune importance, "tous les chemins mènent à Rome".

Posté par Gabrielle, 02 juin 2007 à 18:43

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