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Dans le « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats (notes du lundi 11 novembre), Freud décrit, alors que sa dame  était malade et au lit, un souhait de Ernst  : « Puisse-t-elle toujours restée ainsi, allongée ! ». L’analysant en donne cette interprétation : Il a tellement peur qu’elle tombe malade qu’une fois que c’est arrivé, il en  est soulagé, il n’a plus besoin d’en avoir peur. L’événement attendu et enfin arrivé le libère de sa peur.  Freud qualifie l’argument qu’il avance ainsi de « méprise captieuse ».

Ce souhait qu’elle reste ainsi toujours allongée peut, bien sûr, signifier le désir qu’elle reste ainsi à sa merci et sous l’emprise de son amour. Une façon en quelque sorte de la séquestrer dans la chambre de ses désirs et loin de ses concurrents éventuels.

Mais Freud va un peu plus loin encore puisqu’il y déchiffre un fantasme nécrophilique, qu’Ernst avait eu une fois consciemment, mais qui n’avait pas osé s’avancer au-delà de la contemplation du corps entier. Que pouvons nous deviner à partir de cette indication de Freud ? Est-ce à dire qu’il avait osé regarder, contempler un corps de femme, un corps certes mort, un cadavre, mais sans aller jusqu’au viol ? Il s’agissait bien sûr pour lui d’un fantasme et non d’un passage à l’acte pervers.

Dans ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité »,  Freud parle très peu  de ces fantasmes nécrophiliques qui portent sur le désir de violer un cadavre de femme. A vrai dire il n’y a qu’une phrase qui les décrit : « Certaines perversions sont si éloignées de la normale, que nous ne pouvons faire autre chose que de les déclarer « pathologiques ». Particulièrement celles où l’on voit la pulsion sexuelle surmonter certaines résistances (pudeur, dégoût, horreur, douleur) et accomplir des actes extraordinaires (lécher des excréments, violer des cadavres) ».

Or je vous propose de lire pour  découvrir la dimension inattendue de ces fantasmes nécrophiliques,  non pas dans la structure de la perversion, mais dans la structure de la névrose, un magnifique rêve de Freud, celui de sa « mère chérie avec une expression de visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit par deux ou trois personnages munis de becs d’oiseaux ».  Le mot « nécrophilie » n’y est pas écrit en tant que tel mais pourtant, selon l’aveu de Freud, ce rêve d’angoisse « pouvait se ramener à un désir obscur manifestement sexuel, qu’exprime bien le contenu visuel du rêve ». (p. 495/496 de l’Interprétation des rêves).

Ce qui peut confirmer ce fait c’est ce que rajoute Freud dans l’interprétation de son rêve : « l’expression du visage de ma mère dans le rêve était celle de mon grand-père que j’avais vu, peu de jours avant sa mort,  râlant et dans le coma. Le sens de l’élaboration secondaire du rêve doit être la mort de ma mère, c’est ce que prouve aussi le bas-relief funéraire ».

Maintenant,  outre ce désir nécrophilique que l’on peut y déceler, il est bien certain que la jouissance qui accompagne l’acte sexuel est elle-même qualifié de « petite mort » par la perte momentanée de conscience qu’elle  comporte, alors ce visage de sa mère « particulièrement tranquille et endormie » ne témoigne-t-il pas également qu’elle avait était parfaitement comblée par son fils, ayant occupé la place  du père, dans la scène primitive ?

Bien sûr ces associations d’idées, concernant aussi bien la pensée de Ernst que le rêve de Freud, n’engagent que moi mais ces fantasmes nécrophiliques du sujet névrosé  ont été si peu explorés que j’ai eu envie de vous en faire part.