05 décembre 2007
Ce q'u'on nomme contrôle ou supervision

Dans les temps anciens, ceux où j'ai commencé à exercer le métier de psychanalyste, les jeunes analystes travaillaient pendant plusieurs années si je puis dire « sous contrôle ». Certes ce mot est plus que mal choisi. On préfère quelquefois à ce mot de contrôle, surtout dans les pays anglo-saxons, celui de supervision. Enfin c’est le mot en usage pour indiquer le fait qu’à ses débuts, il est judicieux qu’un analyste puisse parler de son travail avec ses analysants à un autre analyste.
Il y a quelques années, nous avions proposé avec quelques amis analystes de débaptiser ce contrôle, pour tous les effets surmoïques qu’il pouvait provoquer en référence à cette période infantile de l’apprentissage de la propreté avec éducation des sphincters. A la place nous avions proposé le nom d’accompagnée. Le jeune analyste était accompagné dans ses premiers pas auprès de ses analysants, par un analyste plus expérimenté.
Quelque soit le nom choisi, ces séances d’accompagnée ne sont pas tellement nécessaires pour une question d'habilitation ou de reconnaissance de l’analyste par ses pairs, mais plutôt à cause du besoin qu’il ne peut qu’éprouver de faire le mieux possible ce qui était attendu de lui, une écoute efficace de ses analysants ayant pour effet une juste interprétation.
Plutôt que de clinique ou de théorie, il me semble que dans ces accompagnées, il s'agit plutôt d’acquérir une technique analytique, avec la conscience aigüe de l’analyste de ce qui peut lui faire défaut et aussi la responsabilité qu'il se trouve avoir à assumer.
Mais il ne faut pas trop non plus noircir le tableau de cette inexpérience éprouvée : certes en théorie, jouer les éléphants dans de la porcelaine, ce n'est pas forcement ce qu'il y a de mieux pour l'analysant, pourtant ... la proximité de sa propre analyse peut donner à l'analyste quelques aperceptions fructueuses qui, pour être intempestives n'en sont pas pour autant nocives. Mais quitte à jouer les éléphants, il vaut mieux à ce moment là, se la jouer modeste.
Au fond, un analyste inexpérimenté mais qui a conscience de son inexpérience, se retrouve un peu dans la position de Freud vis à vis de ces premiers analysants. Ils découvriront ensemble l'inattendu de leur histoire.
Cependant n'ayant pas forcément son génie, autant que cet analyste fasse part de ses interventions, repérages et interprétations diverses à un tiers qui, par le transfert, lui permette d'élaborer ce qui se passe entre lui et ses analysants.
C'est ce que les anciens analystes appelaient de ce mot affreux : "une toilette contre-transférentielle ». Avec un contrôle, on aurait en somme besoin de quelqu'un d'autre pour se débarbouiller. Je plaisante bien sûr.
En termes lacaniens, il s'agirait plutôt de laisser émerger, de dégager ce terme si décisif dans chaque analyse, du désir du psychanalyste. C'est donc une démarche valable pour tous les analystes. Pour ceux qui ne sont plus "novices", le danger serait plutôt de devenir un vieil éléphant, celui à qui on ne la fait pas.
Passer sans arrêt de la position d'analysant à celle d'analyste n'est certes pas confortable mais fort salubre. Il me semble que c'est ça la fonction d’une accompagnée, c'est favoriser ces séries de passages, et hop ! d'un côté. Et hop ! de l'autre.
C'est une question d'agilité et il ne faut surtout pas se rouiller.
Peut-être ne faudrait-il pas aussi oublier la bonne vieille recette de Freud : ne pas hésiter, et sans fausse honte, à retourner sur le divan, par exemple tous les cinq ans". Ca revient vite mais ça évite de devenir un vieil éléphant à la peau dure.
21 décembre 2007
En quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient-ils « supériorité » ?
Lacan, dans la seconde version de « Joyce le symptôme », définit tout d’abord l’hystérie comme l’art de saisir le symptôme de l’autre au vol, en se référant à l’hystérie de Socrate, puis en faisant porter l’accent, ce qui est quand même peu fréquent, sur la question de l’hystérie masculine. Il énonçe ce fait que, quant à l’hystérie, les hommes y ont non seulement droit mais privilège. Ils ont sur l’hystérie féminine « supériorité ». En quoi consiste cette supériorité ? Cela a attisé depuis fort longtemps ma curiosité. Car je trouvais que, question hystérie, les femmes me paraissaient, je dirais, imbattables.
C’est en raison de cette curiosité que j’ai écrit mon premier livre « Eloge de l’hystérie masculine, avec comme sous-titre : « sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse ». C’est amusant, parce qu’au moment où je l’écrivais, je n’avais pas du tout repéré, consciemment du moins, cette phrase de Lacan concernant la supériorité des hommes quant à cette hystérie. Car je l’avais en fait trouvé dans ma propre histoire, donc du côté de l’hystérie féminine.
En effet les femmes s’interrogent avant tout, pour pouvoir trouver les chemins de leur propre féminité, sur l’Œdipe de leur propre père : quel est son désir ? Que veut-il ? Comment peut-il aimer une femme ? Comment une femme peut-elle être son symptôme, la cause de son désir ? Or, ce qui, arrive le plus souvent, à propos de cette série de questions, c’est qu’une femme rencontre avant tout l’Oedipe non –résolu de son père, et à vrai dire, son l’Œdipe inversé, c’est à dire ce en quoi il désire, lui, être aimé de son propre père comme une femme et en recevoir un enfant.
Cet amour du père éprouvé par un homme, maintenu ainsi dans une position féminine passive vis-à-vis de lui, et son désir d’en obtenir un enfant n’est jamais que l’envers de la haine éprouvé à son égard, il est camouflage de ce désir de meurtre du père qui est au cœur de chaque névrose, au cœur des symptômes hystériques de cette névrose. C’est ce devant quoi, une femme reste en rade, quant à son désir, ne pouvant plus dés lors qu’y soutenir le désir du père, espérant qu’un jour, retrouvant la haine sous l’amour, il pourra occuper sa vraie place, celle d’un homme, un vrai.
Donc si l’homme à supériorité sur une femme par rapport à l’hystérie, c’est, je dirais que, dans cet amour éprouvé à l’égard du père, et du père idéalisé, il est en quelque sorte l’acteur principal, un véritable héros, et l’hystérique femme n’en n’est plus que sa complice.
Si je dis qu’elle est sa complice, c’est bien parce que ce qui se camoufle sous cet amour, c’est la haine et le désir de la mort du père. L’hystérie de Dostoïevski, avec ses attaques de mort de l’enfance, puis ces crises d’épilepsie, tel que Freud l’a décrit dans « Dostoïevski et le parricide » en constitue le plus bel exemple.
Je voudrais donc essayer de démontrer en repartant du texte de Freud en quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient supériorité ? En effet pour lire Lacan, rien de tel que d’effectuer un retour à Freud, retour préconisé par Lacan, dès le début de son enseignement.
Freud, donc, avait déjà bien repéré l’importance de ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé. Il avait notamment pu les étudier à partir d’un manuscrit qu’un savant lui avait confié pour expertise médicale qui racontait l’histoire d’une névrose démoniaque au dix-septième siècle.
Un peintre, Christophe Haizmann, à la suite de la mort de son père, était tombé dans un grave état mélancolique. Ce que Freud repère dans l’analyse de ce manuscrit, c’est le fait que ce peintre, tout comme Faust, avait conclu un pacte de neuf ans avec le diable et ce en l’année 1669.
Or nous indique Freud, dès que nous voyons apparaître ce chiffre « neuf », nous sommes mis sur la piste d’un fantasme de grossesse.
Et comme l’inventeur de la psychanalyse sait bien qu’en énonçant ce fait il provoquera bien des résistances il rajoute ce commentaire :
« Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal que la position féminine passive vis-à-vis du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon ». Pour Freud, l’énergique refus de cette féminité, par les hommes, en tant qu’elle provoque toujours une violente angoisse de castration est une sorte de point de butée de l’analyse.
Lacan franchira un pas de plus dans l’interprétation que l’on peut donner de ces fantasmes de grossesse.
Pour le démontrer, il évoque d’abord le fantasme de grossesse du Président Schreber qui a la conviction que, dans un avenir lointain, il deviendra l’épouse de Dieu et pourra ainsi repeupler la terre entière de milliers d’enfants nés de son esprit ; puis il le compare au fantasme de grossesse d’un homme hystérique. Cet homme vivait au temps de la révolution hongroise et était conducteur de Tramway. Tombé du haut de son véhicule, il s’était mis à souffrir de douleurs pulsatiles et rythmées au niveau de sa première côte. Tout comme Adam, il portait un enfant dans son flanc et attendait l’intervention de Dieu le père pour en être délivré.
Ces fantasmes de grossesse existent donc aussi bien dans la névrose que dans la psychose, ce qui nous invite à préciser quelle peut être leur fonction.
Dans la psychose, quand le délire se déclenche, c’est parce que le sujet n’a jamais pu conquérir un signifiant, celui d’être père. Dans la névrose, ce qui se manifeste ainsi, par ce désir d’être enceint, c’est une ordalie, un appel désespéré à la reconnaissance du père, d’un père idéalisé, mythique, qui pourrait ainsi apporter une preuve par neuf de l’accession du sujet à la virilité, mais une virilité qui reste ainsi à jamais hypothétique, justement faute de preuves.
Mais ces fantasmes de grossesse peuvent aussi se manifester dans toute mise au monde d’un œuvre. On peut en trouver un exemple mais qui est loin d’être isolé, dans l’une des premières œuvres de Joyce, Dedalus, quand il décrit ce qu’a été pour lui la naissance de son premier poème, la naissance d’une villanelle :
« Un peu avant l’aube il s’éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée… Sa pensée s’ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l’inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l’eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique… Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l’imagination le verbe s’était fait chair. L’Ange Gabriel avait visité la chambre de la vierge ».
Trois vers « passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d’une villanelle… »
Cette création d’un poème est donc métaphorisée par une sorte de fécondation de la vierge par l’esprit saint, soit donc par la semence du père. Quelle est cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père ? Si on repère simplement que l’enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé sont avant tout l’expression du désir d’être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C’est par l’attribution de ce phallus, qu’il pense devenir un homme.
C’est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème. C’est ce qu’espère tout névrosé, au travers de ses symptômes, sans rien en savoir, tandis que le psychotique clame cette impossible reconnaissance au travers de son délire.
Dès lors quelle serait cette supériorité des hommes sur les femmes quant à cette hystérie, et quant à ces fantasmes de grossesse ?
Lacan cite Socrate, puis voila que surgit Joyce, se tenant pour femme, dans l'enfantement de ses œuvres.
Alors cette " supériorité " ne serait-elle pas liée aux possibilités de sublimer, de faire de cette hystérie, des poèmes, des œuvres d'art, au lieu de transformer ces douloureuses et insatisfaisantes rencontres du désir de l'Autre en symptômes corporels invalidants ?
Les hommes utiliseraient leur hystérie par la mise au monde de leurs œuvres, les femmes elles, mettraient au monde des enfants, dans le réel, le réel de leur maternité. Ceci ouvre à l’immense question de la sublimation, celle des hommes comme celle des femmes. Et à ce sujet, il y aurait encore beaucoup de choses à dire puisque pour Freud, vous le savez, les femmes étaient peu aptes à la sublimation, quant à Lacan ce qu’il suggérait, c’est qu’elles n’ont tout simplement pas besoin de sublimer.
Comme si au fond aucune réalisation humaine la plus grandiose ne pouvait se mesurer à ce miracle, quand même toujours surprenant pour une femme, celui d’avoir la joie de mettre un enfant au monde.