02 janvier 2008
Notre secrète inhumanité
Le vernis de la civilisation est extrêmement fragile, il se craquelle et se fissure dans le moindre de nos gestes et de nos propos. Sous les plus belles réalisations humaines, dans les domaines de l’art, de la littérature ou de la politique, réapparaît sans cesse, sous une forme plus ou moins masquée, notre inhumanité à savoir notre désir de destruction envers ceux qui nous entourent.
Cette inhumanité n’est plus du tout masquée dans les conflits armés qui surgissent entre pays voisins et qui perdurent souvent des années, même si nous arrivons à les oublier, en nous habituant à leur existence, oubliant du même coup, tous les morts, blessés et familles endeuillées qui accompagnent ces guerres.
Dans mon enfance, on évoquait souvent l’histoire de la paille et de la poutre, parabole du Christ devenue dicton. « Pourquoi, disait-il, regardes-tu, sans cesse, la paille qui est dans l’œil de ton voisin alors que tu ne vois même pas la poutre qui est dans ton œil ? »
Avec cette question de l’inhumain, la poutre de notre œil est indispensable, tout au moins, si on se réfère à ce que Freud en suggère dans « Malaise dans la civilisation ». Mais elle est tout autant nécessaire, cette poutre, si nous nous référons à ce que nous pouvons apprendre, au cours de l’expérience d’une analyse, à propos du moindre de nos rêves ou de nos actes manqués : nous nous y débarrassons allègrement de tous ceux qui peuvent faire obstacle à la réalisation de nos désirs les plus chers, ou de tous ceux qui portent atteinte à la haute opinion que nous avons de nous-mêmes, en les envoyant au Diable ou encore « ad Patres ». Nous les envoyons ainsi, sans autre forme de procès, rejoindre le monde de nos ancêtres.
Pour décrire cette foncière méchanceté qui est au cœur de chacun de nous, Freud, comme souvent, aime bien faire appel non seulement au savoir mais aussi à l’humour des poètes. C’est ainsi qu’il citait Henri Heine, dans une note de « Malaise dans la civilisation » :
« Un grand poète peut se permettre d’exprimer, tout au moins sur le ton de la plaisanterie, des vérités psychologiquement sévèrement réprouvées. C’est ainsi que H. Heine nous l’avoue : « je suis l’être le plus pacifique qui soit. Mes désirs sont : une modeste cabane avec un toit de chaume, mais dotée d’un bon lit, d’une bonne table, de lait et de beurre bien frais avec des fleurs aux fenêtres ; devant la porte quelques beaux arbres ; et si le Bon Dieu veut me rendre tout à fait heureux qu’il m’accorde de voir cinq ou six de mes ennemis pendus à ces arbres. D’un cœur attendri, je leur pardonnerai avant leur mort, toutes les offenses qu’ils m’ont faites pendant leur vie – certes on doit pardonner à ses ennemis mais pas avant qu’ils soient pendus. » (Heine, pensées et propos)
Freud évoque cette question de l’agressivité dans les relations humaines les plus ordinaires, avec cette formule expéditive et qui pourrait donc se passer de commentaires « L’homme est un loup pour l’homme ».
Il est sans illusion, on ne baigne pas, avec lui dans les bons sentiments sirupeux : « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer […] cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans notre rapport avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. »
Que croyez-vous que Freud propose comme solution, enfin plutôt comme façon de s’en tirer au mieux, comme un pis-aller ? La réponse est surprenante : une communauté ne tient ensemble par des relations d’amour que si elle peut trouver à l’extérieur des ennemis à détester contre lesquels elle peut exercer son agressivité et ses manifestations d’intolérance, en somme réussir à les dériver vers eux !
Lacan, à cette solution si pessimiste, en oppose une autre, en apparence, plus satisfaisante : c’est par la parole, que la jalousie et la concurrence agressive des hommes entre eux peuvent être assumées, symbolisées et donc finalement abandonnées.
Mais, pour lui aussi, au cœur de l’être humain, existe ce que, dans l’Ethique de la psychanalyse, il appelle le « lieu de la destruction absolue » ou encore « L’Etre suprême en méchanceté ».
Si bien que reprenant cette phrase que Freud a lui-même cité « si tu veux la paix, prépare la guerre » nous pourrions la transformer ainsi : si tu veux la paix, prépare toi à te faire la guerre, à lutter contre cette inhumanité, qui est au cœur de toi-même, qui en t’obligeant à la dépasser, à la surmonter, fait ainsi de toi un être humain dit civilisé.
05 janvier 2008
ce besoin de protection par le père
Pour pouvoir repérer la spécificité des malaises de la civilisation en cette année 2008, avec cette grande déréliction de la fonction paternelle que nous vivons et que Lacan a lié à la perte de la dimension de l'amour, j'ai essayé de reprendre point par point, ce que Freud écrit de ces malaises, dans les années 1930.
C'est justement une phrase de Freud sur la fonction paternelle, dans « Malaise dans la civilisation », qui m'a donné au moins une intuition de ce dont il pourrait s'agir dans cette perte de la dimension de l'amour, d'autant plus que Lacan l'évoque par le biais de l'amour de transfert.
Cette remarque de Freud m'a saisi par sa justesse mais aussi par la sorte de tranquillité avec laquelle il soutient cette assertion. Pour en mesurer sa portée, je la replace dans son contexte : Freud y conteste le sentiment océanique comme fondement du désir religieux, mais en propose une autre source bien plus importante : « Un sentiment ne peut devenir une source d'énergie, affirme-t-il, que s'il est lui-même source d'un puissant besoin. Quant au besoin religieux, leur rattachement à l'état infantile de dépendance absolue, ainsi qu'à la nostalgie du père que suscite cet état, me semble irréfutable [...] Je ne saurais trouver un autre besoin d'origine infantile aussi fort que celui de protection par le père... On peut suivre d'un trait sûr l'origine de l'attitude religieuse en remontant au sentiment infantile de dépendance. »
Mais il rajoute cette autre phrase qui me paraît être la solution de l'énigme, avec le sens qu'elle peut avoir en psychanalyse, comme étant une question dont il faut deviner la réponse : « Et si peut-être autre chose se cache-là derrière, ce quelque chose, en attendant, reste enveloppé de nuées. »
Et si ce quelque chose, qui reste enveloppé de nuées était ce qui nécessite absolument ce besoin de protection par le père ? N'est-ce pas cette première rencontre avec ce désir de la mère, ce désir de la mère, qui nous laisse sans autre recours que cet appel nécessaire au père, celui qui lui fera un peu la loi, la mettra, elle aussi, sous le joug du signifiant, la rendra désirante et par voie de conséquence désirable ?
C'est ainsi qu'on peut approcher au plus juste de ce que Freud décrivait comme étant ce besoin si fort de protection par le père qui persiste jusqu'à l'âge adulte comme fondement des religions et ce que Lacan appelle, lui, l'amour pour le père.
Une évocation de cette mère archaïque, sorte de monstre dévorant, confirme cette hypothèse : « Certes l'Œdipe a été notre Sinaï », racontait Lacan, il y a bien longtemps (en 1937). « Mais rien ne nous interdit de voir dans la vie œdipienne un aspect seulement du possible. Il y a peut-être derrière lui encore autre chose de plus archaïque. Peut-être « le complexe de la mère ». Si les noms mythologiques nous font défaut ici pour le caractériser, c'est peut-être parce que cette mythologie est celle d'une civilisation patriarcale. Peut-être est-ce l'image terrible de l'Ogresse, de quelque Baal ou Moloch maternel que l'on rencontrerait au fond des légendes matriarcales... »
Pour rendre compte de ce besoin de protection par le père, Lacan avait proposé un autre mot, celui de « père-version » ou de version vers le père. Il faut qu'il vienne absolument se substituer à une première version, la version maternelle. Peut-être pourrait-on l'appeler « mère-version ». Elle est source de tous les dangers. C'est elle qui se cache dans les nuées évoquées par Freud et qui précède mais aussi explique ce besoin de protection par le père, en tant qu'il donne au sujet la clé des champs, du champ de ses désirs.
En ce temps que nous vivons où on évoque de « nouvelles pathologies », voire « une nouvelle économie psychique » liées à de radicales « mutations du champ social », ces évocations du pouvoir des grandes déesses mères perdues dans les nuées des origines de la civilisation, pourraient nous être fort utiles. Les mères, de nos jours, retrouveraient-elles leur toute puissance ? Mais alors qu'en serait-il de ces nouvelles pathologies ? Ne serait-ce pas bien au contraire, un retour à l'ancien, voire à l'archaïque ?
31 janvier 2008
A propos de la nécessité des entretiens préliminaires
J’ai trouvé dans un texte de Lacan qui a pour titre « le symptôme », une conférence faite à Genève en octobre 75, quelques lignes qui évoque la nécessité des entretiens préliminaires. Cette question n’est pas souvent abordée, celle de savoir à partir de quand quelqu’un qui vient demander une analyse s’allonge sur le divan. Lacan articule cette question des entretiens préliminaires au nom qu’il a donné à celui qui vient demander une analyse, celui non pas d’analysé, mais d’analysant. A la durée des entretiens préliminaires et de ce qui s’y passe dépendra en effet le fait que l’analysant pourra effectuer sa tache psychanalysante.
Du participe passé au participe présent c’est ainsi qu’il met au travail le dit analysant. Il a la charge de déchiffrer lui-même le sens de ses symptômes et de tracer ainsi la voie de sa guérison en présence de l’analyste à qui il s’adresse mais qui est aussi l’objet de ses cogitations, de par l’effet du transfert.
Il écrit : « Ce que je voulais dire, c’était que dans l’analyse, c’est la personne qui vient formuler une demande d’analyse qui travaille. A condition que vous ne l’ayez pas mise tout de suite sur le divan auquel cas c’est foutu. »
Il précise donc ce qu’il faut attendre, une nouvelle formulation de sa demande : « il est indispensable que cette demande ait vraiment pris forme avant que vous ne la fassiez étendre. Quand vous lui dites de commencer – et ça ne doit être ni la première, ni la seconde fois, au moins si vous voulez vous comporter dignement – la personne donc, qui a fait cette demande d’analyse, quand elle commence le travail c’est elle qui travaille. Vous n’avez pas du tout à la considérer comme quelqu’un que vous devez pétrir. C’est tout le contraire. Qu’est-ce que vous y faites là ? Cette question est tout ce pour quoi je m’interroge depuis que j’ai commencé ».
Dans ce paragraphe, chaque phrase, chaque mot a son importance. Tout d’abord, ce qu’il en est de la nouvelle formulation de cette demande. De l’expérience que j’ai vécu avec Lacan, de ma démarche analytique, les entretiens préliminaires avaient duré, du souvenir que j’en ai, trois mois. Je pense qu’il y avait entre la première demande et la seconde, la distance qu’il y a entre la signification et le sens, un sens qui pourtant n’est qu’à venir. C’est une énonciation, mais totalement énigmatique, en attente donc de réponse. Il importe que l’analyste puisse l’entendre à ce moment-là. Puisque c’est le moment de commencer l’analyse, allongé sur le divan.
Un autre terme mérité également d’être souligné, celui de « dignement ». Quelle curieuse formulation en effet : « si vous vous voulez vous comporter dignement ». il s’agit donc de se comporter dignement en tant qu’analyste et pour cela savoir décider du moment où il convient de commencer l’analyse. Il pose donc là la question de l’éthique du psychanalyste, mais pas seulement puisque s’y rajoute cet autre question « qu’est-ce que vous y faites-là ». L’analysant travaille et vous ?
Peut-être qu’à cette question, Lacan a-t-il répondu, très tard en 1978, au moment du congrès sur la transmission de la psychanalyse, avec ce terme tout aussi énigmatique mais fort intéressant celui de « Truquage ».
« Alors comment se fait-il que, par l’opération du signifiant, il y ait des gens qui guérissent ? Car c’est bien de ça qu’il s’agit. C’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent. Freud a bien souligné qu’il ne fallait pas que l’analyste soit possédé du désir de guérir ; mais c’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent, et qui guérissent de leur névrose, voire de leur perversion.
Comment est-ce que ça est possible ? Malgré tout ce que j’en ai dit à l’occasion, je n’en sais rien. C’est une question de truquage. Comment est-ce qu’on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c’est là une question d’expérience dans laquelle joue un rôle ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir.
En tout cas, dans cette conférence de Genève sur le symptôme, Lacan articule la question des entretiens préliminaires comme constituant les prémisses, et des prémisses à ne pas rater, de la tache psychanalysante. De ces entretiens dépend en effet qu’elle puisse ou non avoir lieu. La forme active ou passive du participe ce verbe, être analysé ou être analysant en témoigne, indique ces deux choix, ces deux voies, la bonne et la mauvaise.
Il est en effet intéressant de voir que ce simple repérage grammatical prend en compte ce qu’il en est de la suggestion dans l’analyse. Une suggestion qui certes ne peut pas être entièrement éliminée mais qui est, à tout moment, déboutée, quand l’analysant est à même de découvrir ce en quoi c’est son désir inconscient et non pas celui de l’analyste, qui fait valoir ses droits en demandant à être reconnu.
C’est lui, qui à ce moment là reprend la main.
