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En  l’année 1930, Freud reçut le prestigieux prix Goethe. Sa fille Anna prononça l’allocution écrite par son père. Il était déjà trop éprouvé par la maladie pour pouvoir se rendre à Francfort et assister à la remise de ce prix dont il était très fier étant donné l’admiration qu’il avait toujours porté à ce grand poète.

Il commence son discours en indiquant que le fait d’avoir reçu ce prix l’oblige à sortir de son « étroit domaine », celui d’une « science de l’âme » et il évoque alors ce que Goethe a apporté à l’humanité, mais surtout il s’interroge sur ce qu’aurait pu être la passion de ce poète pour la psychanalyse, lui qui en avait été en quelque sorte un précurseur :

« En évoquant la figure du grand homme universel qui est né dans cette maison, qui a vécu son enfance dans ces lieux, cette distinction impose de se justifier devant lui, pour ainsi dire, et soulève la question de savoir comment lui se serait comporté si son regard attentif à chaque innovation de la science s’était porté sur la psychanalyse ».

Freud fait ce pari : « Je pense que Goethe n’aurait pas, contrairement à tant de nos contemporains,  rejeté la psychanalyse. Il s’en est même approché sur bien des points ».

Il en donne deux exemples, d’une part, son savoir sur la façon dont les choix amoureux de l’âge adulte sont liés aux premiers attachements infantiles à la sœur et à la mère. D’autre part il souligne que ce poète avait déjà eu l’intuition du sens des rêves quand, dans l’un de ses poèmes, il écrivait :

Ce qui inconnu des hommes

Ou par eux dédaigné,

A travers le labyrinthe du cœur

Chemine dans la nuit. 

Freud ne peut que confirmer le fait que « derrière cette magie, nous découvrons le témoignage vénérable et incontestablement juste d’Aristote, selon lequel rêver, c’est poursuivre, dans le sommeil, l’activité de l’âme. » Cependant  Goethe, pas plus qu’Aristote, n’avait pas découvert « l’énigme de la déformation du rêve ». Ils ne pouvaient savoir, avant la découverte de la psychanalyse et de l’existence de l’inconscient, le fait que le désir inconscient du rêve était soumis à la censure, censure qui exigeait sa déformation. 

Après avoir attribué en quelque sorte à Goethe une supposée sympathie pour la psychanalyse Freud élargit  le champ de son investigation et aborde la question des liens de la littérature et de la psychanalyse par rapport à la biographie des auteurs : en quoi cette biographie peut intéresser les psychanalystes et que peuvent-ils attendre de cette approche, dans leur lecture de l’œuvre ?  Mais il se demande aussi à quel titre, ils peuvent s’autoriser à s’y intéresser : quelles pourraient être leurs motivations ?

Il aborde cette question d’une façon surprenante, par rapport aux reproches que l’on pourrait faire aux psychanalystes qui rabaisseraient ainsi « ce grand homme au rang d’objet de la recherche analytique ». Mais c’est amusant de constater qu’il ne réfute pas pour autant ce reproche. Il l’admet : oui c’est vrai. Il écrit : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toutes, ambivalentes car notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité ».

Ceci étant posé, il n’empêche que la psychanalyse peut établir de solides liens entre les œuvres d’un artiste, les « dispositions pulsionnelles » et les événements de son histoire familiale.

Pourtant il arrive à cette conclusion que,  malgré toutes les confidences qu’il nous a faites dans « Fiction et vérité », encore traduit « Poésie et vérité », Goethe était «un homme qui se dissimulait soigneusement ». Les deux titres mêmes de cette autobiographie le suggèrent,  marquant cette imperceptible fissure entre cette vérité cachée et la fiction qu’il en donne à ses lecteurs. Freud, malgré le récit de ses rêves les plus intimes, se dissimulait tout autant. Ce n’est donc pas pour rien, qu’en cette maison de Weimar où avait vécu le poète, il a fit siennes ces paroles prononcées par Méphisto :

« Le meilleur de ce que tu sais,

Tu ne saurais pourtant le dire aux écoliers ».

En ce point, psychanalystes et poètes se rejoignent.

- S. Freud, Prix Goethe 1930. « Allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort ».

1930, in

Résultats, idées, problèmes, volume II, PUF, 1940, 1985.

- E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 3,  Les dernières années ( 1919-1939) P.U.F. p. 173.