06 mars 2008
Petite contribution à la psychopathologie de la vie quotidienne
J’ai écrit, il y a quelques jours, et à sa demande, un texte pour un ami, le compte-rendu d’une lecture du livre de Célia Bertin, une biographie de Marie Bonaparte[i] et à la fin de ce texte, j’ai fait un lapsus révélateur qui a pris la forme d’une élision.
Contrairement à ce que je comptais affirmer, j’ai écrit : « On ne peut regretter que, malgré son dévouement à la cause analytique et à Freud, elle ait éprouvé une haine aussi solide à l’égard de Jacques Lacan. Elle le traitait de « fou » ou encore de « paranoïaque ». …
De cette lutte sans merci qu’elle lui a livré nous avons quelques échos dans cette biographie. Je dois dire que cela m’a intéressé de retrouver dans cette histoire de la psychanalyse en France, les points de vue des détracteurs de Lacan, notamment à propos de la question de ses « séances courtes » et que l’on devrait plutôt qualifier de « séances à durée variable. »
Quel dérapage y a-t-il eu entre cet énoncé et l’énonciation qui s’y est glissée ? Lacan cite souvent cette phrase « je crains qu’il ne vienne » pour indiquer les rapports de l’énoncé et de l’énonciation. Le sujet de l’énonciation, se révélant dans ce « ne », laissant au sujet du verbe, le « je » du « je crains », la responsabilité de son énoncé.
Dans ce lapsus par élision, c’est un « que » que j’ai fait disparaître de mon énoncé : « on ne peut [que] regretter que… ». Du coup, manifestant résolument mon ambivalence à l’égard de Lacan, je ne regrette vraiment pas que Marie Bonaparte lui ait réglé, durant toutes ces années, son compte. C’est donc par cette élision du « que », en le subtilisant de mon énoncé, que j’y trahis mon énonciation, mon désir secret.
Que pourrais-je bien trouver pour me justifier ? Autant demander secours à Freud en personne. Je lisais justement récemment l’allocution qu’il avait préparée et qu’Anna Freud avait lue à Francfort, dans la maison de Goethe, à l’occasion du prix Goethe qui lui avait été décerné en l’année 1930.
Il y évoquait quelles pouvaient être les motivations des analystes pour s’intéresser à la biographie des grands hommes et donc les critiques que l’on pouvait leur faire à ce propos :
« Je m’attends à ce reproche : nous analystes, nous aurions perdu le droit de nous placer sous le patronage de Goethe parce que nous avons trahi le respect qui lui est dû en essayant d’appliquer l’analyse à lui-même, en rabaissant ce grand homme au rang d’objet de la recherche analytique. Quant à moi, je conteste en premier lieu que cela ait pour but ou pour conséquence de le rabaisser »[ii].
De toute façon, il y a une part de mystère qui ne pourra jamais être élucidée, « l’énigme du don merveilleux qui fait l’artiste et ne pourrait pas nous aider à mieux concevoir la valeur et l’effet des œuvres ». Pourtant malgré ces impossibilités, quand aucun élément biographique ne nous est connu, pour un auteur, et il cite Shakespeare, cela nous manque beaucoup. « Cette biographie satisfait donc en nous « une forte exigence ».
Quelle serait donc cette nécessité que nous éprouvons ?
« On dit généralement que ce serait le désir de rendre un tel homme humainement aussi proche de nous. Admettons ; c’est donc le besoin d’avoir des rapports affectifs avec de tels hommes, de les adjoindre aux pères, maîtres, modèles que nous avons connu et dont nous avons déjà subi l’influence, avec l’espoir que leurs personnalités seront aussi imposantes et admirables que les œuvres que nous tenons d’eux. »
Tout cela est bien beau, mais Freud le reconnaît sans ambages : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toute, ambivalente car notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité. »
C’est ce dont j’ai allègrement témoigné par mon lapsus, lapsus que je n’avais même pas repéré et qui l’a été par le premier lecteur à qui je l’ai adressé. Il ne me restait plus qu’à rajouter, dans l’après-coup, ce « que » subtilisé qui redonnait à ma phrase le témoignage de mes regrets et non plus de ma grande satisfaction : Je ne peux que regretter …. Oui, mais quand même…
[i] Célia Bertin, Marie Bonaparte, Ed.Perrin, 1999.
[ii] S. Freud, « Prix Goethe 1930. Allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort », Résultats, idées, problèmes, PUF, p. 181.
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