12 mai 2008
La rude "discipline du commentaire"
Quelle place décisive et centrale Lacan accordait-il à la lecture des textes dans la dite « formation du psychanalyste, ce qu’il appelle « La discipline du commentaire » ?
Un première fois, en février 1954, en réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la « Verneinung » de Freud, Lacan nous indique déjà avec force l’importance qu’il accordait à ce travail de lecture du texte freudien.
Il commence ainsi son éloge du travail de déchiffrage de ce philosophe sur cette question de la dénégation, forme de négation qui se fait toujours le témoin du retour du refoulé, de ce qui jusqu’alors était inconscient. Ces deux exemples en donnent l’idée : « mais non, dans ce rêve, ce n’était pas ma mère » ou encore « Ne croyez surtout pas qu’ainsi j’ai voulu vous agresser ». C’est une affirmation qui se présente sous une forme déniée. Elle est la marque même de ce qui l’instant d’avant était encore refoulé et qui ne le sera plus quand sa forme déniée aura été prise en compte, acceptée et disons le mot : symbolisée.
Donc remerciant Jean Hippolite pour ce beau travail de déchiffrage du texte freudien, Lacan commence ainsi son éloge : « J’espère que la reconnaissance que nous éprouvons tous pour la grâce que M. Jean Hippolite vous a faite de son lumineux exposé pourra justifier à vos yeux, non moins je l’espère qu’aux siens, l’insistance que j’ai mise à l’en prier.
Ne voilà-t-il pas une fois de plus démontré qu’à proposer à l’esprit le moins prévenu, s’il n’est pas certes le moins exercé, le texte de Freud que je dirais le plus local en apparence, nous y trouvons cette richesse jamais épuisée de significations qui l’offre par destination à la discipline du commentaire. Non pas l’un de ces textes à deux dimensions, infiniment plat, comme disent les mathématiciens… mais un texte véhicule d’une parole, en tant qu’elle constitue une émergence nouvelle de la vérité. »
Poursuivant son propos, Lacan justifie ainsi la nécessité de ce travail de lecture et surtout d’interprétation du texte freudien en faisant appel à la notion de transfert, c'est-à-dire disons le mot, ce en quoi, un texte peut émouvoir en nous, notre savoir inconscient, et nous donner ainsi l’occasion d’une nouvelle énonciation, d’une prise de parole.
« S’il convient d’appliquer à cette sorte de texte toutes les ressources de notre exégèse, ce n’est pas seulement, vous en avez ici l’exemple, pour l’interroger sur ses rapports avec l’auteur… mais bien pour le faire répondre aux questions qu’il nous pose à nous, le traiter comme une parole véritable, nous devrions dire, si nous connaissions nos propres termes, dans sa valeur de transfert ».
A ce propos, il est fructueux de rappeler la définition que Lacan nous avait proposé du transfert comme étant « la mise en acte de la réalité de l’inconscient » en tant que cette réalité est sexuelle et qu’elle est liée au désir du psychanalyste.
Dans cette discipline du commentaire, peut-on substituer à ce qu’il en est du désir du psychanalyste, ce désir énigmatique de l’auteur du texte ? Ce qui devrait donc prendre naissance, de cette rude discipline, ce serait donc le désir du lecteur prenant appui sur ce désir de l’Autre, en l’occurrence celui de l’auteur du texte qui lui donne ainsi la possibilité de l’interpréter. C'est-à-dire de redire avec ses propres mots, ce qu’il a entendu de ce que voulait lui dire, ou nous dire, l’auteur.
Quelle lecture Lacan a-t-il faite, à la suite de Jean Hippolite de ce texte « la dénégation » ? Il en a repéré, à partir des deux formes de jugement décrit par Freud, le jugement d’attribution et le jugement d’existence, une autre forme de négation, beaucoup plus archaïque, voire mythique de négation, celle de la Verwerfung, de la forclusion. A partir de là, il pourra spécifier ce qu’il en est de la structure de la psychose, comme étant causée par le rejet, la radicale forclusion d’un signifiant, celui dit par lui du « nom-du-père ». C'est donc une façon de mettre en exercice et en guise de démonstration, ce qu'il attendait de cette discipline du commentaire. Mais ce terme de discipline est en lui-même équivoque, il est exigence, dans l'approche d'un texte, mais il est aussi forgé de la même veine que le mot "disciple", elle implique donc qu'on attribue à l'Autre un certain savoir, ne serait-ce que celui de vous donner accès au vôtre de savoir, à votre savoir inconscient.