mere_porteuse_1_juin_2006

J’ai vu le dernier film des frères Dardenne, « Le silence de Lorna ». Le récit du film se passe en Belgique, dans le milieu de la mafia albanaise. Il y est question de mariages blancs pour pouvoir obtenir la nationalité belge. Lorna est l’instrument de ces transactions, mais elle en est aussi complice, jusqu’à un certain moment où tout bascule : Elle a épousé un jeune homme, en lui donnant une somme d’argent qu’il dépense en drogue. Il est prévu qu’elle se retrouvera veuve  rapidement.  Ses complices ont décidé de faire disparaître son épisodique mari par une overdose de morphine.

Mais Lorna s’attache à cet homme et commence à l’aimer. Ils passent ensemble une nuit d’amour juste avant que ses complices ne mettent leur projet à exécution, malgré tous ses efforts pour les en dissuader.

Sous le choc, ce choc traumatique, elle développe un fantasme de grossesse. Tout l’intérêt de ce film est en effet centré sur le fait qu’on ne sait pas si c’est un symptôme hystérique -  elle se tord de douleur et arrive à l’hôpital, comme si elle était entrain d’accoucher – ou alors un délire, elle se pense enceinte, enceinte de cet homme qui a été tué. Je pense qu’on peut le qualifier de délire hystérique où on voit en clair comment ce délire est appelé à la rescousse de la métaphore paternelle, celle qui protége et qui libère du désir envahissant de l’Autre.

Les dernières scènes du film sont très émouvantes et très belles : réfugiée dans une hutte dans la forêt, elle se couche dans une position fœtale et s’endort en caressant son ventre et en parlant à son bébé, celui qu’elle pense avoir dans son ventre. 

Dans cette hutte-refuge, elle se remet elle-même au monde. C’est le seul message d’espoir de ce film par ailleurs très noir.

J’ai écouté et regardé une interview des deux réalisateurs du film. Ils n’ont vraiment aucune idée d’où le film leur est venu. Ils ne peuvent rien en dire, sauf à propos de ce qu’ils ont demandé aux acteurs.

En ce qui me concerne, ce qui m’a intéressé, c’est comment, dans cette situation extrême, où sa vie elle-même était en danger, Lorna, avec l’aide de ce fantasme de grossesse, imaginaire ou symbolique, avait tenté d’instaurer quelque chose de la métaphore paternelle, quelque chose qui l’a propulsée vers la vie au lieu d’aller vers la mort.

J’ai en effet pensé à ce qu’avait décrit Lacan, des trois modes d’instauration de la fonction paternelle, pour le sujet dit normal, par un conflit imaginaire, par une grossesse symbolique, exprimée dans ses symptômes, pour le sujet névrosé - et il avait ainsi décrit à ce propos le fantasme de grossesse du conducteur de tramway, celui qui souffrait de douleurs atroces, rythmées et pulsatiles, au niveau de sa côte d’Adam -  le troisième mode d’instauration de cette fonction paternelle étant celle de Schreber, par son délire, celui de devenir la femme de dieu et de mettre au monde des milliers d’enfants pour en repeupler la terre entière.

Il m’a semblé, c’est en tout cas, ce que ce film m’a évoqué, que  Lorna restaurait cette fonction paternelle, si gravement mise à mal pour elle, en pensant attendre un enfant que lui aurait donné cet homme avant d’être purement et simplement assassiné. Cela lui avait donné la force de prendre la fuite et d’échapper elle aussi à une mort certaine.

Pour l’amour de cet enfant hypothétique, elle s’était sauvée.