03 février 2009
"Au diable le lecteur ordinaire" !
Je me suis mise à lire un peu de tout ce qui s'est écrit à propos de Joyce et, sans compter l’indispensable biographie de Joyce en deux volumes rédigée par Ellmann, j'ai trouvé trois livres que j’ai trouvé intéressants par rapport à l’approche qu’en a faite Lacan.
Un livre d'Eugène Jolas, qui a aidé Joyce, et quand je dis aidé, c'est pour de bon, effectivement, dans sa rédaction de Finnegans Wake. Un autre de Frank Budgen qui, lui, l'a
aidé à mettre en forme Ulysse.
Enfin le troisième c'est celui d'un de ses confrères, Vladimir Nabokov, l'auteur de Lolita. L’ouvrage de Nabokov a pour nom « Proust, Kafka, Joyce ». Il fait de cet Ulysse de Joyce, presque un roman policier dont l’intrigue porte sur un personnage énigmatique l’Homme au mackintosch.
Le livre de Frank Budgen s'appelle "James Joyce et la création d'Ulysse". Celui d'Eugène Jolas, "Sur Joyce".
Dans ce dernier y sont adjoints deux manifestes qui ont été signés par des écrivains et poètes contemporains de James Joyce et d'Eugène Jolas. On peut y découvrir que le travail que Joyce faisait sur la langue, tout ce qu'il lui faisait subir de distorsions, était dans la ligne de ces écrivains. Le premier de ces manifestes avait pour nom "Proclamation de la révolution du mot" et commençait ainsi :"Las du spectacle de nouvelles, romans, poèmes et pièces toujours sous la coupe de l'hégémonie du mot banal, de la syntaxe monotone, de la psychologie
statique, du naturalisme descriptif, et désireux de cristalliser un point de vue... Nous déclarons que... "
Suivaient quelques aphorismes parmi lesquels j’ai retenu ceux-ci :
« .... La poésie pure est un absolu lyrique qui cherche une réalité a priori à
l'intérieur de nous-mêmes.
.... Le créateur littéraire à le droit de désintégrer la substance première,
les mots qui lui sont imposés par les manuels et les dictionnaires.
... Il a le droit de recourir à des mots qu'il a lui même façonnés et de ne
pas se soucier des lois grammaticales et syntaxiques existantes.
... La litanie des mots est admise en tant qu'unité indépendante.
... L'écrivain exprime, il ne communique pas ».
Et pour finir :
"Au diable le lecteur ordinaire".
Dans ces deux manifestes, les signataires se référaient à la littérature anglaise et à Joyce. L’avant- dernière phrase de ce manifeste est à souligner « L’écrivain exprime, il ne communique pas ». N’illustre-t-elle pas en effet, ce qu’il en est du style de Joyce qui ne sollicite pas, si je puis dire, l’attention, la connivence du lecteur, ne tente pas de le séduire ?
Ce que Lacan formule ainsi : « Le symptôme chez Joyce est un symptôme qui ne vous concerne en rien. C’est le symptôme en tant qu’il n’y a aucune chance qu’il accroche quelque chose de votre inconscient à vous. »
C’est cela qui est dommage, car ainsi, il n’y a aucune chance que puisse se produire cette étincelle de l’amour qui ne peut naître que d’une heureuse rencontre entre deux savoirs inconscients, celle du lecteur et de l’auteur.
04 février 2009
« Ecoute ce que dit ta mère ! »
Ce matin j’ai écouté un entretien de Djamel Debbouze à l’occasion de la sortie du film qu’il a réalisé sur la vie de deux enfants brésiliens qui, orphelins, tentent non seulement de survivre mais de rêver aussi. A ce propos, le journaliste lui posait bien sûr des questions sur ce qu’avait été sa vie dans les banlieues mais aussi ce qu’il en était de ses nouvelles fonctions de père et ce qu’il pourrait dire de sa vie à son enfant, ce qu’il pourrait lui transmettre. Il a fait cette réponse surprenante « De tout façon, je pourrais toujours m’en tirer, en lui disant : écoute ce que dit ta mère ».
Dans un premier mouvement j’ai pensé qu’il avait fait cette réponse en référence à la mère méditerranéenne, celle qui fait la loi, l’appel à cette grand déesse mère honorée par tous ces peuples qui bordent la Méditerranée. Puis, dans un second mouvement, j’ai pensé que c’était peut-être, pour lui, une certitude que la femme de sa vie saurait, elle, parler de cet amour qu’elle avait pour lui et transmettre donc à son enfant ce qu’il en était de cette parole du père, de son homme, en quoi il comptait pour elle.
C’était donc une phrase ambiguë qui à la fois pouvait évoquer la toute puissance maternelle, sans référence au père, ou au contraire, témoignait d’une façon élégante et délicate de faire confiance à sa femme pour transmettre à son enfant l’essentiel de la métaphore paternelle, celle qui en respectant la parole du père, en témoignant de son amour pour lui, a pour fonction de libérer, cet enfant, de l’emprise de son désir, de faire de lui, dans le futur, un homme ou une femme tels qu’ils puissent répéter ces paroles d’amour ou d’autres, à leur tour.

