03 avril 2009
La promenade au bord du lac
L'histoire de Dora trouve son point d'acmé dans la scène au bord du lac.
Je pensais tout d'abord que cette scène avait eu lieu peu de temps avant que Dora vienne voir Freud, la seconde fois, alors qu'elle avait dix huit ans, mais en fait il semble bien (p. 16) que cet événement a eu lieu quand elle avait seize ans. Elle venait de rencontrer Freud pour la première fois et était parti passer quelques jours de vacances avec son père et les K.
Que s'est-il passé à ce moment là ? Alors que Dora acceptait très volontiers jusqu'à ce moment là, les hommages de Monsieur K., faisait avec lui de longues promenades, acceptait ses cadeaux, s'occupait avec lui de ses deux enfants, tout d'un coup alors que Monsieur K. se risque à lui déclarer sa flamme, elle lui administre une gifle magistrale et le quitte sur le champ en partant toute seule faire le tour du lac.
Que s'est-il exactement passé ? Il ne reste de cet événement que cette phrase fatidique prononcée par Monsieur K. " vous savez très bien que ma femme n'est rien pour moi ".
Laissons là pour l'instant en attente, avec sa part de mystère, mais soulignons quand même que cette même phrase a été également prononcée par le père de Dora. Il dit exactement la même chose à Freud : " vous savez très bien que ma femme n'est rien pour moi ".
C'est dans le texte de Freud, mais est-ce que cette double énonciation, celle de son père, et celle de Monsieur K. n'aurait pas fait tilt pour Dora ?
Au reste nous verrons que cette même phrase a été prononcée une troisième fois, à nouveau par Monsieur K. Je vous laisse deviner en quelle circonstance.
Nous devenons de vrais détectives …
C'est à partir de cette scène au bord du lac que tous les liens d'amitié, d'amour, de jalousie et de haine entre les différents personnages sont mis à rude épreuve.
Dora confie à sa mère pour qu'elle le répète à son père, la déclaration de Monsieur K.
Le père de Dora demandant alors des explications à Monsieur K. celui-ci prétend que c'est Dora qui a tout inventé.
Et c'est là qu'intervient la trahison de Madame K. Elle prend en effet la défense de son mari, en racontant qu'une jeune fille lisant des ouvrages érotiques, devait avoir eu l'imagination échauffée par ces lectures.
Donc sur le dos de Dora, les deux couples parentaux, se reconstituent. Monsieur et Madame K. le père et la mère de Dora.
C'est elle qui a tout inventé, cette scène au bord du lac n'a jamais eu lieu.
Et il n'y a donc aucune raison pour que le père de Dora mette un terme à ses liens d'amitié avec la famille K.
C'est par rapport à cette chronologie là, donc après la scène au bord du lac - si je ne me suis pas trompée - qu'il faut replacer, d'une part, sa lettre annonçant son désir de mettre fin à ses jours, et d'autre part " sa crise d'appendicite " chez la tante.
C'est à la suite d'une dispute avec son père, sur ce sujet, et la perte de conscience qui s'en suivit, que Le père de Dora l'emmena consulter Freud.
Au cours des premières séances avec Freud, Dora lui révéla, l'autre événement traumatique qui l'avait beaucoup marqué, alors qu'elle n'avait que quatorze ans. La scène où monsieur K. l'avait serré de près et l'avait embrassé sur la bouche. C'était un adulte, un ami du père. Dora, elle était une toute jeune fille, presque encore une enfant.
Donc avec la chronologie de l'apparition des symptômes, il faudrait prêter également attention à la chronologie des événements traumatiques qui leur ont donné naissance.
11 avril 2009
sadisme et masochisme
Un des participants à notre groupe de lecture des cinq psychanalyses, Isidore, a écrit à propos d’un passage de Malaise dans la civilisation : « J'ai noté une phrase… qui me semble d'une grande importance, et je m'étonne de ne pas l'avoir relevée plus tôt dans une lecture antérieure ni de l'avoir retrouvée dans d'autres textes qui traitent du surmoi. Laissons la parole a Freud :
« C'est pour s'aider à triompher d'une situation si difficile au point de vue économique qu'il (l'enfant) recourt aux mécanismes connus de l'identification, qu'il prend ou instaure en lui cette autorité intangible, laquelle devient alors le Surmoi. Celui-ci s'approprie alors toute l'agressivité qu'on eût préféré en tant qu'enfant pouvoir exercer contre l'autorité elle-même. Quant au Moi de l'enfant, il doit s'accommoder du triste rôle de l'autorité ainsi dégradée - du père. Comme il arrive si souvent, la situation est renversée : « Si j'étais le papa et toi l'enfant, comme je te maltraiterais! » La relation entre Surmoi et Moi est la reproduction, mais renversée par ce désir, de relations ayant réellement existé jadis entre le Moi encore indivis et un objet extérieur.» L'importance de ce passage est de concevoir le surmoi non pas comme une simple autorité parentale intériorisée, mais comme une identification à cette autorité qui transforme le moi en « un père faible » ou « un père puni ». Plus loin, Freud rend hommage à Mélanie Klein d'avoir fait remarquer que la sévérité du surmoi est indépendante et pas forcément proportionnelle à la sévérité des parents. »
J’ai relu ce passage cité par Isidore et effectivement il mérite toute notre attention parce qu’il va justement à contre-courant de ce que Freud décrit par exemple dans un autre texte important quant à cette question du sadisme et du masochisme et la façon dont il se répartissent d’abord entre le père et le fils puis entre le Surmoi et le moi. Il s’agit de Dostoïevski et le parricide »
Comme l’indiquait Lacan, à propos de ce qu’il appelle « la père-version » ou version vers le père, « le sadisme est pour le père et le masochisme est pour le fils » et là la situation se renverse.
La voie la plus commune est effectivement celle du retournement en son contraire ou en somme il retourne sa haine envers le père contre lui-même.
Une fois mis sur cette piste, d’autres éléments viennent apporter de l’eau à notre moulin :
On peut en trouver encore une autre preuve dans le texte de Freud « Une névrose démoniaque au dix-septième siècle. Le peintre Christophe Haitzmann avait conclu par deux fois un pacte de neuf ans avec le Diable. Or à chacune de ces apparitions du Diable, celui-ci portait, en plus de sa très longue queue, des seins et des seins multiples, comme ceux de la Diane
Donc cette identification au père sadique, en renversant ainsi la situation, permet cette protestation virile, lui permet d’échapper à cette féminisation qui accompagne, qui est même une forme de ce masochisme. C’est une façon d’échapper à l’Œdipe inversé, de se situer du côté homme des formules de la sexuation tout en échappant à la culpabilité que provoquait le Surmoi, puisque par cette identification au père, c’est lui qui lui fait des reproches et il n’est donc plus le coupable.
29 avril 2009
deux actes symboliques de Freud au cours de l'analyse de l'Homme aux rats
(L’apport d’une assiette de hareng et le fait qu’il lui donne à lire « La joie de vivre » de Zola, une autre nourriture)
Les notes du samedi 28 décembre du « Journal d’une analyse », celle de l’H’omme aux rats, commencent par une phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, « il a faim et on le nourrit ».
C’est le sujet de la seconde phrase qui fait énigme qui est cet «On » qui nourrit ?
Comme si entre Freud et son analysant soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Le fantasme au hareng apparaîtra dans les jours qui viennent, mais, pour l’instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c’est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick (Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu’avec la névrose obsessionnelle d’Ernst on n’aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l’autre.
Dans toutes ses compulsions, on voit en effet apparaître, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l’affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.
Celle concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu’il dit de cette compulsion de maigrir :
« Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l’une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l’idée qu’il était gros et qu’il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d’août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s’arrêter baigné de sueur. L’idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l’ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l’esprit, un jour, qu’à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d’un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l’appelait Dick, comme c’est la coutume en Angleterre. C’est ce Dick qu’il aurait voulu tuer (1). »
Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie « Gros ».
Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :
1 - c’est d’une part le fait qu’elle arrive en association avec le fait qu’il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger. Donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l’analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l’entendre comme le désir qu’il mange et donc qu’il vive ?
2 – Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série compulsions, il s’agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu’il s’agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c’est lui qui en a eut l’idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s’appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 – est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l’anorexie. Je me souviens d’une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d’être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.
A la fin de ces notes on s’aperçoit que Freud à accomplit au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture « Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola » !
Or si on se reporte à ce livre de Zola on s’aperçoit qu’il se termine avec cette dernière phrase : « Faut-il être bête pour se tuer ! »
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu’il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l’analyste et pourtant !
