2007_1515

Le grand mythe de Totem et tabou, inventé par Freud, rend compte de ce qu'est la fonction du père dans la psychanalyse. Il pose le meurtre du père comme inaugurant et structurant les lois de la civilisation[1].

Selon ce mythe, aux origines de l'humanité, un mâle puissant et violent règne en maître sur toutes les femmes de la horde, chasse impitoyablement tous ses rivaux, castre ses fils lorsqu'ils lui font concurrence.

Un jour, ceux-ci se liguent contre lui, avec l'aide de leur mère, et tuent ce père primitif, plutôt primate, et le mangent tout cru. Ils étaient cannibales.

Dans les temps qui suivent ces festivités, les fils sont bientôt en proie au sentiment de culpabilité et tentant d'oublier cet événement décisif, érigent ce père mort d’abord à la fonction d’animal totem puis à la fonction d'un dieu, célèbrent sa victoire posthume, se dévouent à son culte et surtout se sacrifient sur ses autels, victimes consentantes. C'est donc ce dieu ainsi créé de toutes pièces, par les fils en proie au remords, qui prend la relève du père mais surtout perpétue les interdits majeurs qui fondent la civilisation, celui de l'interdit de l'inceste et celui du meurtre : "tu ne posséderas  pas  ta mère", "Tu ne tueras point".

Lacan a relu l'œuvre de Freud et réorganisé de façon fulgurante le champ clinique et théorique de la psychanalyse avec l'aide des trois registres du symbolique de l'imaginaire et du réel. C'est à l'aune de ces trois registres qu'il a également élucidé le rôle essentiel que joue dans ce champ la fonction du père. Parmi les trois, père symbolique, père imaginaire et père réel, c'est la fonction du père symbolique que Lacan a posée en premier dans son texte inaugural de 1953, "fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse"[2]. Il y est promu au rang de maître du langage.

Pour étayer cette approche, pour la justifier, suivons pas à pas, à tout petits pas, ce que Lacan en écrit dans ce texte en partant d'un fait essentiel, central, qui organise sa démonstration :

"Notre tâche est de démontrer que ces concepts - les concepts qui président à la technique analytique et qui sont conditions de son efficacité - ne prennent leur plein sens qu'à s'orienter dans un champ de langage, qu'à se coordonner à la fonction de la parole".

Retenons cette double association :

- "s'orienter" et "se coordonner" 

-"le champ du langage", "la fonction de la parole"

Elle donne en effet toute sa portée à la démonstration de Lacan.

Le père, un maître du langage

Tout d'abord il importe de saisir sur le vif les trois registres tels que Lacan les pose : "C'est le monde des mots qui crée le monde des choses, d'abord confondues dans l'hic et nunc du tout en devenir"[3].

Voici donc le Symbolique, "ce monde des mots" puis l'Imaginaire, ce monde des choses crée par les mots, enfin le Réel à savoir "ces choses confondues du tout en devenir".

Ces trois registres étant posés, dans le fil de son propos, Lacan dissocie alors ce qui est  parole et  langage.

Pour pouvoir parler il faut d'abord qu'existe le langage : de même que les mots font les choses, ils font aussi l'homme, l'homme parlant : si l'homme parle, "c'est parce que le symbole l'a fait homme". Mais surtout  par cette formule  Lacan introduit, en la posant comme soutenue par le langage, ce qu'il appelle la grande loi des échanges et de la parenté, la loi primordiale, celle qui fait donc que l'homme entre dans le monde la culture :

"... La vie des groupes naturels qui constituent la communauté est soumise aux règles de l'alliance ordonnant le sens dans lequel s'opèrent  les échanges des femmes et aux prestations réciproques que l'alliance détermine : comme le dit le proverbe Sironga un parent proche est une cuisse d'éléphant. A l'alliance préside un ordre préférentiel dont la loi impliquant les noms de parenté est pour le groupe, comme le langage, impérative en ses formes mais inconsciente en sa structure."[4]

Ici donc, à l'occasion de l'énoncé même de cette loi primordiale qui régit les échanges humains et en érige les interdits, nous  voyons posé, en toutes lettres, et succédant à la fonction des totems,  l'importance des noms, des noms propres et dans les sociétés patriarcales du nom du père transmis aux enfants.

C'est le nom, le nom propre, qui de cette loi pose les jalons, les points de repères, les interdits,  qui en permet l'application.

Par rapport à cette loi primordiale, la loi des échanges des femmes, ainsi définie, Lacan pose l'Oedipe comme étant le repérage pour chacun, homme ou femme, de cette loi, dans sa vie de sujet :

"La loi primordiale est donc celle qui en réglant l'alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l'accouplement. L'interdit de l'inceste n'est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à  réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet...

Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre du langage, car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n'est à portée d'instituer l'ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations, le fil des lignées".[5]

On ne peut que mesurer avec ce passage l'importance de cette articulation à savoir que c'est du fait de l'existence de ces noms, de ces noms du père qui ne s'écrivent pas encore avec des majuscules, que cette loi primordiale peut être posée comme étant de l'ordre du langage. Nous touchons ici du doigt, pour ainsi dire à l'état naissant, l'importance de la fonction paternelle, celle de donner un nom.


[1] - S. Freud, Totem et tabou, ........

[2] - J. Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", Ecrits, p.247.

[3] - Op. Cit. p. 276.

[4] - Op. Cit. p. 276.

[5] Op.cit., p.277.