09 mai 2009
Le père, un maître du langage
Le grand mythe de Totem et tabou, inventé par Freud, rend compte de ce qu'est la fonction du père dans la psychanalyse. Il pose le meurtre du père comme inaugurant et structurant les lois de la civilisation[1].
Selon ce mythe, aux origines de l'humanité, un mâle puissant et violent règne en maître sur toutes les femmes de la horde, chasse impitoyablement tous ses rivaux, castre ses fils lorsqu'ils lui font concurrence.
Un jour, ceux-ci se liguent contre lui, avec l'aide de leur mère, et tuent ce père primitif, plutôt primate, et le mangent tout cru. Ils étaient cannibales.
Dans les temps qui suivent ces festivités, les fils sont bientôt en proie au sentiment de culpabilité et tentant d'oublier cet événement décisif, érigent ce père mort d’abord à la fonction d’animal totem puis à la fonction d'un dieu, célèbrent sa victoire posthume, se dévouent à son culte et surtout se sacrifient sur ses autels, victimes consentantes. C'est donc ce dieu ainsi créé de toutes pièces, par les fils en proie au remords, qui prend la relève du père mais surtout perpétue les interdits majeurs qui fondent la civilisation, celui de l'interdit de l'inceste et celui du meurtre : "tu ne posséderas pas ta mère", "Tu ne tueras point".
Lacan a relu l'œuvre de Freud et réorganisé de façon fulgurante le champ clinique et théorique de la psychanalyse avec l'aide des trois registres du symbolique de l'imaginaire et du réel. C'est à l'aune de ces trois registres qu'il a également élucidé le rôle essentiel que joue dans ce champ la fonction du père. Parmi les trois, père symbolique, père imaginaire et père réel, c'est la fonction du père symbolique que Lacan a posée en premier dans son texte inaugural de 1953, "fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse"[2]. Il y est promu au rang de maître du langage.
Pour étayer cette approche, pour la justifier, suivons pas à pas, à tout petits pas, ce que Lacan en écrit dans ce texte en partant d'un fait essentiel, central, qui organise sa démonstration :
"Notre tâche est de démontrer que ces concepts - les concepts qui président à la technique analytique et qui sont conditions de son efficacité - ne prennent leur plein sens qu'à s'orienter dans un champ de langage, qu'à se coordonner à la fonction de la parole".
Retenons cette double association :
- "s'orienter" et "se coordonner"
-"le champ du langage", "la fonction de la parole"
Elle donne en effet toute sa portée à la démonstration de Lacan.
Le père, un maître du langage
Tout d'abord il importe de saisir sur le vif les trois registres tels que Lacan les pose : "C'est le monde des mots qui crée le monde des choses, d'abord confondues dans l'hic et nunc du tout en devenir"[3].
Voici donc le Symbolique, "ce monde des mots" puis l'Imaginaire, ce monde des choses crée par les mots, enfin le Réel à savoir "ces choses confondues du tout en devenir".
Ces trois registres étant posés, dans le fil de son propos, Lacan dissocie alors ce qui est parole et langage.
Pour pouvoir parler il faut d'abord qu'existe le langage : de même que les mots font les choses, ils font aussi l'homme, l'homme parlant : si l'homme parle, "c'est parce que le symbole l'a fait homme". Mais surtout par cette formule Lacan introduit, en la posant comme soutenue par le langage, ce qu'il appelle la grande loi des échanges et de la parenté, la loi primordiale, celle qui fait donc que l'homme entre dans le monde la culture :
"... La vie des groupes naturels qui constituent la communauté est soumise aux règles de l'alliance ordonnant le sens dans lequel s'opèrent les échanges des femmes et aux prestations réciproques que l'alliance détermine : comme le dit le proverbe Sironga un parent proche est une cuisse d'éléphant. A l'alliance préside un ordre préférentiel dont la loi impliquant les noms de parenté est pour le groupe, comme le langage, impérative en ses formes mais inconsciente en sa structure."[4]
Ici donc, à l'occasion de l'énoncé même de cette loi primordiale qui régit les échanges humains et en érige les interdits, nous voyons posé, en toutes lettres, et succédant à la fonction des totems, l'importance des noms, des noms propres et dans les sociétés patriarcales du nom du père transmis aux enfants.
C'est le nom, le nom propre, qui de cette loi pose les jalons, les points de repères, les interdits, qui en permet l'application.
Par rapport à cette loi primordiale, la loi des échanges des femmes, ainsi définie, Lacan pose l'Oedipe comme étant le repérage pour chacun, homme ou femme, de cette loi, dans sa vie de sujet :
"La loi primordiale est donc celle qui en réglant l'alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l'accouplement. L'interdit de l'inceste n'est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet...
Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre du langage, car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n'est à portée d'instituer l'ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations, le fil des lignées".[5]
On ne peut que mesurer avec ce passage l'importance de cette articulation à savoir que c'est du fait de l'existence de ces noms, de ces noms du père qui ne s'écrivent pas encore avec des majuscules, que cette loi primordiale peut être posée comme étant de l'ordre du langage. Nous touchons ici du doigt, pour ainsi dire à l'état naissant, l'importance de la fonction paternelle, celle de donner un nom.
[1] - S. Freud, Totem et tabou, ........
[2] - J. Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", Ecrits, p.247.
[3] - Op. Cit. p. 276.
[4] - Op. Cit. p. 276.
[5] Op.cit., p.277.
23 mai 2009
Quelques occurrences de l'Ich-Idéal, de l'Idéal du moi,
Je n'en ai retenu, pour cette fois-ci, que deux. Deux autres suivront.
1 - L'idéal du moi dans " Pour introduire le narcissisme "
L'Idéal du moi est mis en lien avec le monde culturel du sujet. Il détermine ses attaches symboliques. C'est expressément formulé par Freud. Il est introduit à propos de la question du refoulement. " Nous avons appris que des motions pulsionnelles subissent le destin du refoulement pathogène, lorsqu'elles viennent en conflit avec les représentations culturelles et éthiques de l'individu. Par cette condition, nous n'entendons jamais que cette personne a de l'existence de ces représentations une simple connaissance intellectuelle, mais toujours qu'elle les reconnaît comme faisant autorité pour elle, qu'elle se soumet aux exigences qui en découlent… la formation d'idéal serait du côté du moi, la condition du refoulement. " C'est donc en fonction de son idéal du moi que le moi refoule avac plus ou moins de sévérité les motions pulsionnelles que ses exigences culturelles et éthiques réprouvent. Si j'ai bien saisi cette dialectique, le moi tel qu'il pourrait répondre aux exigences de son idéal, deviendrait alors moi-idéal. Pour qu'il soit idéal, il faut bien qu'il soit sinon inaccessible, au moins non encore atteint.
2 - L'idéal du moi dans " l'identification "
Cettte forme d'identification est explicitement liée par Freud à la fin de l'Œdipe. Elle est son mode de sortie. Mais en suivant le texte ligne à ligne, il est incontestable que cet Idéal du moi est lié à l'image du père, en contradiction avec le fait qu'à la sortie de l'Œdipe, l'identification peut se faire à l'objet de haine à savoir la mère qui entre en concurrence dans l'amour du père et dans le désir d'être aimé de lui. Ce qui brouille un peu les pistes, c'est que dans ce texte, Freud choisit tout d'abord l'exemple du petit garçon et laisse en suspens, pour cette première forme d'identification, l'identification narcissique au père, ce qu'il en est de la fille. Il le laisse en suspens, mais est-ce que nous ne pouvons pas avancer qu'il n'y a pas de différence entre les deux, fille ou garçon, tout au moins à ce temps logique là de la constitution du sujet. Pourquoi ? Freud ainsi que Mélanie Klein d'ailleurs nous parlent du " parent combiné " ou du " monstre bi-parental ". Ce qu'ils évoquent ainsi c'est le fait que le père et la mère sont tous les deux pourvus d'un phallus, mais il en est de même pour la petite fille, elle se comporte, à la phase phallique comme un " être garconnier ". Donc il me semble qu'on peut poser les mêmes étapes, les mêmes franchissements logiques, pour la petite fille et pour le garçon.
Donc je l'aborde dans le texte : " La psychanalyse voit dans l'identification, la première manifestation d'un attachement affectif à une autre personne. Cette identification joue un rôle important dans le complexe d'Œdipe, aux premières phases de sa formation. Le petit garçon manifeste un grand intérêt pour son père : il voudrait devenir et être ce qu'il est, le remplacer à tous égards. Disons le tranquillement, il fait de son père son idéal. Donc la question de l'Idéal du moi est posée d'emblée à l'origine des identifications oedipiennes, lui servant en quelque sorte de matrice. En effet c'est pas un effet de régression, donc de retour à cette première forme d'identification que l'on appelle identification narcissique au père, que se mettra en place, à la sortie de l'oedipe, comme témoignage en somme de l'abandon des objets oedipiens, l'identification à un petit trait de l'objet aimé, que Lacan a isolé sous le nom de trait unaire, signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant et donc sous lequel il disparaît.
- A ne pas oublier : la troisième forme d'identification qui se fait, elle aussi, par le symptôme
Parmi ces trois formes d'identification, il ne faut pas oublier la troisième, sous ses airs un peu surrannés, à propos de jeunes filles de pensionnat qui font des crises d'hystérie. Elle mérite toute notre attention, puisque Lacan l'appelle identification hystérique au désir de l'Autre. C'est en effet grâce à elle que le désir du sujet peut prendre naissance en prenant appui sur le désir de l'Autre, et là précisément je dirais, en fonction des insignes du père, de ce trait unaire, appui sur le désir du père et notamment son désir pour une femme. (Lacan reprendra beaucoup plus tard, cette question du désir du père, dans les dernières années de son séminaire, sous la forme de ce qu'il appellera, jouant sur les mots " sa père-version ").

