Photo_bouzigues_lisa_006Dans un  fragment  extrait de ce remarquable texte de Freud « Inhibition, symptôme, angoisse » qui date de 1925, Freud aborde la question des radicales différences d’approche de la psychanalyse et de la philosophie. Il l’aborde à propos d’une difficulté qu’il rencontre dans son approche théorique, la contradiction  qu’il ne peut résoudre entre deux affirmations concernant le Moi  et ses rapports avec le ça et le Surmoi.

D’une part le moi est maître à bord, il contrôle tout, côté monde extérieur et côté monde intérieur, mais d’autre part,  en totale contradiction avec cette première affirmation, il subit les influences du ça et du  surmoi.  Il peut même devenir leur victime, pris entre deux feux.

Il écrit : « Le moi contrôle l’accès à la conscience comme le passage à l’action sur le monde extérieur … Il y a lieu, dès lors, de se demander comment cette reconnaissance de la puissance du moi est conciliable avec la description de ce même moi, telle que nous l’avons esquissée dans notre travail « Le moi et le ça » ». Il y décrit en effet en opposition avec ce rôle de maîtrise du moi, « les états de dépendance du moi ».

C’est donc faute de pouvoir résoudre cette impasse que Freud évoque les rapports de la psychanalyse à la philosophie par rapport à une vision du monde, une conception du monde que la psychanalyse récuse.

Il affirme « Je suis hostile à la fabrication de visions du monde. Qu’on les laisse aux philosophes qui professent ouvertement que le voyage de la vie est impossible sans un tel Baedecker  pour leur donner des informations sur toutes choses. Acceptons avec humilité le mépris avec lequel les philosophes nous toisent du haut de leurs exigences sublimes ».

La tonalité de ce commentaire  est amère et presque hostile mais de fait on s’aperçoit que, remis dans son contexte, il vise non pas tellement les philosophes, mais des analystes.

« Nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour mettre avec insistance l’accent sur la faiblesse du moi vis-à-vis du ça, du rationnel vis-à-vis du démoniaque qui existe en nous ; et de s’évertuer à faire de cette thèse un pilier d’une « vision psychanalytique du monde ». Et pourtant, la notion que le psychanalyste a pu acquérir de la manière dont s’effectue le refoulement ne devrait-elle pas l’empêcher d’adopter une position extrême »

Freud cependant termine son texte d’une façon moins combative par une jolie métaphore poétique : « Lorsque celui qui chemine dans l’obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n’en voit pas pour autant plus clair ».

Est-ce à dire que le philosophe chante et que le psychanalyste accepte d’avoir peur dans l’obscurité ? Je crois surtout qu’il s’agit dans ces deux cas d’un rapport différent au savoir et à la castration : accepter de ne pas savoir, accepter de se tromper, accepter de ne pas être à la hauteur, c’est accepter d’être castré.

Cette prise en compte est importante parce qu’elle explique me semble-t-il en grande partie – mais pas seulement - ce qu’on nomme inhibition.