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L’apport d’une assiette de hareng et le fait qu’il lui donne à lire « La joie de vivre » de Zola, une autre nourriture

Les notes du samedi 28 décembre du « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats,  commencent  par une phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, « il a faim et on le nourrit ».

C’est le sujet  de la seconde phrase qui fait énigme qui est cet «On » qui nourrit ?

Comme si entre Freud et son analysant soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.

Le fantasme au hareng apparaîtra dans les jours qui viennent, mais, pour l’instant,  mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire,  c’est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick (Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son  désir de le trucider.

Jamais aussi bien qu’avec la névrose obsessionnelle d’Ernst on n’aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du  désir de  tuer l’autre.

Dans toutes ses compulsions, on voit en effet apparaître,  accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l’affection de sa dame ou de  ses sœurs. On  peut toutes les repérer dans le journal.

Celle concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.

Voici ce qu’il dit de cette compulsion de maigrir :

« Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l’une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l’idée qu’il était gros et qu’il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d’août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s’arrêter baigné de sueur. L’idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l’ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l’esprit, un jour, qu’à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d’un cousin anglais  qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l’appelait Dick, comme c’est la coutume en Angleterre. C’est ce Dick qu’il aurait voulu tuer (1). »

  Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie « Gros ». 

Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :

1 - c’est d’une part le fait qu’elle arrive en association avec le fait qu’il a eu faim et que Freud lui  a fait apporter à manger.  Donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l’analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l’entendre comme le désir qu’il mange et donc qu’il vive ?

2 – Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série de compulsions, il s’agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu’il s’agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c’est lui qui en a eut l’idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s’appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.

3 – est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale  de la question de l’anorexie. Je me souviens d’une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d’être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un  désir de vivre.

A la fin de ces notes on s’aperçoit que Freud à accomplit au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture « Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola » !

Or si on se reporte à ce livre de Zola on s’aperçoit qu’il se termine avec cette dernière phrase : « Faut-il être bête pour se tuer ! »

Peut-on dire que par ces deux actes,  Freud témoigne de son désir, du désir qu’il vive !  On est loin de la neutralité supposée de l’analyste et pourtant !