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Dans le séminaire de RSI du 21 janvier 1975 Lacan oppose deux formes langagières, celles du « Y croire » et de « La croire ». Pour exemple de cet « y croire », il évoque le symptôme en tant que « quelque chose qui se bécote avec l’inconscient ». On y croit au symptôme en tant qu’il peut dire quelque chose, qu’il peut être déchiffré.

Mais c’est là qu’il évoque aussi, à propos de cet « y croire », le roman d’Ondine de Jean Giraudoux : « Ondine manifeste ce dont il s'agit : une femme dans la vie de l'homme, c'est quelque chose à quoi il croit, il croit qu'il y en a une, quelque fois deux, ou trois, et c'est bien là d'ailleurs que c'est intéressant c'est qu'il ne peut pas croire qu'à une. Il croit qu'il y a une espèce, dans le genre des sylphes ou des ondins. Qu'est-ce que c'est que croire aux sylphes ou aux ondins ? Je vous fais remarquer qu'on dit "croire à" dans ce cas-là. Et même que la langue française y ajoute ce renforcement de ce que ce n'est pas "croire à", mais "croire y", "croire là". « Y croire » qu'est-ce que ça veut dire ? « Y croire », ça ne veut dire strictement que ceci, ça ne peut vouloir dire sémantiquement que ceci : croire à des êtres en tant qu'ils peuvent dire quelque chose. Je vous demande de me trouver une exception à cette définition. »  Les deux croyances,celle du symptôme et celle d’une femme se recoupent. Qu’ont-elles en commun ? C’est le fait de croire que aussi bien le symptôme qu’une femme pourraient dire la vérité, toute la vérité.

 

 

Si on réfère au schéma L, est-ce qu’on ne pourrait pas dire que cet "y croire" concerne le lieu de l’Autre, la possibilité de son existence ? Il serait mis en exercice sur l’axe symbolique. Par contre le « la croire » agirait sur l’axe imaginaire entre a et a’, entre le moi et le petit autre. D’autre part, le « y croire » porte sur l’existence même de celui qui pourrait émettre le message, le « la croire » porte sur le contenu même du message.

 

 

Schma-dpliant

L’existence de ces êtres fabuleux, ondines, sirènes ou vouivre, vient mythifier ce lieu de l’Autre, ce lieu de réel, d’impossible. Il faut y croire, faute de pouvoir en être sûr. Lacan l’affirme, en croyant aux Ondines ou peut presque croire qu’il y a La femme.

Il lie cependant les deux formes celle du y croire et du la croire, par cette formule « pour pouvoir y croire on la croit… on croit qu’elle pourrait dire quelque chose ».

Ondine vient d’ailleurs, elle ne fait pas partie de ce monde des humains. Elle l’oubliera, après la trahison et la mort de Hans, son beau chevalier.  Un des plus beaux dialogues de cette pièce de théâtre est celui d’Ondine et de la reine Iseult, bel exemple de transmission de savoir non pas de la mère à sa fille, mais de la fille à sa mère.

Yseult : « Pourquoi t’es-tu égarée parmi nous ? Comment notre monde a-t-il pu te plaire ? »

 

Ondine : « Par les biseaux du lac, il était merveilleux »

 

Yseult : « Il l’est toujours depuis que tu vis sèche ? »

 

Ondine : « Il est mille moyen d’avoir de l’eau devant les yeux. »

 

Yseult : «  Ah ! Je vois ! Pour que le monde te paraisse splendide à nouveau tu penses à la mort de Hans ? Pour que nos femme te semblent encore merveilleuses, tu penses qu’elles te prendront Hans ? »

 

Ondine : « Elles veulent me le prendre, n’est-ce pas ? »

 

Yseult : « cela en a tout l’air. Tu lui donnes trop de valeur ».

 

Ondine « Mon secret ! Oh Reine, c’est là mon secret : si elles me le prennent, il mourra ! C’est épouvantable ! »

 

La reine : « rassure-toi. Elles ne sont pas si cruelles.

 

Ondine : « Si ! si ! il mourra parce que j’ai accepté qu’il meure s’il me trompe.

 

La reine : « Que raconte-tu là ? C’est la punition chez les ondins ?

 

Ondine : « oh ! Non ! Chez les ondins, il n’y a jamais eu d’épouse infidèle, que par confusion ou par trop grande ressemblance…

 

Yseult : Et comment alors peuvent-ils savoir que Hans peut te tromper ? Comprendre le mot tromper ?

 

Ondine : «  Ils l’ont su tout d’un coup. En le voyant. Jamais il n’avait été question chez eux de tromperie. Jamais avant la venue de Hans. Mais ils ont aperçu ce bel homme à cheval, la loyauté sur son visage, la sincérité dans la bouche, et alors le mot tromper a couru jusqu’au fond des ondes…

 

Yseult : « Pauvres ondins ! »

 

 

En somme, ce pays des ondins serait le pays de la vérité, celle qui pourrait toute se dire. Ondine à cause de son amour pour Hans y introduit la dimension de la tromperie toujours possible.  Cette pièce de Jean Giraudoux serait une belle métaphore de la façon dont on ne peut que mettre une barre sur ce lieu de l’Autre, celui qui serait le garant de la vérité, une façon de donner une forme mythique à ce signifiant de grand A barré.  Ce pays de l’Autre, ce pays des ondins a àjamais été contaminé par la dimension du mensonge possible de toute parole en raison des amours d’Ondine et de Hans, entre un homme et une ondine, une femme-poisson, une femme-phallus. Mais il faut lire ou relire cette pièce de Giraudoux.