03 octobre 2009
Deux actes hautement symboliques effectués par Freud
L’apport d’une assiette de hareng et le fait qu’il lui donne à lire « La joie de vivre » de Zola, une autre nourriture
Les notes du samedi 28 décembre du « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats, commencent par une phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, « il a faim et on le nourrit ».
C’est le sujet de la seconde phrase qui fait énigme qui est cet «On » qui nourrit ?
Comme si entre Freud et son analysant soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Le fantasme au hareng apparaîtra dans les jours qui viennent, mais, pour l’instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c’est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick (Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu’avec la névrose obsessionnelle d’Ernst on n’aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l’autre.
Dans toutes ses compulsions, on voit en effet apparaître, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l’affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.
Celle concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu’il dit de cette compulsion de maigrir :
« Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l’une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l’idée qu’il était gros et qu’il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d’août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s’arrêter baigné de sueur. L’idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l’ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l’esprit, un jour, qu’à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d’un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l’appelait Dick, comme c’est la coutume en Angleterre. C’est ce Dick qu’il aurait voulu tuer (1). »
Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie « Gros ».
Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :
1 - c’est d’une part le fait qu’elle arrive en association avec le fait qu’il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger. Donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l’analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l’entendre comme le désir qu’il mange et donc qu’il vive ?
2 – Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série de compulsions, il s’agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu’il s’agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c’est lui qui en a eut l’idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s’appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 – est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l’anorexie. Je me souviens d’une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d’être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.
A la fin de ces notes on s’aperçoit que Freud à accomplit au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture « Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola » !
Or si on se reporte à ce livre de Zola on s’aperçoit qu’il se termine avec cette dernière phrase : « Faut-il être bête pour se tuer ! »
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu’il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l’analyste et pourtant !
18 octobre 2009
Croire aux ondines
Dans le séminaire de RSI du 21 janvier 1975 Lacan oppose deux formes langagières, celles du « Y croire » et de « La croire ».
Pour exemple de cet « y croire », il évoque le symptôme en tant que « quelque chose qui se bécote avec l’inconscient ». On y croit au symptôme en tant qu’il peut dire quelque chose, qu’il peut être déchiffré.
Mais c’est là qu’il évoque aussi, à propos de cet « y croire », le roman d’Ondine de Jean Giraudoux : « Ondine manifeste ce dont il s'agit : une femme dans la vie de l'homme, c'est quelque chose à quoi il croit, il croit qu'il y en a une, quelque fois deux, ou trois, et c'est bien là d'ailleurs que c'est intéressant c'est qu'il peut pas croire qu'à une. Il croit qu'il y a une espèce, dans le genre des sylphes ou des ondins. Qu'est-ce que c'est que croire aux sylphes ou aux ondins ? Je vous fais remarquer qu'on dit croire à dans ce cas-là. Et même que la langue française y ajoute ce renforcement de ce que ce n'est pas croire à, mais croire y, croire là. « Y croire » qu'est-ce que ça veut dire ? « Y croire », ça ne veut dire strictement que ceci, ça ne peut vouloir dire sémantiquement que ceci : croire à des êtres en tant qu'ils peuvent dire quelque chose. Je vous demande de me trouver une exception à cette définition. »
Les deux croyances,celle du symptôme et celle d’une femme se recoupent. Qu’ont-elles en commun ? C’est le fait de croire que aussi bien le symptôme qu’une femme pourraient dire la vérité, toute la vérité.
Si on réfère au schéma L, est-ce qu’on ne pourrait pas dire que cet y croire, concerne le lieu de l’Autre, la possibilité de son existence. Il serait mis en exercice sur l’axe symbolique. Par contre le « la croire » agirait sur l’axe imaginaire entre a et a’, entre le moi et le petit autre.
D’autre part, le « y croire » porte sur l’existence même de celui qui pourrait émettre le message, le « la croire » porte sur le contenu même du message.
L’existence de ces êtres fabuleux, ondines, sirènes ou vouivre, vient mythifier ce lieu de l’Autre, ce lieu de réel, d’impossible. Il faut y croire, faute de pouvoir en être sûr.
Lacan l’affirme, en croyant aux Ondines ou peut presque croire qu’il y a La femme.
Il lie cependant les deux formes celle du y croire et du la croire, par cette formule « pour pouvoir y croire on la croit… on croit qu’elle pourrait dire quelque chose ».
Ondine vient d’ailleurs, elle ne fait pas partie de ce monde des humains. Elle l’oubliera, après la trahison et la mort de Hans, son beau chevalier. Un des plus beaux dialogues de cette pièce de théâtre est celui d’Ondine et de la reine Iseult, bel exemple de transmission de savoir non pas de la mère à sa fille, mais de la fille à sa mère.
Yseult : « Pourquoi t’es-tu égarée parmi nous ? Comment notre monde a-t-il pu te plaire ? »
Ondine : « Par les biseaux du lac, il était merveilleux »
Yseult : « Il l’est toujours depuis que tu vis sèche ? »
Ondine : « Il est mille moyen d’avoir de l’eau devant les yeux. »
Yseult : « Ah ! Je vois ! Pour que le monde te paraisse splendide à nouveau tu penses à la mort de Hans ? Pour que nos femme te semblent encore merveilleuses, tu penses qu’elles te prendront Hans ? »
Ondine : « Elles veulent me le prendre, n’est-ce pas ? »
Yseult : « cela en a tout l’air. Tu lui donnes trop de valeur ».
Ondine « Mon secret ! Oh Reine, c’est là mon secret : si elles me le prennent, il mourra ! C’est épouvantable ! »
La reine : « rassure-toi. Elles ne sont pas si cruelles.
Ondine : « Si ! si ! il mourra parce que j’ai accepté qu’il meure s’il me trompe.
La reine : « Que raconte-tu là ? C’est la punition chez les ondins ?
Ondine : « oh ! Non ! Chez les ondins, il n’y a jamais eu d’épouse infidèle, que par confusion ou par trop grande ressemblance…
Yseult : Et comment alors peuvent-ils savoir que Hans peut te tromper ? Comprendre le mot tromper ?
Ondine : « Ils l’ont su tout d’un coup. En le voyant. Jamais il n’avait été question chez eux de tromperie. Jamais avant la venue de Hans. Mais ils ont aperçu ce bel homme à cheval, la loyauté sur son visage, la sincérité dans la bouche, et alors le mot tromper a couru jusqu’au fond des ondes…
Yseult : « Pauvres ondins ! »
En somme, ce pays des ondins serait le pays de la vérité, celle qui pourrait toute se dire. Ondine à cause de son amour pour Hans y introduit la dimension de la tromperie toujours possible.
Cette pièce de Jean Giraudoux serait une belle métaphore de la façon dont on ne peut que mettre une barre sur ce lieu de l’Autre, celui qui serait le garant de la vérité, une façon de donner une forme mythique à ce signifiant de grand A barré. Ce pays de l’Autre, ce pays des ondins a à jamais été contaminé par la dimension du mensonge possible de toute parole en raison des amours d’Ondine et de Hans, entre un homme et une ondine, une femme-poisson, une femme-phallus.

