morisot_psyche"Être le phallus"... est ce que cela se pose de la même manière pour une obsessionnelle et pour une hystérique?

Tentons d'en dire quelque chose...

C'est en travaillant le texte de Maurice Bouvet, "incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l'envie de pénis dans la névrose obsessionnelle féminine"(1) que cette question m'est arrivée.
Et plus précisément à partir de cette phrase que Renée, analysante obsessionnelle, adresse à Bouvet alors qu'elle dit souffrir de ne pas pouvoir s'acheter des habits à cause du coût de la cure:

"Quand je suis bien habillée, les hommes me désirent et je me dis avec une joie très réelle: en voilà encore qui en seront pour leurs frais. Je suis contente d'imaginer qu'ils puissent en souffrir".

Ceci m'a paru beaucoup ressembler à une manifestation de séduction, voire de provocation de type hystérique... Voyons de plus prés...

A la suite de cette phrase, Bouvet nous indique une série d'équivalences qu'il a repéré dans les associations de la patiente: les hommes / Dieu / son mari / son refus de l'analyse. Et plus haut Bouvet nous indique que Renée se comporte à l'égard de son mari d'une manière analogue à son comportement vis à vis de sa mère.

Et nous pouvons alors nous demander à quel point les hommes qui en sont pour leurs frais ne sont pas des représentants de cette mère...

Et la construction devient la suivante: si Renée "souffre" tellement de donner l'argent de la cure c'est dans le lien qui existe entre donner et perdre quelque chose qu'elle s'imagine être pour sa mère. Si elle se dépossède elle perd imaginairement de la valeur au-prés des hommes. Ce avec quoi Renée joue c'est avec la maîtrise de ce qu'elle pourrait donner pour conserver sa valeur.

Bouvet dit bien, juste avant le passage cité, débourser de l'argent pour l'analyse renvoie Renée à ceci: "Elle ne pouvait se mettre en valeur".

Si nous nous reportons à ce que Lac an a mis en évidence des trois temps de l'oedipe dans le séminaire "les formations de l'inconscient", voyons où cela peut se situer.
Le premier temps est précisément celui où l'enfant s'identifie à l'objet du désir de la mère, ce qu'il vise c'est le désir de la mère ou encore il désir le désir de la mère...
Le deuxième temps est celui où le père intervient comme privateur de la mère.
Et c'est bien là que les choses semblent s'être en quelque sorte arrêtées pour notre patiente Renée. A relire le début du texte de Bouvet nous repérons bien que le père n'a pas pu débusquer sa fille de cette place, la mère ne s'est pas laissé faire la loi par son mari...
Pour fixer un peu les choses pour notre obsessionnelle, nous posons là que ce "être le phallus" pour Renée s'articule dans la non privation de la mère par le père. Ici être le phallus équivaut à tenter d'être l'objet du désir de la mère...


Cette histoire de "être le phallus " se pose aussi du coté de l'hystérie.

Lacan le met en évidence dans la séance du 14 mai 58 avec un rêve de la Traumdeutung, c'est celui dit "du piano" (pp. 212-213 de mon édition France loisir). Le rêve de la patiente en question est le suivant :"Son mari demande, ne faut-il pas faire accorder le piano? Elle répond, ce n'est pas la peine." C'est cette articulation, ce n'est pas la peine, qui s'offre comme pont à Freud pour retrouver cette scène où la patiente a brusquement porté la main à sa jaquette dont un bouton venait de s'ouvrir. C'était comme si elle avait dit nous rapporte Freud:" je vous en prie, ne regardez pas de ce coté, ce n'est pas la peine".
Voici comment Lacan interprête: "ce n'est pas la peine que vous ouvriez mon corsage, parce que vous n'y trouverez pas le phallus, mais si je porte ma main à mon corsage c'est pour que vous désigniez derrière mon corsage le phallus, c'est à dire le signifiant du désir".
Ceci pour amener que l'hystérique, tout comme l'obsessionnelle, peut jouer la mascarade phallique. Cette mascarade phallique dans le paraître, Lacan nous précise que c'est très exactement ce qui est la position de la femme dans l'hystérie.

C'est peut-être avec Dora que nous pouvons mieux approcher cette position pour la différencier de celle de l'obsessionnelle.
Dans la séance du 23 janvier 57 de la relation d'objet Lacan reprend le cas  et épingle ce qui est pour lui la question de Dora: qu'est-ce qui est aimé par son père au delà de Mme K ?

Ce que Dora semble pressentir dans son attachement pour Mme. K via son identification à M. K c'est que quelque chose dans l'amour doit nécessairement rentrer dans la dimension du don. C'est ce quelque chose qui fait énigme pour Dora qu'elle présentifie dans ces symptômes et dans ses rêves (nous nous souvenons du premier rêve ou il est question d'une boite qui rentre dans la thématique du don d'un objet lié à "se donner" à M. K).

Ce à quoi Dora participe c'est à l'échange, au rapport entre son père et Mme K; elle y participe dans la mesure ou elle peut s'imaginer elle être, pour son père, ce qui est aimé au delà de  Mme K. Lorsque la situation se démonte, M. K disant qu'après sa femme il n'y avait rien, Dora se trouve réduite à ne représenter qu'un objet d'échange: "mon père me vend à quelqu'un d'autre" dira Dora dans la révolte.

C'est que justement, ce père est décrit comme impuissant, d'une certaine manière incapable de donner au sens de ce qu'il y a a donner dans une relation avec une femme lorsqu'on est un homme...

Or le troisième temps de l'oedipe nous indique Lacan est celui ou le père fait preuve qu'il l'a et qu'il peut le donner. Ce serait à ce troisième temps que Dora reste accrochée.

Pour nous résumer, voici donc ce que je propose: si la question d'être le phallus occupe l'obsessionnelle et l'hystérique, pour la première il s'agirait du phallus de la mère qui n'a pas été privée par le père, pour la seconde du phallus dont le père doit faire la preuve pour le donner...

David BERTON.

(1)Maurice Bouvet, Oeuvres psychanalytiques -I. La relation d'objet (névrose obsessionnelle - dépersonnalisation), Paris, 1967, pp. 49-75.