01 novembre 2009
Etre le phallus
"Être le phallus"... est ce que cela se pose de la même manière pour une obsessionnelle et pour une hystérique?
Tentons d'en dire quelque chose...
C'est en travaillant le texte de Maurice Bouvet, "incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l'envie de pénis dans la névrose obsessionnelle féminine"(1) que cette question m'est arrivée.
Et plus précisément à partir de cette phrase que Renée, analysante obsessionnelle, adresse à Bouvet alors qu'elle dit souffrir de ne pas pouvoir s'acheter des habits à cause du coût de la cure:
"Quand je suis bien habillée, les hommes me désirent et je me dis avec une joie très réelle: en voilà encore qui en seront pour leurs frais. Je suis contente d'imaginer qu'ils puissent en souffrir".
Ceci m'a paru beaucoup ressembler à une manifestation de séduction, voire de provocation de type hystérique... Voyons de plus prés...
A la suite de cette phrase, Bouvet nous indique une série d'équivalences qu'il a repéré dans les associations de la patiente: les hommes / Dieu / son mari / son refus de l'analyse. Et plus haut Bouvet nous indique que Renée se comporte à l'égard de son mari d'une manière analogue à son comportement vis à vis de sa mère.
Et nous pouvons alors nous demander à quel point les hommes qui en sont pour leurs frais ne sont pas des représentants de cette mère...
Et la construction devient la suivante: si Renée "souffre" tellement de donner l'argent de la cure c'est dans le lien qui existe entre donner et perdre quelque chose qu'elle s'imagine être pour sa mère. Si elle se dépossède elle perd imaginairement de la valeur au-prés des hommes. Ce avec quoi Renée joue c'est avec la maîtrise de ce qu'elle pourrait donner pour conserver sa valeur.
Bouvet dit bien, juste avant le passage cité, débourser de l'argent pour l'analyse renvoie Renée à ceci: "Elle ne pouvait se mettre en valeur".
Si nous nous reportons à ce que Lac an a mis en évidence des trois temps de l'oedipe dans le séminaire "les formations de l'inconscient", voyons où cela peut se situer.
Le premier temps est précisément celui où l'enfant s'identifie à l'objet du désir de la mère, ce qu'il vise c'est le désir de la mère ou encore il désir le désir de la mère...
Le deuxième temps est celui où le père intervient comme privateur de la mère.
Et c'est bien là que les choses semblent s'être en quelque sorte arrêtées pour notre patiente Renée. A relire le début du texte de Bouvet nous repérons bien que le père n'a pas pu débusquer sa fille de cette place, la mère ne s'est pas laissé faire la loi par son mari...
Pour fixer un peu les choses pour notre obsessionnelle, nous posons là que ce "être le phallus" pour Renée s'articule dans la non privation de la mère par le père. Ici être le phallus équivaut à tenter d'être l'objet du désir de la mère...
Cette histoire de "être le phallus " se pose aussi du coté de l'hystérie.
Lacan le met en évidence dans la séance du 14 mai 58 avec un rêve de la Traumdeutung, c'est celui dit "du piano" (pp. 212-213 de mon édition France loisir). Le rêve de la patiente en question est le suivant :"Son mari demande, ne faut-il pas faire accorder le piano? Elle répond, ce n'est pas la peine." C'est cette articulation, ce n'est pas la peine, qui s'offre comme pont à Freud pour retrouver cette scène où la patiente a brusquement porté la main à sa jaquette dont un bouton venait de s'ouvrir. C'était comme si elle avait dit nous rapporte Freud:" je vous en prie, ne regardez pas de ce coté, ce n'est pas la peine".
Voici comment Lacan interprête: "ce n'est pas la peine que vous ouvriez mon corsage, parce que vous n'y trouverez pas le phallus, mais si je porte ma main à mon corsage c'est pour que vous désigniez derrière mon corsage le phallus, c'est à dire le signifiant du désir".
Ceci pour amener que l'hystérique, tout comme l'obsessionnelle, peut jouer la mascarade phallique. Cette mascarade phallique dans le paraître, Lacan nous précise que c'est très exactement ce qui est la position de la femme dans l'hystérie.
C'est peut-être avec Dora que nous pouvons mieux approcher cette position pour la différencier de celle de l'obsessionnelle.
Dans la séance du 23 janvier 57 de la relation d'objet Lacan reprend le cas et épingle ce qui est pour lui la question de Dora: qu'est-ce qui est aimé par son père au delà de Mme K ?
Ce que Dora semble pressentir dans son attachement pour Mme. K via son identification à M. K c'est que quelque chose dans l'amour doit nécessairement rentrer dans la dimension du don. C'est ce quelque chose qui fait énigme pour Dora qu'elle présentifie dans ces symptômes et dans ses rêves (nous nous souvenons du premier rêve ou il est question d'une boite qui rentre dans la thématique du don d'un objet lié à "se donner" à M. K).
Ce à quoi Dora participe c'est à l'échange, au rapport entre son père et Mme K; elle y participe dans la mesure ou elle peut s'imaginer elle être, pour son père, ce qui est aimé au delà de Mme K. Lorsque la situation se démonte, M. K disant qu'après sa femme il n'y avait rien, Dora se trouve réduite à ne représenter qu'un objet d'échange: "mon père me vend à quelqu'un d'autre" dira Dora dans la révolte.
C'est que justement, ce père est décrit comme impuissant, d'une certaine manière incapable de donner au sens de ce qu'il y a a donner dans une relation avec une femme lorsqu'on est un homme...
Or le troisième temps de l'oedipe nous indique Lacan est celui ou le père fait preuve qu'il l'a et qu'il peut le donner. Ce serait à ce troisième temps que Dora reste accrochée.
Pour nous résumer, voici donc ce que je propose: si la question d'être le phallus occupe l'obsessionnelle et l'hystérique, pour la première il s'agirait du phallus de la mère qui n'a pas été privée par le père, pour la seconde du phallus dont le père doit faire la preuve pour le donner...
David BERTON.
(1)Maurice Bouvet, Oeuvres psychanalytiques -I. La relation d'objet (névrose obsessionnelle - dépersonnalisation), Paris, 1967, pp. 49-75.
02 novembre 2009
Et la mascarade phallique d'une femme qui serait... non névrosée ?
Dans le prolongement de ce que vous avez écrit, David, je voudrais rajouter ceci : Je sais bien que nous sommes tous névrosés, mais comme aussi bien Renée que Dora, sont restées un peu en rade sur les chemins de leur féminité, je me pose la question de savoir comment une femme, dans la mesure où elle a réussi à échapper au désir parental, participe à la mascarade phallique. Autrement dit est-il possible d'entrer dans la mascarade phallique autrement que sur un mode hystérique ou obsessionnel ?
La question, pour une femme, une "vraie", se résume-t-elle à la possibilité de le recevoir, ce signifiant phallique, après avoir renoncé à l'être et également à l'avoir ?
Ce qui me fait penser que ce doit être nécessaire mais pas suffisant c'est le fait de cette jouissance que Lacan a définie comme étant une jouissance au delà du phallus.
C'est encore à travailler mais il me semble qu'il doit y avoir une sorte d'effet en retour de ce désir d'être le phallus, mais cette fois-ci non plus par rapport au désir de la mère mais au désir d'un homme. La question est ouverte...
06 novembre 2009
En découvrant Saint Augustin
De Saint Augustin, je ne connaissais que le passage souvent repris par Lacan, sur l'invidia.
Et , par curiosité, je suis allé ouvrir un volume des « Confessions ». Quelle n'a pas été ma surprise d'y lire comment il était si proche de la découverte de Freud. Ou plutôt comment, avec l'éclairage de Freud nous pouvons (re)lire Saint Augustin... Comme si on pouvait lire Freud, mais aussi Lacan, dans Saint Augustin...
C'est un passage du livre XI des Confessions (1):
« Si l'avenir et le passé existent, je veux savoir où il sont. Si je ne puis encore le savoir, je sais cependant qu'en quelque lieu qu'ils soient, ils n'y sont ni futurs ni passés, mais présents. Car s'ils sont à venir, ils ne sont pas encore; et s'ils sont passés, ils ne sont déjà plus. En quelque lieu donc qu'ils soient, ils n'y peuvent être que comme présents. Ainsi, lorsqu'on raconte des événements passés qui ont vraiment eu lieu, la mémoire reproduit non pas ces événements qui ne sont plus, mais les mots qui expriment les images que les événements ont gravés dans notre esprit en passant par les sens, comme les traces de leur passage. Mon enfance, par exemple, qui n'est déjà plus, est dans le passé, qui lui même n'est plus; mais son image, lorsque j'évoque son souvenir et que j'en parle aux autres, c'est dans le présent que je la vois, parce qu'elle est encore dans ma mémoire. »
Un lieu qui ne répond qu'au présent, des événements qui laissent des traces de leur passage...
Et puis aussi, comme un nouage avant la lettre: «Ainsi, lorsqu'on raconte des événements qui ont vraiment eu lieu, la mémoire reproduit non pas ces événements qui ne sont plus, mais les mots qui expriment les images...».
Le Réel des événements, les mots qui Symbolisent les Images.
Et puis, comme pour nouer l'ensemble, retour au début de la phrase, «lorsqu'on raconte...», il y a là nécessairement quelqu'un à qui on raconte, un autre.
Dans l'expérience de la psychanalyse, cet autre, dans le meilleur des cas, vient à entendre autre chose que ce qui est dit, ou encore, par un heureux hasard, vient entendre ce qui était dit sans le savoir. Nous sommes alors en présence du transfert symbolique.
Ce transfert est de la même nature que celui qui nous permet de lire autre chose que ce qui était écrit dans un texte, ou, peut-être, d'y lire ce qui y était écrit sans le savoir.
David Berton.
(1) Saint Augustin, Confessions, livre XI, chap. XVII, 23, Les intégrales de philo, Nathan, 1998, p. 39.
30 novembre 2009
Rêves de rois et de reines
Dans un des séminaires d’un discours qui ne serait pas du semblant Lacan reprend ce qu’il avait déjà élaboré à partir de la Lettre volée d’Edgar Poe.
Ce qu’il y développe c’est le fait qu’en raison de l’ininscriptible du rapport sexuel entre un homme et une femme, ininscriptible justement parce que chacun d’entre eux ne se préoccupe que de son rapport au phallus, donc en raison de cet ininscriptible, les deux personnages du Roi et de la Reine sont ce qui s’y substitue comme des « êtres de fiction ». Cette séance est celle du 10 mai 1967.
Ces personnages de roi et de reine se retrouvent dans nombre de contes, y compris celui de Blanche-Neige ou de Peau-d’âne. Œdipe est fils de Roi et épouse sa mère, la Reine Jocaste.
Dans Ondine, existe aussi un roi et une reine. Cette dernière est très gentille avec Ondine : elle la prend sous sa protection. Dans les rêves aussi on retrouve les parents sous l’image du roi et de la reine. Lacan commente celui de l’analysant d’Ella Sharpe, dans le séminaire du désir et de son interprétation. Je ne me souviens plus si Freud en rapporte quelques uns dans l’Interprétation des rêves. En tout cas nous avons celui de Renée sous la main, quand elle pénètre au bras du Roi, dans la salle du banquet.
On peut dire qu’elle pénètre ainsi au bras du Roi son père et de son analyste, dans l’Œdipe, celui où c’est enfin le père qui est préféré à la mère comme étant celui qui a le phallus, qui le détient et qui a donc le pouvoir de le donner.
Or comme le rappelait, il y a quelque temps, David, pour le névrosé, il ne s’agit pas de le recevoir ou de le donner, ce phallus, mais de l’être. Or il y a dans ce rêve encore un indice qui mérite notre attention.
Je reprends le texte de ce rêve :
« Voici un très joli rêve qui, malgré bien des incidences prégénitales orales, semble marquer une tendance à une évolution œdipienne normale : « je suis sur les boulevards - Le roi d'Angleterre passe en cortège avec sa femme au bras. Je lui parle et lui dis combien mon fils est heureux de se trouver dans ce beau pays. Il me remercie et m'invite à dîner - Je repars à son bras - La reine s'est effacée - Nous arrivons dans une petite maison - je me trouve alors en présence de laquais qui me montrent une desserte où se trouvent des cristaux de forme variée. Ils m'invitent à choisir une coupe. Je leur réponds que je n'en ai pas envie - Puis je vais dans les communs et je me trouve en présence de ma mère qui fait sa lessive - Elle a ses cheveux blancs en désordre - je lui dis : « Mère, mettez vos chaussures, il faut venir au banquet du Roi. » A ce moment, une dame en manteau de cour me dit de me hâter. Elle a quelque chose d'important à me dire. - Depuis ce rêve, j'éprouve un étrange sentiment de joie et de confiance. » p. 64 du texte de Bouvet.
Voici donc l’indice que j’ai souligné : elle est invitée à choisir une coupe et elle la refuse, elle n’en a pas envie.
Or cette coupe Bouvet l’interprète fort justement comme un « pénis en creux ». Elle refuse encore de recevoir cette coupe et c’est bien dommage pour elle, car nous apprenons dans la suite des associations de ce rêve, qu’elle est sans doute frigide, malgré l’analyse en cours.
Voici ce qu’en écrit Bouvet :
« Ce rêve semble bien montrer la naissance d'un désir œdipien positif. Elle renonce à la possession du pénis, elle accepte l'invitation du roi, dont elle sera l'obligée, mais la persistance de pulsions prégénitales s'y traduit par l'invitation à un repas ; les rapports avec le roi sont d'ordre alimentaire. D'ailleurs le symbolisme du refus de la coupe est 'évidemment complexe, si la malade l'interprète spontanément comme la traduction de son abandon de ses prétentions à la puissance phallique en est-il bien ainsi ? N'est-ce pas un symbole du pénis « creux », expression du désir normal d'assimilation du pénis de l'homme par une femme très réceptive, comme certains analystes l'ont voulu ? »
Dans l’un des rêves précédents, elle avait abandonné son pénis noir, mais elle n’en est pas encore, dans ce rêve, à pouvoir accepter ce pénis en creux.
Avec ce rêve, nous abordons de façon latérale, en lumière rasante, la question si épineuse de la frigidité féminine.

