28432D1_lutteurs2b« Tout le schème de l'oedipe est à critiquer»... Rien de moins. C'est ce que Lacan nous livre en 1953 dans sa conférence donnée au collège philosophique de Jean Wahl, « Le Mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose ».

C'est en relisant l'analyse de L'homme aux rats que Lacan nous montre que le drame du névrosé ne se joue pas à trois, mais à quatre. Il y repère comment dans la structure de la névrose obsessionnelle une doublure imaginaire vient prendre place dans le trio père/mère/enfant.

Dans la dernière partie du texte  Lacan met en évidence cette structure avec un épisode de la jeunesse de Goethe, une histoire de déguisement : « Devant le but, nous voyons se produire à nouveau un dédoublement du sujet, son alliénation par rapport à lui même, les manoeuvres par lesquelles il se donne un substitut sur lequel doivent se porter les menaces mortelles. Dés qu'il réintègre ce substitut en lui-même, impossibilité d'atteindre le but. »

Un peu avant, Lacan nous indique que ce jeu de déguisement est étroitement lié au jeu sexuel, à la parade.

Pour le dire vite, Goethe donc se pare d'un déguisement avec lequel il joue avec une menace mortelle, comme une parade avec la mort, ou une parade à la mort.

La question de la menace m'a ramené à la question de la castration, de l'angoisse de castration, et je me suis souvenu d'une phrase de Freud dans Inhibition, symptôme et Angoisse: « je m'en tiens fermement à l'idée que l'angoisse de mort doit être conçue comme analogon de l'angoisse de castration »(1)

« Analogon » implique qu'il y a analogie mais que ce n'est pas la même chose. Qu'elle est cette analogie? C'est avec Lacan que cela a pu s'éclairer pour moi.

La menace dans la castration porte sur la perte d'un certain objet imaginaire, précisément le phallus en tant qu'il est représenté par l'image du pénis. Tentons un pas, nous posons que dans cette analogie entre angoisse de castration et angoisse de mort le phallus en tant qu'il est le signifiant du désir est impliqué dans les deux cas mais de manière différente: du coté de l'angoisse de mort, sous le signifiant du désir on y trouverait un autre signifié, ce n'est pas l'image du pénis mais l'image du moi qui serait intéressée dans l'affaire; Aussi le sujet peut être menacé mortellement à partir du moment ou il se fait phallus, il joue avec l'image, il se déguise, il utilise une doublure.

Nous trouvons une forme singulière de ce dédoublement dans l'Homme au rat avec le personnage de Dick. Derrière la compulsion à l'amaigrissement et au suicide Freud épingle la jalousie maladive de Ernst à l'égard de son cousin anglais. Le symptôme est déchifré à l'aide de la traduction du prénom Dick qui signifie gros en allemand. Mais le prénom de ce rival vient nous faire entrer de plein pied dans la lecture de Lacan: c'est que Dick, en argo anglais signifie pénis. Et « la rage dirigée contre la personne qui trouble l'amour »(2) peut s'entendre comme un combat entre Ernst et  Dick en tant que ce dernier vient à représenter l'objet du désir, il se substitue à l'objet phallique, il est un dick à la place duquel Ernst veut être, mais à ce prix il est toujours menacé de mort.

Dans le texte précisément Lacan ne mentionne pas le terme phallus, cette question de rapprochement entre mort imaginée et phallus imaginaire nous la trouvons dans « Les formations de l'inconscient ». Là, les quatre termes sont père, mère, enfant, phallus. Et c'est dans l'identification au phallus de la mère  que gît ce jeu avec la mort, une manière de négocier avec la privation (ou la non privation) de la mère.(3)

Et cette question n'est pas mince car elle vient signer ce vers quoi l'analyse de l'obsessionnel (mais pas uniquement l'obsessionnel)  progresse, ou même peut-être doit aboutir. A savoir que ce que le névrosé doit parvenir à concevoir nous indique Lacan c'est que « ce à quoi il a été précocément confronté, à ce signifiant qui lui soustrayait l'objet total de la mère, ce phallus, il ne l'est pas, mais il est soumis à la nécessité qui fait que ce phallus occupe une certaine place, que le sujet vient à réaliser qu'il ne l'est pas, et qu'à partir de là seulement il peut accepter ce qui a été partout le processus mis en cause, à savoir de savoir s'il l'a ou s'il ne l'a pas, et accepte de l'avoir quand il l'a, de ne pas l'avoir quand il ne l'a pas ».(4)

Dans ce mouvement Lacan vient réinterpréter la célèbre phrase de Freud, « Wo es war, soll ich werden ».

C'est avec l'aide de ce qu'il en dit dans La chose freudienne (5) que nous parviendrons peut-être à relier cela avec ce que nous avons dit de la mort en quart terme.

« Là où c'était », c'est d'un lieu d'être dont il s'agit, « je dois devenir »...

C'est du lieu où « ç' », sujet d'un être au passé que le « je », sujet de l'énonciation, doit venir au jour.

Ce lieu pourrait être cette place repérée comme telle du sujet alors qu'il s'est fait objet du désir de l'Autre, phallus de la mère. Cet espace, ce lieu c'est celui du symptôme, celui ou le névrosé rivalise avec son autre imaginaire (être le phallus à la place du phallus), mais c'est aussi celui à partir duquel une énonciation est possible. C'est en tant que le sujet articule cet espace de l'objet du désir qu'il n'est déjà plus à cette place mortelle. Pour autant ce qu'il articule laissera toujours à désirer. Il n'y a pas d'autres solutions que de tenter de l'articuler à nouveau... encore.

Mon texte devait s'arréter là, du moins je le croyais, mais une lecture de la veille au soir me pousse à vous livrer une métaphore de ce que je tente de dire quant à ce lieu. Il s'agit de Saint Augustin, encore. Alors qu'il fait état de son adolescence errante, morbide, il termine une de ses confessions par ces mots:

"Je me suis fait terre du manque"(6).

Avec tout ce que le signifiant "terre" peut venir suggérer quant à la mort, mais aussi tout ce qu'on  peut entendre, lorsqu'il est prononcé, dans son rapport à la parole et donc, potentiellement, à la fertilité.

David Berton.

  1. Freud, Inhibition symptôme et angoisse, PUF, trad. M Tort, 1968, p.53.

  2. Freud, Cinq psychanalyses, L'homme aux rats, PUF, 2004, p.222.

  3. Je me réfère ici aux développements de Lacan sur les trois temps de l'Oedipe dans les séances  (sténotypies) du 8, 15, 22 et 29 janvier 1958, ainsi qu'à la séance du25 juin 1958, p.35.

  4. Lacan, Les formations de l'inconscient, séminaire 1957-58, sténotypies, séance du 25 juin 1958, p. 32.

  5. Lacan, Ecrits I, édition Points essais, La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse, parue dans Evolution psychiatrique en 1956, p. 414.

  6. Saint Augustin, Les Aveux, Nouvelle traduction des Confessions par Frédéric Boyer, P.O.L., 2008, p. 89.