rome_030Toutes les formules de Lacan qui se présentent souvent  comme des aphorismes (« Proposition résumant à l'aide de mots peu nombreux, mais significatifs et faciles à mémoriser, l'essentiel d'une théorie, d'une doctrine, d'une question scientifique ») ne peuvent nous paraître que très hermétiques à une première lecture, quant aux sens qu’on peut leur donner,  dans la mesure où on les tire totalement de leur contexte. Ainsi en est-il de cette définition de la sublimation que Lacan a proposée, sublimation que Freud avait décrite comme étant l’un des destins de la pulsion et qui lui avait donné beaucoup de difficulté pour en rendre compte d’un point de vue métapsychologique. Il l’avait en effet définie comme étant une satisfaction de la pulsion avec changement de but, mais sans refoulement. Or s’il est avéré que les créations métaphoriques des œuvres d’art viennent elles aussi de l’inconscient, sont elles aussi des formations de l’inconscient, témoignent donc du retour du refoulé, au même titre que les symptômes, les rêves, les actes manqués, les traits d’esprit.   Lacan a résolu cette difficulté,  rendre compte de ce qu’est la sublimation, par une formule élégante et osée cependant fort énigmatique: Sublimer « c’est élever un objet à la dignité de la chose ».

Pour donner sa pleine portée à cette définition encore faut-il se plonger ou se replonger dans la lecture du séminaire de l’Ethique de la psychanalyse, celui où Lacan a relu presque ligne à ligne le texte de Freud publié dans la correspondance de Freud et de Fliess et qui a pour nom « Esquisse d’une psychologie scientifique ».

C’est en effet à partir de ce texte de Freud qu’il a inventé un nouveau concept qu’il a appelé « Das Ding », « La Chose ». Cette Chose est ce qui échappe au travail de symbolisation de l’inconscient. Elle reste donc un centre de réel au cœur du sujet. Autour d’elle tourne la ronde des signifiants, ce que Freud appelait « les traces mnésiques de l’objet ». Il est donc l’équivalent de cet objet à jamais perdu de la théorie freudienne et toujours à rechercher puisqu’il ne peut jamais plus être atteint.

La sublimation est donc l’opération psychique par laquelle le sujet ne se lance pas à la recherche leurrante et pourtant désespérée de l’objet mais qui au contraire a le courage de célébrer sa perte en tant que telle.

Pour saisir ce mécanisme métapsychologique que Lacan décrit dans sa formule lapidaire : « Sublimer, c’est élever un objet à la dignité de La Chose » il faut tout d’abord le replacer dans son contexte où il s’agit pour Lacan d’étudier ce qu’il en est de l’amour courtois et il faut de plus rajouter le fait que cet objet d’amour, en l’occurrence une Dame, est élevé « au rang de  signifiant », de signifiant justement de l’absence de l’objet, dans ce que Lacan appelle "une scholastique de l'amour malheureux". C'est parce qu'elle est posée - et artificiellement - comme inaccessible, impossible, qu'elle peut être élevée à la dignité de la Chose, cet objet perdu, tout aussi impossible, tout aussi inaccessible.

Mais si c'est avec cet amour courtois que Lacan a proposé cette formule, on peut l'étendre à toutes les formes de sublimation, y compris bien sûr celles des psychanalystes, sous forme de leurs élaborations théoriques. Avec celles-ci  ils  affrontent eux aussi ce noyau de réel qui a structuré leur névrose,  dans leur premier rapport à cette Autre préhistorique qui certes les a mis au monde mais les a aussi introduits aux rudes lois du langage et surtout du désir, en tant qu’il est désir de l’Autre.