fleursjaunesParu chez Aubier, vient de sortir un nouveau compte-rendu d’analyse avec Freud.  C’est la petite fille de cette analysante qui a retrouvé ces notes écrites en cours d’analyse qui sont regroupées dans deux cahiers. Il a pour titre : « Mon analyse avec le Professeur Freud Anna G ».

Cet ouvrage a été édité sous la direction, d’Anna Koellreuter, sa petite fille. Elle porte le même prénom que sa grand-mère et  elle est devenue psychanalyste.  Plusieurs analystes contemporains ont lu ce journal à sa demande et y apportent leurs commentaires. Chacune de ces lectures est intéressante et mérite notre attention.

Mais c’est aussi intéressant de se risquer à lire ce journal et à témoigner des effets de transfert que provoque cette lecture.

Dès la première page du premier cahier sont  mentionnés deux souvenirs- écrans d’Anna :

«  « Lorsque j’avais quatre ans à Strasbourg, il y avait ma petite cousine, un gros nourrisson. Je la pinçais et la tourmentais toujours quand j’étais seule, jusqu’à ce qu’elle se mette à crier.

Un jour, j’ai arraché sur le balcon toutes mes jeunes plantes que je considérais comme des mauvaises herbes. C’est par hasard alors que je découvris la masturbation, en me pressant contre une balustrade. »

Freud intervient aussitôt : « voilà un souvenir excellent. Est-ce que vous tourmentiez aussi votre petit frère ? »

Si on compare les premières phrases de ce journal avec le journal de Freud dans l’analyse de l’Homme aux rats, on s’aperçoit que les deux analysants commencent d’emblée par raconter leurs souvenirs d’enfance et surtout des souvenirs d’ordre sexuel. De fait ils sont tous les deux au parfum de ce qui intéresse Freud. Anna G. connaissait ses œuvres et Ernst Lanzer avait au moins lu « La psychopathologie de la vie quotidienne ».

Mais entre les deux journaux il y a encore un autre point commun de ces premières lignes, c’est la façon dont Freud prend d’emblée position quant à ce qu’il en est de la position subjective de l’analysant.

Pour Ernst, il met d’emblée l’accent sur sa haine inconsciente pour son père.

Pour Anna il le met sur la haine du petit frère. Elle arrachait les jeunes pousses comme étant des mauvaises herbes.

«  On voit distinctement trois niveaux dans votre vie » énonce-t-il.

L’étage supérieur est son conflit avec son fiancé. Elle a envie de rompre avec lui.

L’étage moyen concerne ses relations avec son frère.

Le troisième étage refoulé et inaccessible concerne ses parents. Freud lui indique que de ses relations découlent ses relations de rivalité avec son frère.

Ainsi il est curieux que Freud propose en quelque sorte d’entrée de jeu, à son analysante, une mise en perspective, une mise en structure de sa névrose et ce dès les premières séances. (p. 46)

« Plus tard je raconte, écrit Anna, que lorsque j’allais au lycée, je me disais que je souhaitais être amoureuse d’un garçon qui serait infiniment triste, et grâce à moi, la vie deviendrait possible pour lui, et alors il serait heureux lui aussi »

On peut en déduire qu’il s’agit du fantasme de sauvetage d’un homme, désir de le sauver ou d’être sauvé par lui. On peut se demander pourquoi Freud pense d’emblée qu’il s’agit de son frère.

Elle confirme en tout cas que ces fantasmes de sauvetage d’un homme sont en lien avec son désir d’enfant : « plus tard, je me suis dit que je voulais avoir sept enfants, je ne m’imaginais pas le père. »

Freud pose l’équivalence  sept enfants = sept hommes. Ne pourrait-on pas rajouter sept phallus ?

Ce chiffre 7, comme le 3, en tant que nombre impair, n’évoque-t-il pas un symbole phallique, tout comme le chiffre neuf évoque un fantasme de grossesse ?

Et ce que Freud évoquera plus tard dans l’analyse de la sorte de donjuanisme de cette analysante, la façon dont elle passait d’un amoureux à l’autre, permet en effet de penser qu’elle est à la conquête d’un phallus, d’un phallus dont elle dépossèderait fantasmatiquement les hommes.

A propos de ce chiffre  7 on pense aux six ou sept loups du rêve de l’Homme aux loups, dont le nombre évoque le conte du loup et des sept chevreaux.

Or comme par hasard, dans les associations de cette équivalence posée par Freud, sept enfants, sept hommes, surgit la référence à deux comptines suisses (ce serait intéressant de savoir quel est leur sens) :

Voici ce passage :

« Adam a eu sept fils. Tapedöne pend ses sept fils. Hungerueli Isegrind dévore ses sept enfants. Je croyais que les matous sauvages dévoraient leurs petits ».

Nous ne sommes donc pas loin du conte du loup et des sept chevreaux et de la crainte d’être dévorée par le père. Mais est-ce bien par le père, pourquoi pas par la mère ?

Et là nous avons une surprise de taille. Alors que Freud avait quelques années avant mis en note de l’observation de Dora, qu’il avait laissé passer sans le reconnaître le puissant amour gynécophile de Dora pour Madame K., ici, en 1921, il aborde à nouveau la question de l’Œdipe féminin, en l’occurrence, celui d’Anna G., en évoquant  l’amour de la fille pour son père et sa haine pour sa rivale, sa mère.

Il dit à Anna vous frôlez de si près le secret de l’étage inférieur que je puis vous le révéler : « vous aimiez votre père et ne lui avait jamais pardonné sa trahison avec votre mère. » Dans ce contexte son frère est donc l’enfant du père qu’elle aurait aimé avoir.

J’ai vérifié les dates, Freud n’a écrit « le moi et le ça » qu’en 1923. Or c’est dans le chapitre intitulé le moi, le Surmoi et l’Idéal du moi, que Freud évoque pour la première fois l’Œdipe complet du sujet névrosé qui est composé de l’Œdipe positif, dit normal et de l’Œdipe négatif, encore dit inversé.

Ainsi, pour la fille, en compagnie de cet amour pour le père et de la jalousie et de la haine éprouvée à l’égard de sa mère, en tant que rivale, subsiste un courant qui maintient la mère comme objet d’amour, avec la prise en compte de la présence du père mais cette fois-ci comme un objet rival et comme tel étant l’homme à abattre.

Difficile donc de savoir, surtout en tout début de cette analyse, ce qui prévaut. Anna était-elle encore au seuil de l’Œdipe, sur le point d’effectuer ce changement d’objet nécessaire au destin féminin, cet abandon de la mère comme objet aimé au profit du père, ou bien était-elle, comme Freud le suggère, en plein dans la phase de dépit de l’Œdipe féminin par rapport au père, témoignant par ces choix amoureux en série de son désir de se venger de lui et de tous les hommes qui étaient ses successeurs ?

En un mot, en 1921, Freud n’avait pas encore mesuré l’importance du pré-Oedipe dans le destin féminin. Par contre, il a déjà analysé une autre Anna, sa propre fille et prenant appui sur son histoire oedipienne, entre autres, il a écrit « On bat un enfant ».

On en retrouve trace dans les interprétations de Freud au cours de l’analyse de cette seconde Anna.

De la part de Freud, tout au moins de ce qu’en révèle ces notes, on a l’impression d’une sorte de marche forcée de l’analyse, comme s’il était pressé par le temps. N’est-ce pas justement parce qu’il en avait déjà fixé l’échéance, celle de son départ en vacances : le 15  juillet ?

Je continuerai à lire ce journal d’Anna.