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Théodore Reik a écrit plusieurs ouvrages, « Ecoutez avec la troisième oreille ; L’expérience intérieure du psychanalyste » est le plus connu. C’est en effet là qu’il décrit très finement le processus psychique qui permet à l’analyste de participer au travail de l’analysant, à ce que Lacan a appelé la tache psychanalysante, et ce sous la forme de l’interprétation. Cette interprétation est aussi bien pour l’analysant que pour l’analyste une vraie surprise. Elle doit les prendre tous les deux littéralement au dépourvu.

Mais surtout Théodore Reik  a un grand humour et il nous en donne maints exemples dans cet ouvrage. Il démontre, s’il en était encore besoin à quel point l’humour est fait pour détourner la censure vis-à-vis de nos mauvais penchants. Sous la forme de l’humour, notre méchanceté native peut s’exprimer en toute impunité puisqu’elle rencontre justement l’assentiment de l’Autre, de l’Autre comme interlocuteur.

Pour vous donner envie de le lire, voici un rêve et ses associations qui donnent la dimension de ce qui est mis en jeu dans l’humour, peut-être tout spécialement dans l’humour juif, en tant qu’il se porte sur le sujet lui-même, plus que sur l’autre, l’objet rival ou l’objet aimé.

Reik raconte donc ce rêve et l’analyse longuement : «  Je me vois debout, devant des juges, et je fais un long plaidoyer. Je suis accusé de meurtre et j’ai commis ce crime… A mon réveil, je me souvenais que, dans mon rêve, je quittais ma chaise et qu’au moment où je commençais mon discours, j’étais envahi d’un grand sentiment de rédemption et de soulagement » (p.45).

Dans le fil des associations de ce rêve qui bien sûr permettent son interprétation, Reik nous donne tout d’abord une sorte de conseil d’hygiène, peut-être tout spécialement à l’usage du psychanalyste «  Chaque jour un meurtre en pensée nous garde en bonne santé » (p.49).

Je trouve cette formule vraiment amusante et si profondément juste ! Elle rime comme ces vieux dictons énoncés dans l’Almanach Vermot.

Reik nous explique que ce rêve était une réponse à des collègues qui n’avaient pas accepté ce qu’il avait démontré dans l’une de ses études, le fait que le sentiment de culpabilité du sujet peut précéder le crime, et que le plus souvent, une fois réalisé il allégeait ce sentiment de culpabilité et qu’il le précédait donc au lieu de le suivre.

Donc dans sa démonstration il avançait que c’est à cause du sentiment de culpabilité qu’on pouvait tuer et non pas l’inverse. C’est ce que son rêve démontre. Il est son plaidoyer.

Il nous explique donc qu’il a l’esprit d’escalier et qu’il n’est jamais aussi brillant avec ses interlocuteurs que lorsqu’ils ne sont plus là pour l’entendre. Et à ce propos il évoque bien sûr ce qu’il en est  des désirs de vengeance qui s’expriment dans ce rêve. C’est ce passage que j’ai retenu :

« Tout comprendre c’est tout pardonner » a dit Madame de Staël. Cette affirmation me semble, avec son caractère féminin, sentimentale et fausse. L’explorateur allemand, Karl von der Steinen, étudiant la langue des indigènes du centre du Brésil en 1883, découvrit qu’ils n’avaient aucun mot pour dire « pardon ». Il eut toute sorte de difficultés à leur expliquer ce que cela signifie chez nous. Après mûre réflexion, le plus vieux des hommes de la tribu déclara que la meilleure des traductions pour « je pardonne » était « je rends les coups ». (p.47)

En tout cas, souvenez-vous : « Une mort en pensée tous les jours, bonne santé, vous garderez »  Cet adage pourrait même faire faire beaucoup d’économies à la sécurité sociale, en évitant d’utiliser trop d’antidépresseurs. Comme le rappelait Freud, c’est toujours l’autre qu’on tue au travers de soi-même. Alors autant ne pas se tromper d’adresse.