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"J'ai rêvé qu'il fait nuit et que je suis couché dans mon lit (les pieds de mon lit étaient tournés vers la fenêtre, devant la fenêtre se trouvait une rangée de vieux noyers. Je sais que c'était l'hiver, quand je rêvais, et la nuit). Tout à coup la fenêtre s'ouvre d'elle-même, et je vois avec grande frayeur que sur le grand noyer devant la fenêtre quelques loups blancs sont assis. Il y en avait six ou sept. Les loups étaient tout blancs et avaient plutôt l'air de renards ou de chiens bergers, car ils avaient de grandes queues comme les renards, et leurs oreilles étaient dressées comme chez les chiens, quand ils font attentions à quelque chose. Dans une grande angoisse, manifestement, d'être mangé par les loups, je criai et me réveillai"(1)

Nous voilà dans la partie consacrée au rêve des loups, "Le rêve et la scène primitive". C'est une partie d'une extrême densité.  Freud tente de s'approcher au plus près d'un réel, celui du trauma, de la scène primitive. Et plus ça va et plus je me dis que la question de la réalité du vécu de la scène est comme un faux problème. En fait je ne comprends vraiment pas pourquoi Freud est si attaché à cette question. Et ça m'interroge.
Nous l'avons dit, il y a derrière cela quelque chose qui tourne autour du conflit Freud / Jung, Comme si Freud avait là quelque chose à prouver, mais je me suis dit qu'il y a peut-être aussi quelque chose qui est propre à ce travail avec Serguei. C'est à dire comme si pour Serguei aussi il y avait besoin de preuve, preuve que quelque chose s'est passé réellement. Et cela n'est peut-être pas sans lien avec un certain savoir de Serguei sur la psychose. Je propose là une piste, une construction.

p. 194 Freud nous parle du sentiment de réalité dans le rêve: "Le sentiment persistant de réalité, sur lequel se terminait le rêve, lui parut également digne d'être relevé ". Et puis plus loin, "Il [Serguei] nous assure que quelque chose dans le marériel latent du rêve prétend à la réalité dans le souvenir, donc que le rêve se réfère à un fait qui a vraiment eu lieu et n'a pas été simplement fantasmé."
Alors donc, un fait qui a vraiment eu lieu, nous voilà comme au plus prés de quelque chose qui préside à la naissance de chacun, une scène primitive.
Cette histoire de preuve de la réalité de la scène m'a fait penser à ce qui tourne autour des termes père réel, père imaginaire et père symbolique.
Dans le rêve Serguei est face aux loups qui sont associés entre autre à son père puis aux cadeaux. Et j'ai pensé, dans ce face à face, séparé par une fenêtre ouverte, à un jeu d'identification.
Dans ce jeu d'identification ce qui est peut-être repéré sans le savoir par Serguei c'est que c'est pour son père que la question de la preuve réelle est si importante.
C'est toute la question du père du père de Serguei qui entre en jeu. Le grand père de Serguei qui fait très tôt son apparition dans les associations de Serguei avec l'histoire du tailleur. C'est là peut-être que Serguei bute (et Freud aussi sans doute) sur la question de la castration de son père. C'est un problème épineux parce que justement cette question du manque symbolique pour le père de Serguei fait défaut, et pour cause, il est psychotique.
Bon, c'est une construction, mais il me semble qu'il est possible que cet acharnement à prouver que Serguei a réellement vu cette scène est à mettre du coté de ce que Serguei "sait" de la psychose de son père, à savoir, de cette structure si étonnante et effrayante qui n'admet pas le manque symbolique, et dont la présence de la dimension du réel y est si prégnante.

Il y a aussi beaucoup à dire sur la question de l'équation loups = cadeaux, mais là nous sommes, me semble t-il sur le terrain, non plus de la psychose du père, mais de la névrose de Serguei, des cadeaux attendus venant de son père, Freud l'a tout à fait repéré, sans doute quelque chose qui vient parler de ce que Lacan nomera père-version, ou version vers le père. Liliane fait souvent référence à ce legs énigmatique de Lacan de la dernière partie son enseignement.

En d'autres termes, là où j'en suis de ma lecture, et je trouve que c'est très difficile à exprimer correctement, il me semble, à suivre Freud, que le rêve parle bien de la question de la scène primitive pour Serguei mais qu'il parle aussi de ce qu'il en est de cette scène qui ne peut pas être fantasmée dans la psychose, comme si dans la psychose c'était "il faut le voir pour le croire".

David Berton

(1) Textes réunis par Muriel Gardiner, L'Homme aux Loups par ses psychanalystes et par lui même, Gallimard, trad. L. Weibel, p. 190.

 

Non liquet (additif du 11 mars 2011)

Voici un petit moment que j'ai écrit ce texte, il fut écrit très rapidement. En le relisant je me suis dit que je l'avais écrit trop rapidement. A tel point que je me suis demandé si je n'allais pas le retirer du blog, et puis finalement, maintenant que c'est écrit et posé...

Cependant, je peux revenir dessus. Ce qui m'apparait trop rapide est la question du rapport que j'ai voulu mettre en évidence entre d'une part la necessité de Freud à prouver la réalité du vécu de la scène primitive et d'autre part le cetain savoir de Sergei sur la psychose de son père. Il me semble maintenant qu'il n'y a pas forcément de lien entre les deux. C'est toujours une leçon: il arrive que lorsque nous regardons les choses d'un peu trop prés on s'emmèle les pinceaux. Ne nous hatons pas de comprendre nous indique souvent Lacan dans ses séminaires.

Et puis pour cette question de réalité du vécu de la scène primitive j'en resterais pour l'instant à ce que Freud nous en dit dans un passage rajouté au texte de l'Homme aux loups: " Ma conclusion est autre, et je l'avoue: cette discussion sur la valeur objective de la scène primitive se résout pour moi cette fois-ci par un non liquet. L'histoire de mon malade n'est pas encore achevée; dans son cours ultérieur un facteur va surgir qui troublera la certitude que nous croyons posséder pour le moment. Alors il ne nous restera rien d'autre qu'à nous en référer aux endroits de mon introduction à la psychanalyse, où j'ai traité du problème des fantasmes primitifs ou des scènes primitives".(Freud, Cinq psychanalyses, PUF, p. 369).

Dans ce passage entre crochet rajouté au texte original il est remarquable de lire l'aveu de Freud quant à la question de la polémique avec Jung : « Je n'avais originairement pas l'intention de poursuivre ici la discussion relative à la réalité des « scènes primitives » . Mais ayant été amené, dans mes leçons d'Introduction à la psychanalyse, à traiter plus amplement de ce thème et ceci non plus dans un but polémique, on aurait une fausse idée des choses si j'omettais d'utiliser les points de vue que j'ai développé dans mes leçons au cas qui nous occupe ici. » (ibid. p. 366).

Cette nécessité à convaincre de la réalité du vécu de la scène primitive était donc fortement teintée de cette polémique (du grec polémikos, relatif à la guerre). Aussi, avec cet aveu de Freud, nous ne pouvons que nous méfier des jugements hattifs pris dans les rets de la rivalité, ou encore, pour employer les termes de Lacan, pris dans les rets de la relation au petit autre imaginaire.

Enfin il me semble que le fait que Serguei ait vu ou non réellement cette scène telle qu'elle fut décrite dans un premier temps par Freud avec les associations du patient importe finalement peu, ce qui compte sans aucun doute c'est le fait qu'il est appelé à répondre d'un réel qui concerne sans aucun doute cette scène primitive à partir de laquelle on peut tirer de nombreux fils.

David Berton.