aix_093Voici donc la réponse de l’énigme que je vous ai proposée : quel rêve de Freud, analogue à celui de l’Homme aux loups,  témoigne-t-il de ce qu’a été pour lui la scène primitive, celle qui a structuré la « chanson de geste de sa névrose » ?

 

Ce rêve a pour titre « Rêve de la mère de Freud ».p. 495 de L’interprétation des rêves.

 

Freud y évoque les rêves d’angoisse et il écrit : « Pour ma part, je n’ai plus fait de rêves d’angoisse depuis de longues années, mais je m’en rappelle un que j’ai eu vers sept ou huit ans et que j’ai interprété environ trente ans après. Il était extrêmement net et me montrait ma mère chérie avec une expression de visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit par deux (ou trois) personnages munis de becs d’oiseaux. Je me réveillais pleurant et criant, troublant le sommeil de mes parents. Les personnages très allongés, bizarrement drapés, à tête d’oiseaux, je les avais empruntés à la bible de Philippson. Je crois que c’était des dieux à tête d’épervier appartenant à un bas-relief égyptien. »

 

Par rapport au rêve de l’Homme aux loups, ces personnages à tête d’épervier qui apparaissent dans le rêve de Freud empruntés à la mythologie égyptienne sont donc encore, dans la série paternelle, des mi-dieux, mi-hommes et mi-animaux. Ils assurent ainsi une sorte de transition souple entre une représentation du père, celui de la horde primitive,  l’invention des  dieux, après son meurtre,  puis   les animaux-totems, représentants de la lignée et des ancêtres, pour arriver enfin aux animaux phobiques qui,  selon l’affirmation de Freud,  sont eux aussi des substituts du père. Cette série peut en effet se déduire à la lecture de Totem et tabou[1].

 

L’interprétation de ce rêve tourne autour de ce petit garçon mal élevé qui se prénommait  Philippe qu’il décrit comme étant « ce maître si averti des choses de l’existence » et qui lui a donné le mot de l’énigme  concernant ce qui se passe entre les parents,  avec cette équivoque du mot « Vögeln » et « Vogel », l’un voulant dire « coïter », faire l’amour, en argot,  l’autre signifiant « l’oiseau ».

A la suite de cette interprétation langagière Freud se livre à une subtile démonstration de la fonction de l’angoisse dans l’élaboration de ce rêve. C’est en somme elle qui transforme le contenu latent du rêve, son désir incestueux pour sa mère, en angoisse de la mort de la mère.

 

Dans les associations de ce rêve Freud indique que l’expression du visage de sa mère lui rappelait celui de son grand-père quelques jours avant sa mort, dans le coma et entrain de « râler ». Il y a donc une référence aux bruits, aux bruits entendus venus de la chambre des parents (C’est mon interprétation et non celle de Freud).

Il faut surtout saisir comment, par le biais de l’angoisse, il passe du contenu manifeste de son rêve, la représentation de la mort de sa mère, à son contenu latent : «Mais  mon angoisse, effet du refoulement, peut se ramener à un désir obscur, manifestement sexuel, qu’exprime bien le contenu visuel du rêve ».

Il explique que c’est parce que son angoisse était déjà suscitée par le contenu latent de son rêve, qu’elle s’est exprimée dans son contenu manifeste sous la forme de cette angoisse, sa peur que sa mère ne meure.

Il me semble que là Freud ne nous dit pas tout, car après tout pourquoi pas, son désir de mort éprouvé à l’égard de sa mère ne ferait-il pas partie lui aussi de son contenu latent. Cela peut en effet tout à fait se concevoir, pour peu que nous mettions en avant les deux composantes de l’Œdipe inversé, désir d’être aimé du père et d’en recevoir un enfant et désir de la mort de la mère, en tant que de ce fait même,  elle est un objet rival.

Ainsi le visage de sa mère « particulièrement tranquille et endormie » pourrait-il témoigner de ce double désir, celui de la combler, de la satisfaire, mais aussi celui de la voir disparaître. Ce n’est de ma part qu’une simple hypothèse et elle n’engage donc que moi. Dans ce rêve il s’agirait donc à la fois de la petite mort et de la grande mort de la mère. Il serait donc le témoignage de l’amour et de la haine qu’il éprouvait à son égard.  



[1] Le meurtre du père de la horde primitive engendre, de par la culpabilité des fils, le culte du père mort déifié. Chaque dieu, car ils sont multiples, est accompagné d’un animal totem qui soit l’accompagne, soit le remplace. De par l’angoisse qu’ils provoquent, ces animaux totems, substituts du père, deviennent des animaux phobiques. A noter que ces éperviers sont des oiseaux de proie, des rapaces.