Freud_1898      Freud en 1898, peu avant sa rencontre avec Dora


Dora apparaît dans la vie de Freud, au moment où il termine L'Interprétation des rêves et où il commence La psychopathologie de la vie quotidienne. Une lettre qui est datée du 14 Octobre 1900 et adressée à  Fliess  en témoigne[1] : «  Pour moi je rédige le rêve sans joie véritable, et je deviens distrait comme un vrai professionnel en rassemblant les matériaux pour la psychopathologie de la vie quotidienne. La vie a été mouvementée et m’a procuré un nouveau cas, celui d’une jeune fille de 18 ans. C’est un cas qui cadre tout à fait avec la collection existante de mes passe-partout. »

Cette formulation est quand même bien curieuse. Tel un voleur, se glisse-t-il dans l'intimité de Dora, muni d’un passe-partout, ou bien, identifié à Monsieur K. disposerait-t-il lui aussi à sa convenance des clefs de sa chambre ? Plus simplement sans doute veut-il indiquer à Fliess qu’il possède déjà les clefs qui ouvriront la porte des symptômes de Dora et libéreront ainsi la belle endormie.

Cette rencontre avec Dora que lui a apporté sa « vie mouvementée » a coïncidée, pour Freud,  avec le début de sa rupture avec Fliess. On le découvre dans une note de la page 288. 

 
La seconde lettre a été écrite alors que Dora l'avait déjà quittée. Elle lui a en effet "donné congé" le 31 décembre 1900.  Donc dès ce mois de janvier, il écrit ce "rêve et hystérie" ou son "Fragment d'une analyse d'hystérie".

La lettre est datée du 25 janvier 1901. Il lui écrit « J’ai terminé hier Le rêve et l’hystérie et aujourd’hui déjà manque un dérivatif. C’est un fragment d’analyse d’hystérie ».

Il précise ces trois points :


1 - les interprétations se regroupent autour de deux rêves. Il s’agit donc de la suite de L’interprétation des rêves. Ces deux rêves sont  bien connus des analystes. On pourrait les baptiser, pour le premier, Rêve de la boite à bijoux, le second, Rêve d’exploration anatomique du corps d’une femme, en tant qu’il  évoque d’abord la pénétration dans une forêt profonde.

2 – Il y évoque ce qu’il appelle « la liquidation des symptômes hystériques ». A noter que Lacan dans son intervention en guise de clôture au congrès de la transmission de la psychanalyse avait parlé lui non pas de la liquidation ni d’ailleurs de la chute du symptôme mais de sa « levée ». Au fond comme si, par l’analyse, on pouvait enfin lever l’hypothèque du symptôme.
3-  Freud y rappelle également le « fondement organo-sexuel de l'ensemble". Cette formulation est intéressante en tant qu'elle pose d'emblée et déjà en 1901, le soubassement organique, corporel mais aussi sexuel des mécanismes de fabrication de ces symptômes. Nous sommes là au joint entre le psychique et le corporel au niveau de ce  saut entre les deux qu'implique la pulsion et qu’il élaborera plus tard.

3- Il fait une confidence qui indique les difficultés qu’il avait rencontrées à cette époque pour faire reconnaître la portée de sa découverte : «  C’est en tout cas (et il parle de son texte de Dora) le travail le plus subtil que j’aie jamais écrit et qui effrayera les gens encore plus de coutume. Quoiqu’il en soit, Ziehen a déjà accepté l’article mais sans soupçonner que je lui ne tarderai pas à lui coller la Psychopathologiede la vie quotidienne. Nous verrons combien de temps  Wernicke pourra tolérer ces œufs de coucou… »

Dans la troisième lettre datée 30 Janvier 1901, il évoque à nouveau son article sur Dora : Je cite ce passage qui regroupe donc les  points ainsi dégagés, les rêves, les zones érogènes et la sexualité et surtout la bisexualité :

« Le rêve et l’hystérie ne te décevra pas j’espère. Ce qui s’y trouve de plus important reste encore et toujours l’élément psychologique, l’utilisation des rêves et quelques particularités de l’activité mentale inconsciente. Je n’ai donné qu’un aperçu du côté organique et cela relativement aux zones érogènes et à la bisexualité. Mais voilà le problème de la bisexualité posé et prêt à être posé plus explicitement une autre fois. Il s’agit d’une hystérie avec tussis  nervosa et aphonie que l’on peut attribuer à une tendance prononcée à la succion. Dans les confins des processus mentaux, le rôle capital est dévolu à l’opposition existant entre l’inclination vers l’homme et l’inclination vers la femme ». Je trouve saisissant de constater à quel point en quelques phrases fort efficaces il résume ce qu’il en est de la position subjective de Dora, ces fixations orales y compris dans ses représentations de la scène primitive et le fait de ses incertitudes quant à son sexe comme point d’origine de ses symptômes. C’est pour lui une façon de reprendre ce qu’il avait dit en note de son texte sur le puissant amour gynécophile de Dora, son amour pour Madame K.

 

 

 



[1]S. Freud, La naissance de la psychanalyse, PUF, p. 289, 290.