bagan-templesAvec la paix du soir,

De l'usage du signifiant selon la structure,

névrose / psychose

 

  

    « Je vous prierais de vous arrêter un instant à ceci: vous êtes au déclin d'une journée d'orage et de fatigue, et vous considérez l'heure qui décline et l'ombre qui commence d'envahir ce qui vous entoure. Est-ce que quelque chose selon les cas ne peut pas vous venir à l'esprit, et qui s'incarne dans la formulation « la paix du soir » ? »

    Nous sommes au cœur du séminaire intitulé Les Psychoses. Lacan part de là, de l'expérience de la paix du soir à la fin d'une séance de son séminaire de février 1956(1). Il nous introduit, avec l'appui de l'analyse par Freud de l'ouvrage du Président Schreber, à ce qui marque la radicale différence entre psychose et névrose.

 

    Lorsque c'est son heure donc il arrive que la « paix du soir » vienne nous surprendre. Dans cet instant ces mots peuvent venir apaiser une inquiétude, une quête, une angoisse. Au contraire ils sont susceptibles de provoquer angoisse et inquiétude. Toujours est il que le sujet est touché au niveau de son existence. Il y a un lien entre la formulation et l'éprouvé... l'être. C'est sans doute le propre des êtres parlants, ils sont touchés par la formulation de la parole.

    Lacan affine l'expérience:

    « Ce qui est appréhendé, c'est que moins nous l'articulons, plus il nous parle, plus même nous sommes étrangers à ce dont il s'agit dans cet être, plus il a tendence à se présenter à nous avec cet accompagnement plus ou moins pacifiant d'une formulation qui pour nous se présente comme indéterminée, comme à la limite du champ de notre autonomie motrice et de ce quelque chose qui nous est dit du dehors, de ce par quoi à la limite le monde nous parle. »

    Le discours, Lacan nous le propose alors comme un être, tel un monde qui parlerait au sujet. A la limite, un murmure de l'extérieur. De là un pas se franchit, nous nous approchons de l'étrangeté:

    « il y a là une donnée, une certaine façon de prendre ce moment du soir comme signifiant qui est quelque chose par rapport à quoi nous sommes ouverts ou fermés, et que c'est justement dans la mesure où nous étions fermés que nous le recevons avec ces singuliers phénomène d'écho, ou avec cette amorce du phénomène d'écho qui consistera dans l'apparition de ce quelque chose d'entendu à la limite de notre saisissement, par ce phénomène, et qui se formulera pour nous par ces mots : la paix du soir. »

    Nous voilà face à une bifurcation tout à fait saisissable: au delà de toute signification, ce qui est entendu c'est un signifiant. A celui-ci donc nous pouvons y être ouverts ou fermés.

    Qu'on soit fermé à ce signifiant, il vient alors frapper d'une manière particulière. Il y a de l'écho, comme lorsque les paroies d'un mur sans aspérité rencontrent un son, le mur ne peut que le renvoyer. Dans ce cas là, il peut arriver qu'un sujet soit plus que visé par le discours, mais percuté, voire persécuté.

    Qu'on soit ouvert à ce signifiant, Lacan ne le développe pas, mais dans ce cas nous pouvons avancer que ce signifiant, d'une certaine manière peut trouver accueil. disons qu'il peut accrocher une signification, toute imaginaire qu 'elle soit, une signification parmi toutes les significations possibles comprises dans « la paix du soir », quand bien même cette signification se traduit par un symptôme, c'est peut-être une manière d'y être fermé, mais pas totalement, c'est le propre de la névrose.

    Dans le meilleur des cas le signifiant a un sens partageable, « la paix du soir » sonne alors l'apaisement d'une fin de journée.

    Sinon qu'est ce que « la paix du soir »? Il n'est qu'un signifiant brut tout à fait inquiétant, angoissant. Lacan parle de signifiant dans le réel. Il porte et amène avec lui la charge du réel, l'angoisse. C'est cette charge réelle du signifiant qui vient cogner d'autant plus lorsque le sujet lui est radicalement fermé.

 

    Mais alors (et c'est une parenthèse hypothétique), fermé au signifiant voudrait dire fermé à toute signification possible de ce signifiant. Un signifiant serait nul et non avenu lorsque celui-ci n'a aucune signification envisageable, il est comme inimaginable(?).

 

    Faute de pouvoir y répondre donc, faute de pouvoir l'accueillir, nous l'avons dit, le sujet fermé au signifiant le renvoie. Mais le signifiant, comme poussé par le réel insiste, il revient; c'est le propre du réel de forcer le retour. Le sujet sommé d'y répondre peut être ravagé par cette charge. Nous entrons dans la structure de la psychose.

    Lacan nous indique, en traitant du cas du Président Schreber:

    « (...)comme dans l'écume provoquée par ce signifiant qu'il ne perçoit pas comme tel mais qui organise à la limite tous ces phénomènes dont je vous ai parlé la dernière fois, à savoir que cette ligne continue, le discours, est perpétuellement sentie par le sujet comme l'épreuve de ses capacités de discours, non seulement comme mis à l'épreuve, mais comme un défi (...) ».

    C'est cela sans doute, cette mise à l'épreuve, qui peut faire tout le drame du psychotique, à coup sûr elle fait sa fragilité.

    Lacan précisera ailleurs dans le séminaire. Ce à quoi le sujet est radicalement fermé dans la psychose c'est à un signifiant essentiel. Celui qui, lorsqu'il se pointe, provoque ce qu'on appelle la décompensation psychotique, Lacan le nomera signifiant du Nom du Père.

    C'est un biais pour évoquer ce qui est si difficile à se représenter, la forclusions du Nom du Père dans son lien à l'éclosion de la décompensation psychotique: il s'agit de la fermeture radicale à un signifiant particulier qui vient frapper le sujet au moment où ce dernier est sommé d'y répondre, c'est à dire dans ce moment où il est appelé à composer avec une signification essentielle. Cette signification liée à ce signifiant particulier du nom du père ce n'en est pas vraiment une, avançons qu'il s'agit plutôt d'une fonction, la fonction dite paternelle.

    Cette fonction, nous ne pouvons ici que l'éfleurer. Lacan la développera longuement tout au long de son enseignement. Elle mérite à elle seule un travail colossal. En quelques mots, et de manière forcément trop rapide, la fonction du signifiant du Nom du Père est de permettre les jeux possibles de glissements entre signifiant et signifié. Ou encore, il est le signifiant de la Loi dans le discours qui rappelle, qui marque, le lien originaire entre signifiant et signifié. Le lien est perdu, il n'y a pas de correspondance exacte entre signifiant et signifié, pour autant, la marque du signifiant du Nom du Père sur l'ensemble du système signifiant apporte la possibilité des jeux de déplacement et de condensation propres à ce système.(2)

    Pour revenir à Schreber, ce moment d'éclosion de la psychose, de son délire psychotique en tant qu'il fait partie intégrante de sa structure comme une réponse à cette frappe du signifiant du Nom du Père, ce moment sera celui de sa nomination à la présidence de chambre à la cour d’appel de Dresde. La fonction paternelle est appelée là où elle est à considérer comme nulle et non avenue. Le signifiant du Nom du Père n'a jamais pu trouver place dans la structuration de ce sujet.

    Avec Lacan nous disons que ce signifiant est forclos. Le sujet, faute de pouvoir l'intégrer, lui donner corps, réagit à sa frappe  et tente avec ses moyens, malgré tout, d'y répondre. Pour le pire c'est la décompensation, un glissement quasi continu du signifié sous le signifiant, puis un délire, c'est à dire une tentative pour que cesse ce glissement, de recréer  la part forclose du signifiant. Pour le meilleur, le sujet parvient à fabriquer une oeuvre, une sublimation.

    Schreber, dans une certaine mesure, a pu explorer ces deux destins.

 

 

David Berton, novembre 2011.

 

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  1. Lacan J., Les Psychoses, 1955-56, séminaire sténotypé, 8 février 1956, pp. 13-16.

  2. Je me réfère ici d'une manière extrêmement condensée au séminaire Les formations de l'inconscient, les séances des 15, 22, 29 janvier et 5 février 1958 sont consacrées à la métaphore paternelle.

    Mais aussi à la séance du 20 décembre 1961 du séminaire L'identification consacrée au nom propre. Lacan y pointe dans un long développement que le nom propre est à la jonction de l'écrit et de la parole en ce sens qu'il rappelle que l'origine du signifiant est de désigner une chose.