Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

19 février 2006

Sur le divan de Théodore Reik

klee1Théodore Reik, je l'indique pour ceux qui l'ignorent, fût un psychanalyste proche de Freud. Il a d'ailleurs écrit un livre fort intéressant « trente ans avec Freud » où il raconte ses souvenirs de leurs rencontres et de leurs échanges épistolaires.

Je rapporte ici ce qu'il évoquait des insights de l'analyste, de ses brusques aperceptions de ce que voulait lui dire ses analysants. L'un d'eux lui fait, un jour, part d'une dispute avec son amie, laquelle avait beaucoup maigri et avait grand peur d'être tuberculeuse – à  l'époque ce n'était pas une crainte vaine – et voulait donc manger beaucoup pour reprendre du poids, son ami s'y opposant pour des raisons esthétiques.  Reik se demande alors comment il a pu penser à mettre en relation le récit de cette dispute avec un événement survenu un an et demi avant, un avortement auquel l'analysant avait fortement incitée son amie. Reik ne souligne pas le fait que le signifiant « être grosse » avait dû jouer pour lui aussi et lui permettre d'établir ce lien mais en tout cas cela lui permet d'interpréter les vraies raisons de cette dispute, l'amertume liée à cet avortement et le désir de son amie de « grossir » à nouveau.

Il donne encore un autre exemple de ces interprétations devinées en nous racontant l'histoire émouvante d'une jeune femme,  qui bien que  non juive mais socialiste avait du fuir le régime nazi. En quittant l'Allemagne, elle avait laissé son ami, ce dernier n'ayant pas voulu quitter sa situation et son pays pour elle. 

« Elle aimait toujours cet homme pour qui elle s'était si longtemps dévouée et qui était perdu pour elle.

Au cours d'une séance, au milieu d'un long temps de silence, elle raconta soudain que la veille son dentiste lui avait arraché une dent de sagesse. Elle recommençait à avoir mal à cet endroit. Nouveau temps de silence. Puis elle montra à Reik un coin de la bibliothèque et lui dit «  il y a un livre tête en bas ». Voici ce que Reik lui répondit : « Pourquoi m'avez-vous caché que vous aviez fait un avortement ? » Il avoue l'avoir dit sans se douter qu'il allait le dire et sans savoir pourquoi.

Les surprises de l'interprétation concernent aussi bien l'analysant que l'analyste : « J'avais l'impression que ce n'était pas moi qui parlait mais quelque chose en moi. La patiente bondit sur ses pieds et me fixa comme si j'étais un revenant. Personne ne savait et ne pouvait savoir que son amant, le médecin en question, l'avait faite avorter. »

L'opération qui avait été particulièrement dangereuse étant donné l'état avancé de la grossesse, devait rester totalement secrète. Car l'avortement était à cette époque passible de mort en Allemagne.

Si dans le premier exemple, il était facile de trouver l'interprétation, elle était beaucoup plus risquée pour la seconde. Mais peut-être qu'en allemand ce rapport entre le livre, tête en bas, et l'enfant était plus lisible.

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28 février 2006

Protestation concernant le projet de loi sur la délinquance

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Ce matin, à la pharmacie de mon village, une femme venait chercher de

la Ritaline

pour son petit garçon. C’est un signe des temps.

Une pétition a circulé ces jours-ci avec appel à la signer. Elle portait sur le projet de loi concernant la prévention de la délinquance. Comme j’approuve entièrement le contenu de cette pétition. Je la mets en page dans le contexte de ce livre bleu de la psychanalyse.

Ce n’est pas la prévention de la délinquance en elle-même que je mets en cause, mais les appuis « scientifiques » qu’elle a choisi de privilégier pour la mettre en place.

En effet avant de signer cette pétition je me suis assurée de son bien-fondé et j’ai lu de près, d’une part le rapport Bénisti, qui rend compte de ce projet de loi, et surtout ce fameux rapport de l’INSERM sur lequel il prend appui.  Il vaut tout à fait la peine de le lire de bout en bout. Il s’agit en effet - ceux qui le liront pourront le constater -  d’un véritable délit, non pas de faciès, comme on dit, mais de gènes voire de localisations cérébrales censés inscrire un petit sujet dans son destin irrémédiable de délinquance. Sous de bonnes intentions, celles de mesures de prévention,  il est en effet difficile de ne pas y voir des relents de racisme qui échappent tout à fait aux auteurs de ce rapport basé sur les neuro-sciences.

Les problèmes de délinquance sont réels et ne peuvent être sous-estimés. Mais il serait plus judicieux de  les aborder par une extension du champ de la psychanalyse au champ du politique, ce qu’aussi bien Freud que Lacan avait proposé. La mise en place de moyens de prévention prenant appui  sur ce qu’il en est de l’insertion de chaque petit sujet dans l’ordre symbolique, insertion prenant appui sur la fonction du père, ce que Lacan a appelé la métaphore paternelle. Reconnaître comment elle rudement mise à mal et dans la famille et dans le champ social et trouver moyens d’y remédier, serait une façon efficace de prendre à bras le corps ce grave problème et de trouver des solutions adéquates pour tenter de le résoudre au mieux.

Voici le texte de cette pétition qui vaut tout à fait la peine d’être signée pour faire prendre conscience  à nos gouvernants des dangereux chemins qu’ils sont entrain d’emprunter.

Appel en réponse à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant

Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans [1]

Le gouvernement prépare actuellement un plan de prévention de la délinquance qui prône notamment une détection très précoce des « troubles comportementaux » chez l’enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance. Dans ce contexte la récente expertise de l’INSERM, qui préconise le dépistage du « trouble des conduites » chez l’enfant dès le plus jeune âge, prend un relief tout particulier.

Les professionnels sont invités à repérer des facteurs de risque prénataux et périnataux, génétiques, environnementaux et liés au tempérament et à la personnalité. Pour exemple sont évoqués à propos de jeunes enfants « des traits de caractère tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme » et la notion « d’héritabilité [génétique] du trouble des conduites ». Le rapport insiste sur le dépistage à 36 mois des signes suivants : « indocilité, hétéroagressivité, faible contrôle émotionnel, impulsivité, indice de moralité bas », etc. Faudra-t-il aller dénicher à la crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes ?

Devant ces symptômes, les enfants dépistés seraient soumis à une batterie de tests élaborés sur la base des théories de neuropsychologie comportementaliste qui permettent de repérer toute déviance à une norme établie selon les critères de la littérature scientifique anglo-saxonne. Avec une telle approche déterministe et suivant un implacable principe de linéarité, le moindre geste, les premières bêtises d’enfant risquent d’être interprétés comme l’expression d’une personnalité pathologique qu’il conviendrait de neutraliser au plus vite par une série de mesures associant rééducation et psychothérapie. A partir de six ans, l’administration de médicaments, psychostimulants et thymorégulateurs devrait permettre de venir à bout des plus récalcitrants. L’application de ces recommandations n’engendrera-t-elle pas un formatage des comportements des enfants, n’induira-t-elle pas une forme de toxicomanie infantile, sans parler de l’encombrement des structures de soin chargées de traiter toutes les sociopathies ? L’expertise de l’INSERM, en médicalisant à l’extrême des phénomènes d’ordre éducatif, psychologique et social, entretient la confusion entre malaise social et souffrance psychique, voire maladie héréditaire.

En stigmatisant comme pathologique toute manifestation vive d’opposition inhérente au développement psychique de l’enfant, en isolant les symptômes de leur signification dans le parcours de chacun, en les considérant comme facteurs prédictifs de délinquance, l’abord du développement singulier de l’être humain est nié et la pensée soignante robotisée.
Au contraire, plutôt que de tenter le dressage ou le rabotage des comportements, il convient de reconnaître la souffrance psychique de certains enfants à travers leur subjectivité naissante et de leur permettre de bénéficier d’une palette thérapeutique la plus variée.
Pour autant, tous les enfants n’en relèvent pas et les réponses aux problèmes de comportement se situent bien souvent dans le domaine éducatif, pédagogique ou social.

Cette expertise INSERM intervient précisément au moment où plusieurs rapports sont rendus publics au sujet de la prévention de la délinquance. On y lit notamment des propositions visant à dépister dès les trois premières années de leur vie les enfants dont l’« instabilité émotionnelle (impulsivité, intolérance aux frustrations, non maîtrise de notre langue) [va] engendrer cette violence et venir alimenter les faits de délinquance ». On assiste dès lors, sous couvert de « caution scientifique », à la tentative d’instrumentalisation des pratiques de soins dans le champ pédopsychiatrique à des fins de sécurité et d’ordre public. Le risque de dérive est patent : la détection systématique d’enfants « agités » dans les crèches, les écoles maternelles, au prétexte d’endiguer leur délinquance future, pourrait transformer ces établissements de lieux d’accueil ou d’éducation en lieux de traque aux yeux des parents, mettant en péril leur vocation sociale et le concept-même de prévention.

Professionnels, parents, citoyens, dans le champ de la santé, de l’enfance, de l’éducation, etc. :
Nous nous élevons contre les risques de dérives des pratiques de soins, notamment psychiques, vers des fins normatives et de contrôle social.
Nous refusons la médicalisation ou la psychiatrisation de toute manifestation de mal-être social.
Nous nous engageons à préserver dans nos pratiques professionnelles et sociales la pluralité des approches dans les domaines médical, psychologique, social, éducatif... vis-à-vis des difficultés des enfants en prenant en compte la singularité de chacun au sein de son environnement.
Nous en appelons à un débat démocratique sur la prévention, la protection et les soins prodigués aux enfants, dans un esprit de clarté quant aux fonctions des divers acteurs du champ social (santé, éducation, justice...) et quant aux interrelations entre ces acteurs.

Contact : contact@pasde0deconduite.ras.eu.org

Vous pouvez télécharger ce rapport de l'ISERM à l'adresse suivante :
http://ist.inserm.fr/basisrapports/trouble_conduites/trouble_conduites_syhttp://cirdel.lyon.free.fr/article.php3?id_article=16
nthese.pdf

et lire le rapport Benisti concernant ce projet de loi, à cette adresse : http://cirdel.lyon.free.fr/article.php3?id_article=16

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09 mars 2006

Promenade dans les jardins d’Epicure

280px_penelope_homer_odyssey_project_gutenberg_etextQui se souvient, à part les philosophes,  de la philosophie d’Epicure ?  Il ne reste plus guère de lui que l’adjectif fabriqué à partir de son nom. Encore a-t-il été  en quelque sorte diffamé, puisque ce terme d’épicurien à été souvent utilisé pour décrire un homme avide des plus basses jouissances, alors que dans les jardins d’Epicure, lieu de son enseignement, ce qui était cultivé c’était la sobriété et la frugalité. Sur ces qualités prenaient alors naissance, parce qu’étant plus rares, les plaisirs de la bouche, les plaisirs du goût – je ne sais si ce mot  avait cours au temps d’Epicure- ce qu’on appelle la gourmandise.

Pour Freud,  le principe de plaisir consiste à obtenir une diminution de l’excitation de l’appareil psychique la plus basse possible. Elle correspond à la satisfaction des désirs inconscients. Mais cette satisfaction se heurte à beaucoup d’obstacles et notamment ceux de la censure qui réprouve un certain nombre de désirs, soit au nom de l’interdit de l’inceste, soit au nom de la morale. La psychanalyse a pour fonction de lever au moins une partie de ces interdits, ceux qui sont posés par un surmoi trop rigoureux, qui voit pour ainsi dire le mal partout, bien au-delà de ce qui est interdit par rapport aux objets parentaux, et par rapport aux règles de morale.

Mais il existe un au-delà du principe de plaisir, c’est ce que Freud a appelé la pulsion de mort. Il existe un antagonisme, une lutte sans cesse renouvelée entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Le désir des hommes de se faire sans cesse la guerre, d’un bout à l’autre de la planète,  en témoigne.

C’est sans doute là que se trouve la divergence de vue entre Freud et Epicure. Pour ce dernier, la mort et la vie s’excluent l’une l’autre, radicalement. Inutile de craindre la mort quand on est en vie  puisque la mort n’est pas là et qu’une fois mort, plus personne n’est là  pour en souffrir. Pour Freud la vie ne va pas sans la mort. Les pulsions de vie s’intriquent étroitement aux pulsions de mort, pour les amadouer, les civiliser.  C’est ce travail de domestication de cette œuvre de destruction, qu’ils retournent éventuellement sur eux-mêmes, faute de pouvoir l’exercer sur les autres, qu’effectuent les analysants  au cours de l’expérience analytique.

C’est un chanson de Juliette qui peut donner une idée de ce qui peut être acquis par l’analyse. Elle a pour titre : « Il n’est pas de plaisir superflu » :

« Eve a goûté, sucé, mordu

Le succulent fruit défendu

Le bonheur vaut la réprimande

Ulysse n’est pas revenu

Et Pénélope n’en peut plus

Vite, un homme pour la gourmande !

Profitons de l’instant, saisissons le présent

Osons, ne restons pas inerte

Quand le monde court à sa perte

Il n’est pas de plaisir superflu !

Elle est si bonne l’eau Jésus

Quelle idée de marcher dessus

Viens te baigner rejoins la bande !

Jeanne est pucelle à son insu

Elle a tout donné et rien reçu

Du bûcher qu’on la redescende

Profitons de l'instant, saisissons le présent

[...]

Pendant qu’il traque la morue

Sa femme drague dans nos rues

C’est le sort du pêcheur d’Islande

Ciel !  Votre mari s’est pendu

Madame pas de temps perdu

[…]

Profitons de l'instant.... » (1)

Juliette, une épicurienne, avec son « principe du plaisir superflu », est en accord avec Freud : Elle tient compte de la pulsion de mort – « quand le monde cours à sa perte » - mais son nouveau principe de plaisir n’est pas trop entravé par la censure, les interdits et les règles de la morale : « Pénélope n’en peut plus, vite un homme pour la gourmande ».

Par son sens de l’humour, Juliette échappe et surtout nous permet d’échapper à ces contraintes. C’est le bonheur !

(1) Le festin de Juliette.

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31 mars 2006

Aux noms des poètes et des romanciers

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         Emile Zola  et James Joyce

Se demandant par quels mécanismes les poètes et les romanciers arrivaient à nous intéresser, à nous toucher, par leurs œuvres, Freud compare leurs inventions littéraires tout d’abord aux jeux des enfants, puis aux fantaisies ou aux rêveries diurnes des adultes en proie aux insatisfactions de leur vie réelle.

Ces fantaisies sont toujours des rêves de gloire associés à des rêves érotiques puisque tous les exploits du sujet sont toujours en fait dédiés à une Dame. Le poète est celui qui sait mettre en mots ses fantaisies et c’est en s’identifiant à ses héros, que le lecteur partage toutes leurs épreuves et  leurs triomphes. Ces poètes  deviennent célèbres, ils sont reconnus. Ils ont, comme on dit, un nom, voire un grand nom.

Tout comme James Joyce voulait se faire un nom, un nom dont les universitaires parleraient pendant trois cents ans, Emile Zola comptait lancer son nom à la face de tous ceux qui l’avaient méprisé, en choisissant, pour dieux, l’orgueil et le mépris, surtout en faisant mordre ses ennemis par « le serpent de l’envie ». C’est tout au moins ce qu’il écrivait à Paul Cézanne, l’année de ses vingt ans.

Est-ce que tout comme James Joyce, Emile Zola avait, lui aussi, besoin de se faire un nom pour suppléer aux carences de la métaphore paternelle ?

Est-ce qu’il y a dans l’œuvre de Zola, quelques éléments qui nous indiquent en quoi il fût, en son temps, et selon son désir, un héros, le plus jeune des fils, préféré de la mère, celui qui se risque à affronter le père, et  vise ainsi à reprendre sa place mais non sans avoir à franchir beaucoup d’épreuves avant de pouvoir être reconnu ?

Nous pouvons voir se dessiner cette fonction du héros, dans le premier de ces romans, celui sur le sacrifice duquel s’édifie toute la fortune de la famille, ce fragile adolescent qui payera sa révolte, au moment du coup d’état de Napoléon III,  en se faisant tuer par un gendarme, celui qui s’appelle sylvère. Il est d’ailleurs accompagné d’une seconde victime, une héroïne féminine, fauchée dans la fleur de ses seize ans, Miette.

Il faudrait suivre, bien sûr, dans toute la série des Rougon-Macquart, car s’y déploient, dans sa grande richesse, les fantaisies d’Emile Zola, chacun de ces héros, et notamment le docteur Pascal, dans le dernier roman,celui qui porte son nom et qui termine et boucle la série.

Mais ne peut-on pas dire que Zola avait aussi trouvé son heure de gloire, dans la réalité et d’une façon inattendue, un peu en marge de ses talents de romancier, lorsque fort courageusement il s’est risqué à prendre parti dans l’affaire Dreyfus, avec son célèbre « J’accuse ».

N’a-t-il pas eu ainsi l’occasion de mettre en acte et en scène ce dont il témoignait l’année de ses vingt ans :

         « J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le coeur. Je                tendais la main à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! On me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris: j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliais la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! Je relevai le front et une immense fierté me vint au coeur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi: je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage: et, frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là: je conçus un autre projet: les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation: et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots mépris.»Zola, Lettre à Paul Cézanne, 25 juin 1860.

Cependant, au cours de cette affaire Dreyfus, certains de ses détracteurs retrouvèrent dans les archives de l’armée, un dossier qui accusait son père de détournement de fonds. Après avoir consulté le dossier, il semble que Zola ait été obligé de reconnaître au moins en partie les faits qui avaient été reprochés à son père et qui l’avait peut-être contraint à donner sa démission de l’armée.

On ne peut s’empêcher de penser que nous retrouvons là ce que soulignait Lacan, le  fait que le Nom-du-Père est là pour unir le désir et

la Loi

, mais que ce qui se transmet ce sont toujours les péchés des pères.

Tout comme pour l’Homme aux rats, la faute du père, sa dette de jeu, avait été mise en scène dans sa grande obsession des rats, ne pourrait-on pas retrouver au fondement de la névrose obsessionnelle d’Emile Zola, cette faute du père effacée ou oubliée et qui fît ainsi brutalement retour à l’occasion du procès. Du coup Emile Zola eut  à défendre deux accusés au lieu d’un, Alfred Dreyfus et François Zola. Tous deux avaient en effet eu maille à partir avec l’armée et c’est par ce fils, héros courageux, qu’ils avaient été défendus, sauvés dans leur honneur. Emile Zola aurait-il su, même inconsciemment, qu’au cours de ce procès où il s’agissait de défendre un innocent, qu’il aurait à défendre son père, à sauver son honneur, pour un délit que lui aurait commis?

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14 avril 2006

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S’agiter comme un Diable dans un bénitier

Il y a quelques jours, dans un monastère de l’arrière-pays niçois, celui du village de Saorge, j’ai eu l’occasion de voir une fresque sur laquelle une femme était exorcisée par deux prêtres.  Elle  crachouillait deux ou trois petits démons qui lui sortaient par la bouche et s'envolaient aussitôt.

J’ai relu avec plaisir quelques textes analytiques à cette occasion.

Charcot s’était beaucoup intéressé aux diables et aux sorcières, il rapprochait les grandes épidémies de possession  du moyen-âge, telles celle des  possédées de Loudun ou encore celle des ursulines  de Saint-Médard, des grandes crises d’hystérie qu’il provoquait à volonté, avec beaucoup de séduction, dans ses services de

la Salpétrière.

Il énumérait les moyens utilisés alors  pour guérir ces convulsionnaires, « la pratique des secours ». Tantôt avec un puissant chenet on frappait le ventre à coups redoublés, tantôt « trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade ». Il paraît que ces secours étaient suivis d’un grand soulagement.

Charcot voulait sans doute ainsi démontrer l’origine ovarienne de ces formes anciennes d’hystérie.

Mais du coup, ce qui se perdait dans cette approche des faits de possession, c’est le fait qu’ils étaient liés au Diable et aux incubes, des créatures lubriques qui prenaient possession des femmes pendant leur sommeil et jouissaient d’elle, en principe à leur corps défendant.

Ce détour par les leçons du mardi de Charcot nous permet surtout de mesurer le pas franchi par Freud dans sa conception de l’attaque hystérique et surtout de souligner comment  il redonne leur plein statut aux diables et démons en proposant cette définition : "Le diable n'est certainement rien d'autre que la personnification de la vie instinctuelle inconsciente et refoulée » Il l’évoque dans un texte qu'il a consacré au caractère et à l'érotisme anal. Cette vie pulsionnelle refoulée est surtout marquée de ces liens à l’orifice anal et la violence même des moyens employés, pour lutter contre ces phénomènes de possession, en porte, elle aussi, la trace.

Dans un autre texte, sur les contes et les farces, Freud raconte également que le diable indique souvent l'endroit où se trouvent des trésors,  mais pour être sûrs de bien pouvoir les retrouver, ceux qui sont les bénéficiaires de ces précieuses informations, étaient obligés de laisser comme repère, ce qu'on appelle "une sentinelle" ou le fameux cadeau des voleurs sous forme d’excréments.

  Ernest Jones, dans son étude du cauchemar, a très longuement étudié ce rôle du Diable comme étant à la fois un substitut du père, mais aussi en tant que celui qui s’est révolté contre l’autorité de Dieu, un archange rebelle, un substitut du fils, quand ce sont des hommes qui l’évoquent ou qui l’invoquent. Quand il s’agit de femmes, les rapports avec le diable sont la représentation de rapports  incestueux avec le père qui se font cauchemars du fait de l’interdit lui-même.

Il écrit « Nous avons déjà fait remarquer que les deux caractéristiques principales du contenu latent du cauchemar sont qu’il est essentiellement sexuel et surtout incestueux. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus sur les activités sexuelles du Diable, elles sont suffisamment illustrées par le proverbe abyssin : « lorsqu’une femme dort seule, le Diable dort avec elle. »

Mais Jones raconte aussi à son propos quelque chose d'amusant, le fait que le diable n'apparaît qu'avec le christianisme et que par contre, dans la religion juive, c'est Yahvé lui- même qui a les deux attributs du bien et du mal : "point n'est nécessaire de réfléchir longtemps sur la nature de Jéhovah pour se rendre compte qu'aux côtés d'un tel dieu, il n'y avait pas beaucoup de place laissée pour un diable". Autrement dit question méchanceté, il ne comptait pas laisser sa place.

Un autre dit "Il est dieu et diable à la fois, mais le plus souvent, il est diable".

Donc cette répartition dieu/diable est un processus de décomposition au niveau du christianisme.

Mais au moins avec ce Diable, toutes les nonnes des couvents pouvaient  rêver qu'elles faisaient l'amour. Ce ne devait pas être possible avec Yahvé. Personne n'aurait osé.

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02 mai 2006

« L’imagination au pouvoir ! »

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Les Essais de Montaigne gardent  encore beaucoup de saveur pour les lecteurs d’aujourd’hui. L’un de ces chapitres a retenu mon attention. Il a pour titre « de la force de l’imagination ». Après une citation latine choisie avec à propos, «  Une forte imagination suscite l’événement », il nous en donne d’emblée un exemple amusant : « La vue des angoisses d’autrui m’angoisse matériellement, et mon sentiment a souvent usurpé le sentiment d’un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier. Je visite plus mal  volontiers les malades auxquels le devoir m’intéresse… Je saisis le mal que j’étudie et je le couche en moi. »

On ne peut trouver plus jolie démonstration de ce qu’est l’identification hystérique au symptôme de l’autre, telle que Freud l’a décrite beaucoup plus tard. C’est une identification  par sympathie. C’est en raison des désirs inconscients qu’on partage avec celui qui souffre qu’on peut s’identifier à lui.

Ces identifications imaginaires qui se produisent comme en  un jeu de miroir, Montaigne en saisit les effets avec beaucoup de lucidité en racontant cette histoire :

Simon Thomas était un grand médecin de son temps, et un jour, au chevet de l’un de ses malades, il lui proposa, comme moyen de guérison, de se reposer le regard sur la fraîcheur du visage de Montaigne alors dans la force de l’adolescence et « de remplir tous ses sens de cet état florissant ». Ce que remarque notre auteur c’est le fait que si l’un pouvait guérir, l’état de l’autre pouvait aussi bien empirer.

Dans la réciprocité, en miroir, si l’un guérissait, l’autre aussi bien pouvait tomber malade.

Il donne encore quelques jolis exemples de la force de l’imagination qui peut provoquer quelques transformations inattendues.  Montaigne semble donc nous dire qu’il suffit de le vouloir avec force pour que ces désirs se réalisent. Il semble être sérieux. Mais cela relève plutôt de la fable.

Faisant appel à Ovide et à ses métamorphoses,  il raconte comment, de par la force de son désir, « son désir véhément » et surtout de celui de sa mère, une jeune fille fût transformée en homme, le soir de ses noces.

Mais Montaigne  apporte, s’il en était besoin, un exemple encore plus probant : En passant par Vitry Le François, il pût voir, un homme nommé Germain qui, jusqu’à l’âge de vingt ans avait été une fille nommée Marie. Voici comment, selon la rumeur, ces faits s’étaient produits : « Faisant quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent. Et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçon, comme Marie Germain. »

Et là on ne peut que s’émerveiller de la connaissance de l’âme féminine dont témoigne Montaigne. Ce n’est pas étonnant, pour lui, que ces faits se rencontrent si fréquemment, car plutôt que de retomber sans cesse sur ce même sujet, en raison de « l’aspreté » d’un tel désir, « cette imagination a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toute, cette partie virile, aux filles ».

Certes Montaigne s’intéresse ainsi aux modalités du désir féminin mais se garde bien d’évoquer les effets que pourrait avoir la force de l’imagination par rapport au désir d’un homme de se transformer en femme. Force nous est d’appeler à la rescousse Boccace qui dans l’un de ses contes invente le personnage un peu simplet de Calendrino qui, croyant être tombé enceint, pour avoir fait l’amour, sa femme voulant rester toujours dessus, fait appel en dernier recours, pour être délivré de cette grossesse pour le moins non souhaitée,  à un médecin qu’il paye en espèces sonnantes et trébuchantes.

Ainsi longtemps avant Freud, le sage Montaigne avait déjà découvert les mystères de l’identification, identifications aux symptômes de ceux avec qui on se sent en sympathie, mais aussi identifications viriles ou féminines au gré des désirs de ceux  qui nous ont mis au monde. Si comme il l’écrivait il se méfiait de cette force de l’imagination et prenait la fuite devant elle, il avait bien tort, car c’est tout d’abord elle qui fait toute la richesse de notre destin d’être humain, comme homme ou comme femme. Mais elle est aussi, cette imagination, à la source des plus belles œuvres d’art. Les étudiants de Mai 68 avaient bien raison de souhaiter que cette imagination arrive au pouvoir. En politique également, elle pourrait être utile.

Le tableau est de Matemma Dall’Occhio

: « Chat en saint » visible sur son blog :http://matemma.canalblog.com

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12 mai 2006

La pulsion de mort, une énigme de la théorie freudienne

me0000041767_3Le concept de la pulsion de mort posé comme un au-delà du principe de plaisir est d’un abord difficile même pour ceux dont c’est le métier d’avoir à faire avec elle, pour les psychanalystes. Le fait qu’elle soit posée comme un au-delà du principe de plaisir, il me semble que c’est cela l’important. Mais c’est surtout sa dénomination, son nom de baptême qui fait énigme.

Or ce qui m’a frappé dès les premières phrases de ce texte, c’est le fait qu’au moment même où il pose les bases de sa seconde topique, Freud fait une sorte de retour aux sources, il revient à cette question de l’hystérie masculine donc à ce qui avait été le point de départ de sa découverte de la psychanalyse, à ces premiers cas d’hystérie qu’il avait étudié chez son grand maître Charcot.

Le texte commence en effet ainsi :

«  A la suite de graves commotions mécaniques, de catastrophes de chemin de fer et d’autres accidents impliquant un danger pour  la vie, on voit survenir un état qui a été décrit depuis longtemps sous le nom de névrose traumatique. La guerre terrible, qui vient de prendre fin, a engendré un grand nombre d’affections de ce genre et a, tout au moins, montré l’inanité des tentatives consistant à rattacher ces affections à des lésions organiques du système nerveux… Le tableau de la névrose traumatique se rapproche de celui de l’hystérie par sa richesse en symptômes moteurs, mais s’en distingue également par des signes très nets de souffrance subjective… »

Freud propose ensuite d’abandonner cette « obscure et nébuleuse question des névroses traumatiques » – qui sont quand même survenues en raison des dangers de mort que comportaient ces traumatismes, pour le jeu de l’enfant avec sa bobine.

Or là aussi, nous ne pouvons que constater combien la mort y est très présente au moins pour Freud.  Il écrit « … j’ai profité d’une occasion qui s’était offerte à moi, pour étudier les démarches d’un garçon âgé de dix-huit mois, au cours de son premier jeu, qui était de sa propre invention… Cet excellent enfant avait… l’habitude d’envoyer tous les petits objets qui lui tombaient sous la main dans le coin d’une pièce, sous un lit…

En jetant loin de lui les objets, il prononçait, avec un air d’intérêt et de satisfaction, le son prolongé o-o-o-o qui, d’après les jugements concordants de la mère et de l’observateur, n’était nullement une interjection, mais signifiait le mot « fort » (loin)

Un jour avec une bobine attachée par une ficelle, il rajouta un autre mot à celui du o-o-o-o celui de« Da » voilà. Il célébrait donc le retour de l’objet, un temps disparu.

Dans ce jeu, deux mots sont associés et c’est ce que retiendra Lacan. L’expérience de la disparition et du retour de l’objet est  déjà, par cet enfant parlant à peine, mise en mots, symbolisée.

Cette disparition des objets, qui n’était  qu’un jeu, est bien pourtant liée à la mort.  C’est ce dont nous témoigne Freud dans la petite note qu’il rajoute dans ce texte : Pendant une longue absence de sa mère, l’enfant s’était fait lui-même disparaître : « ayant aperçu son image dans une grande glace qui touchait presque le parquet, il s’était accroupi, ce qui avait fait disparaître son image. Il s’était attribué à lui-même ce vocable o-o-o-. Il était, lui aussi, parti.

Mais surtout Freud évoque la disparition de sa  fille, Sophie, la mère de l’enfant. .

« L’enfant a perdu sa mère, écrit Freud, alors qu’il était âgé de cinq ans et neuf mois. Cette fois la mère était réellement partie au loin (o-o-o-), l’enfant ne manifestait pas le moindre chagrin. Entre temps d’ailleurs, un autre enfant était né qui l’avait rendu excessivement jaloux ».

Alors cette dénomination choisie par   Freud, celle de pulsion de mort, comme étant un au-delà du principe de plaisir,  n’est-elle pas liée à la cruelle disparition de sa fille ?

Ce texte même ne serait-il pas, pour Freud, le douloureux travail de symbolisation  autour de ce réel littéralement impossible à assumer, la perte d’un enfant ? Nul bien sûr ne peut l’affirmer mais la question mérite d’être posée.

Ce désir de retourner à l’inanimé, ce désir de mort, fait penser à la légende de Niobé qui, pleurant la mort de ses enfants, fut changée en pierre mais, née  de ses larmes,  une source coulait de ce rocher, source de vie. 

Posté par Fainsilber à 15:09 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 juin 2006

Ces plaisirs de la bouche

n10fJ’ai regardé avec grand plaisir, même si c’est loin d’être la première fois, ce film « Le Festin de Babette ». Tous les portraits  de ces paysans d’un village isolé du Danemark sont magnifiques. Ils font penser à ces tableaux de facture ancienne, aux couleurs un peu éteintes mais distinguées. De même les fruits et les légumes de la cuisine de Babette sont autant de belles natures mortes, un plaisir pour les yeux. Nous assistons à la préparation de  ce festin et à sa dégustation par des invités affreusement ignorants de cet art de la table et qui pourtant se révèleront être sensibles à ces agapes inconnues d’eux. Seul, un invité surprise, qui, lui, vient de la ville,  est  à même d’apprécier la haute qualité des mets et des vins proposés. Les noms des plats et des vins sont eux aussi choisis avec soin et, par leur poésie,  nous mettent l’eau à  la bouche. Mais de toute façon il semble bien que le plaisir est aussi pour Babette. Elle nous fait partager les joies que nous donne cette forme particulière de satisfaction de la pulsion qu’est la sublimation.

Avec ce festin de Babette s’évoque aussi le festin de Juliette. De ces deux festins, l’un se voit, l’autre s’entend, puisque c’est une chanson,  mais  tous les deux célèbrent les mêmes plaisirs du goût. Ils nous mettent en appétit. 

Ces plaisirs de la bouche l’enfant les découvre très tôt puisque le sein est son  premier objet sexuel. Mais autour de cet échange entre la mère et l’enfant, ce qu’on oublie souvent c’est le plaisir de la mère d’allaiter, de nourrir son enfant.

C’est ce plaisir là, celui de la mère qui nourrit  que les deux festins, celui de Juliette et celui de Babette mettent en scène.

Mais Juliette qui a écrit, mis en musique et chante ce festin y ajoute une autre dimension, celle pourtant si juste de la mort.

« La table sera mise quand vous arriverez,

Amis, amours, amants et autres associés,

Vos noms seront mis aux dossiers de vos chaises

Dans un silence inquiet, vous vous compterez treize

…..

L’invitation dira : Minuit, on vous attend,

Venez, vêtus de noir, comme aux enterrements.

Si vous portez des fleurs que ce soit des violettes !

Soyez mes invités, au festin de Juliette ! »

Tous les mets et les vins servis pour ce festin sont endeuillés de noir : des pains de sarrazin, des olives de Turquie,  caviar et chocolat noir, des mûres et des guignes… « Noir  dans les verres noirs et noir dans les assiettes ».

« Vous m’avez tant aimée, chante-t-elle, oui, pour une gourmande, c’est une fin parfaite  de sceller son destin au festin de Juliette ! »

C’est donc ce dernier festin qu’elle offre généreusement à tous ses amis, le jour de son enterrement. Mais puisque ce n’est que le temps d’une chanson, souhaitons encore longue vie à cette extraordinaire femme poète.

Ces plaisirs du goût, y compris celui du goût de la psychanalyse, m’ont évoqué ce que Lacan avait écrit, il y a bien longtemps, de l’Imago du sein maternel. C’est un fait bien connu que ces premiers liens de l’enfant à sa mère marque en effet la vie amoureuse de chacun et pas seulement par tous ces plaisirs de la bouche, mais ce que j’en ai surtout retenu, cette fois-ci, c’est ce qu’il décrit des satisfactions maternelles qu’ils apportent en écho à ces premiers liens. La petite fille qui a été nourrie par sa mère, est, en quelque sorte, une mère comblée quand, à son tour, elle peut tenir un enfant dans ses bras et l’allaiter.

Lacan, dans « Les complexes familiaux, écrivait : « Dans l’allaitement, l’étreinte et la contemplation de l’enfant, la mère en même temps reçoit et satisfait le plus primitif de tous les désirs… Seule l’Imago qui imprime au plus profond du psychisme le sevrage congénital de l’homme – soit la séparation du sein maternel – peut expliquer la puissance, la richesse et la durée du sentiment maternel. La réalisation de cette imago dans la conscience assure à la femme une satisfaction psychique privilégiée… »

Ce festin de Babette et ce festin de Juliette sont des rejetons de ce primitif désir, celui d’être une mère aimante et qui nourrit bien ses petits, ses petits et tous ses amants et amis, une manifestation sublimée de cette « satisfaction psychique privilégiée », l’un de ces bonheurs précieux que nous offre la vie.

Posté par Fainsilber à 09:50 - psychanalyse - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 juin 2006

Non, la psychanalyse n’a rien à faire avec les neuro-sciences

lesonge

Non, les nouvelles techniques d’imagerie médicale et les avancées de la neurologie ne concernent en rien la psychanalyse. Elle n’appartient pas à ce champ de recherches.

Certains pensent et l’affirment haut et fort que  la psychanalyse va être remise au goût du jour avec ces nouvelles techniques d'imagerie médicale et les avancées de la neurologie. Cela n’est pas possible car  le  champ de la neurologie n'est pas le sien. Quand Freud a abandonné Charcot et ses tentatives d'approche anatomique de l'hystérie et quand il a décrit le mode de fonctionnement de l'appareil psychique, il a bien dit et écrit qu'il ne s'agissait pas pour lui - et en aucun cas - dans sa description, de localisations anatomiques.

Et même, si pour le décrire, il a emprunté à la neurologie une partie de son vocabulaire, pour des raisons de commodité, tels ces mots de neurones ou de synapses, il suffit de lire l'esquisse d’une psychologie scientifique ainsi que le chapitre 7 de L’interprétation des rêves,  pour découvrir qu'il décrit ainsi un mode de fonctionnement de l'appareil psychique qui vise à rendre compte de la clinique analytique qu'il découvre en même temps que son auto-analyse.

Freud s'est servi de ce vocabulaire exactement comme Lacan emprunte à la linguistique le terme de signifiant et de signifié. D'ailleurs, il suffit pour le constater de voir comment dans l'Ethique de la psychanalyse Lacan reprend ligne à ligne ce travail de Freud sur l'appareil psychique et pour le retraduire en termes de "frayages signifiants". Ce qui prouve bien qu'il ne saurait s'agir en quoique ce soit de trajets nerveux ni d'une quelconque localisation cérébrale.

Je pense que c'est une façon pour la médecine de reconquérir le champ de la psychanalyse, champ qui, avec Freud, lui avait échappé. Remettre ainsi au pas la psychanalyse, est aussi pour des scientifiques une façon de nier le fait qu'il y a un champ de savoir qui leur échappe et qui peut même leur être radicalement inaccessible sous la forme de l'existence de l'inconscient.

A ce propos je me rappelle une petite anecdote du temps où j'étais encore médecin mais où j'avais quand même déjà commencé une analyse, ce qui vous ouvre quand même à cet autre savoir. J'assistais donc toutes les semaines à une réunion de travail en milieu hospitalier. Les médecins y présentaient leurs cas difficiles. Donc l'un d'entre eux parlait d'une de ses patientes qui, encore très jeune, avait été opérée d'une hystérectomie, et qui depuis souffrait d'une très grave obésité. Alors qu'ils se posaient tous beaucoup de questions sur les dosages endocriniens de cette patiente, j'avais simplement osé demander  pour quelle raison cette jeune femme avait eu une hystérectomie. A peine avais-je prononcé cette phrase que le chef de clinique était tombé dans une fureur noire. Il m'avait répondu si vertement que je pensais avoir mis le doigt sur quelque chose qu'il n'avait pas repéré, le lien qu'il y avait entre les troubles de cette femme et cette opération mutilante. Je sais bien que de nos jours, ces effets d’une hystérectomie ne seraient peut-être plus ignorés des médecins eux-mêmes, mais quand même, dans les milieux médicaux hautement spécialisés, il n’en reste  pas moins vrai qu’il n’est pas toujours bon d’évoquer, même pas  la psychanalyse, mais l'existence de l'inconscient.

Les scientifiques aiment bien que  que tout soit rationnel et explicable. Ce qu'ils ne veulent pas savoir c'est que les symptômes psychiques, eux aussi peuvent s'expliquer mais  autrement que par des localisations cérébrales.

Quand j'écris que le savoir médical et la formation médicale ne préparent  pas aisément à l'accès de cet autre savoir que nous a révélé Freud, je ne  dis pas pour autant  que certains médecins ne puissent pas être tout à fait sensibles à ce savoir là.  Un temps il y en avait beaucoup de médecins généralistes qui organisaient des groupes Balint pour pouvoir parler un peu de leurs relations avec les malades,  mais leur formation, qui est une réelle accumulation de savoir, ne les y pousse pas d'emblée. Ce savoir là, nous sommes bien contents de le trouver quand nous sommes justement malades. J’ai fait vingt ans de médecine générale et je suis donc un peu au parfum de la réalité des faits (même si c'était, il y a longtemps).

Pour la question des neuro-sciences, j'ai décidé de ne plus me taire et de ne plus laisser dire qu'elles viennent en fin de prouver la validité des thèses freudiennes.

Si vous avez lu comme moi, ce rapport de l'ISERM sur le dépistage de la délinquance avant l'âge de trois ans, vous pouvez constater où nous mènent ces prétendus progrès scientifiques appliqués au champ de l'inconscient à de la pure et simple folie.

Si des psychanalystes commencent à se compromettre avec ces thèses où irons- nous ? Ce n'est pas une démarche acceptable ni du point de vue intellectuel, ni d'un point de vue éthique.

En tout cas cet amalgame, cette confusion si elle est possible c'est faute de lire avec sérieux et ce que Freud en raconte et tout autant la façon dont Lacan commente cette esquisse d'une psychologie scientifique dès ces premières séances de l'Ethique de la psychanalyse. Il suffit en effet de les lire pour constater que le champ du signifiant n'est pas un champ anatomique qui, de plus, pourrait être retrouvé dans une localisation cérébrale.

Posté par Fainsilber à 11:28 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 août 2006

« Ote-toi de mon soleil ! »

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Alexandre le grand et Alexandre le petit

Les chiens aboient et la caravane passe. La légende rapporte que les cyniques aboyaient et mordaient comme des chiens devant la caravane des gens de la cité, ce qui leur avait valu ce nom. Le plus célèbre de ces cyniques (du mot chien) était Diogène, élève d’Antisthène. Avec ces philosophes, le vieil adage, « chassez le naturel, il revient au galop » ne tenait plus, car ils ne l’avaient  jamais chassé. Diogène  satisfaisait tous ses besoins en public. Il fut à la lettre un SDF de son temps. Il n’avait pour tout bien que son manteau et une besace et avait élu domicile dans un tonneau. Il se moquait beaucoup de Platon, le traitant d’incorrigible bavard, en raison de la savante dialectique développée par Socrate.  Ainsi pour démontrer le ridicule de la définition de l’homme que Platon  avait donnée, celle d’un bipède, sans plume, Diogène avait fait plumer un poulet. C’était donc un contestataire avant la lettre de l’ordre social établi.

Freud à sa façon l’était lui aussi.  Voici qu’il avait découvert, avec l’invention de la psychanalyse, un autre champ de savoir, celui-là immaîtrisable et inaccessible aux savants imbus de leur science, un savoir inconscient, tout à fait singulier, qui nécessite, pour y avoir accès, patience et modestie.

Freud, dans ce champ de l’inconscient, laisse le naturel qui avait été chassé, celui de nos désirs inconscients, revenir au galop, pour y retrouver ses titres de noblesse, ceux de la jalousie et de la rivalité éprouvés envers nos semblables que nous avons dû abandonner pour devenir des êtres « dits » civilisés.

Alexandre le petit, le petit frère de Freud

Il nous en fait un jolie démonstration : Freud lit son journal et croit lire « Un voyage, Im Fass, en tonneau », au lieu de « Zu Fuss, à pied, à travers l'Europe ». Pour analyser ce petit acte manqué, cette erreur de lecture, Freud pratique ce qu'il appelle la règle de l'association libre : c'est-à-dire qu'il note, au besoin par écrit, tout ce qui lui vient à l'idée à propos de cet acte manqué. Il part, bien sûr, sur la piste de Diogène et de son tonneau. Il pense aussi à sa célèbre réplique : « Ôte-toi de mon soleil » et arrive donc à la vie d'Alexandre le Grand. Il ne peut avancer plus dans le déchiffrage de cette erreur car il a oublié que celui qui lui faisait de l'ombre n'était pas Alexandre le Grand mais Alexandre le petit, son petit frère.

Il ne retrouve sa trace que quelque temps après, en nous racontant que son frère était expert en matière de tarifs et de transports et qu'à ce titre il avait failli être nommé professeur dans une école de commerce. Leur mère, Amalia, manifesta sa mauvaise humeur à l'idée que le plus jeune, Alexandre, obtienne avant l'aîné, Sigmund, ce titre de professeur tellement convoité.

Mis en concurrence tous les deux, par le désir de leur mère, Freud exprime ainsi par cette erreur de lecture sa jalousie et sa rivalité vis-à-vis de son frère.

C'est vraiment bizarre, pense-t-il, qu'on puisse devenir aussi célèbre et avoir son nom dans les journaux pour s'être ainsi fait rouler en tonneau à travers l'Europe alors que moi, grand spécialiste des transports amoureux, inventeur de la psychanalyse, je ne suis pas encore devenu professeur extraordinaire !

Posté par Fainsilber à 12:16 - psychanalyse - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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