10 septembre 2006
Superstitions
La structure d’une névrose obsessionnelle est approchée par Freud avec l’aide de termes qui riment entre eux, obsession, compulsion, superstition. Echappe à cette série, le doute.
La superstition est définie comme une « croyance irrationnelle à l'influence, au pouvoir de certaines choses, de certains faits, à la valeur heureuse ou funeste de certains signes ». (Furetière)
A propos de superstition, en Corse, c’était la coutume, enfin du temps de ma jeunesse, de mettre au cou des bébés un brin de corail qui avait une forme allongée et qu’on pouvait tout à fait interpréter comme un symbole phallique. Il avait pour but de protéger ces enfants du « mauvais œil ». De même quand une femme s’extasiait devant un bel enfant au fond de son landau ou de son berceau et disait « quel beau bébé ! » aussitôt, il fallait prononcer cette phrase destinée à le protéger de sa jalousie éventuelle qu’elle était sensée éprouver par cette formule « que le Bon dieu le bénisse ! » autrement dit qu’il le protège de ces désirs de morts.
C’est une jolie démonstration des nécessités de la métaphore paternelle, même si elle se révèle un peu faiblarde, dans la mesure où on est obligé d’en appeler à la bienveillance de Dieu, pour protéger cet enfant de la jalousie d’une autre femme.
Ce qui prouve bien dans ces faits de superstition que les protagonistes sont au fait de cette jalousie inconsciente qui vise l’objet du désir de l’Autre, voire le souhait de sa destruction. Car c’est cela le mauvais œil, c'est jeter un regard mauvais, un regard qui tue.
Etre superstitieux, c’est prendre en compte les désirs inconscients, les siens et ceux des autres, savoir qu’ils ne sont pas forcément pleins de mansuétude à l’égard d’autrui, et avoir surtout peur qu’à les avoir seulement pensés, ils peuvent se réaliser. Cela tient à la magie.
Dans le texte de l'Homme aux rats, Freud donne quelques exemples de ces mauvais souhaits qui se réalisent, mais c'est peut-être aussi, comme pour les souvenirs- écrans qui sont construits, en fait, au moment de la puberté et reportés ensuite au temps de l'enfance, ces souhaits peuvent prendre de l'importance, être réveillés une fois l'événement souhaité survenu. Mais pas toujours.
Freud raconte, dans le journal d’une analyse (1), comment Ernst avait souhaité la mort d’un de ses voisins, pour pouvoir occuper sa chambre, dans la maison de santé où il se trouvait. Quand il sut que « Le Professeur » avait pris sa chambre il s’écria furieux « que l’apoplexie le frappe ! ». « Deux semaines plus tard il fut troublé dans son sommeil par l’idée d’un cadavre. Il l’écarta, mais le lendemain matin, il apprit que le Professeur avait réellement été frappé d’apoplexie ». Comment ne pas être ensuite terrifié par le fait que son souhait s’était réalisé ?
Dans son ouvrage « Psychopathologie de la vie quotidienne », Freud reprend cette question de la superstition, il en donne une approche théorique plus élaborée :
« Celui qui a eut l’occasion d’étudier à l’aide de la psychanalyse les tendances cachées de l’homme se trouve en état de connaître pas mal de choses sur la qualité des motifs inconscients qui se manifestent dans la superstition. Chez les névrosés, souvent très intelligents et souffrant d’idées obsédantes et d’états obsessionnels, qu’on constate avec le plus de netteté que la superstition a sa racine dans des tendances refoulées d’un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d’un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal à d’autres, mais qui dirigé par l’éducation, a réussit à refouler ces souhaits dans l’inconscient, sera particulièrement enclin à vivre dans la crainte perpétuelle qu’un malheur ne vienne le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente » (2).
Je me pose une question, est-ce que cette crainte obsédante que quelque chose n’arrive à sa Dame et à son père même dans l’au-delà, donc cette obsession de l’Homme aux rats n’était pas elle-même une manifestation de sa superstition ?
Comme si la superstition était première et que c’était elle qui engendrait des obsessions, obsessions qui créaient à leur tour, comme un système de défense, des compulsions, des actes compulsionnels, et plus complexes encore, des cérémonials compliqués, des rituels, analogues à des cérémonies religieuses, cérémonies d’une religion secrète et privée que se révèle être la névrose obsessionnelle.
(1)Journal d’une analyse (L’homme aux rats), PUF, p. 97.
(2) Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, p. 297.
13 septembre 2006
Les motivations inconscientes du criminel, du délinquant… et de ses juges
Parmi le bouquet des trois textes que Lacan a consacré à la question de l’agressivité en psychanalyse et son extension dans le champ social, textes qui datent des années 1948, l’un d’eux a pour titre « fonction de la psychanalyse en criminologie ». Dans ce texte, il fait référence à des ouvrages écrits par des analystes contemporains de Freud. Il cite en effet Auguste Aichhorn, qui s’est occupé des questions de la délinquance des jeunes, avec une approche analytique, Kate Friedlander qui a étudié ce qu’elle appelle les « personnalités névropathiques » mais évoque surtout un ouvrage paru en 1928, écrit par Alexander et Staub qui a pour titre « Le criminel et ses juges ».
L’originalité de leur démarche est de mesurer à l’aune des motivations inconscientes qui sont les mêmes, à la fois les criminels et leurs juges. De ces motivations nous en retrouvons trace dans l’histoire de l’Homme aux rats. Il était en effet docteur en droit et après avoir terminé ses études avait trouvé du travail. Or, parmi toutes ses obsessions, il était souvent obligé de demander à son ami, s’il pensait qu’il était un grand criminel et avait à chaque fois besoin d’être rassuré par lui. Freud souligne que ces obsessions augmentaient en intensité et en nombre lorsqu’il s’occupait de droit pénal, c'est-à-dire de cette partie du droit qui concerne l’évaluation des peines en fonction des crimes et des délits.
Ainsi au moment où ils s’interrogent sur le sens des aveux d’un criminel et sur le fait qu’il ne peut que se contredire en raison de la surdétermination de tout acte, y compris de tout acte criminel, Alexander et Staub franchissent résolument la barrière qui sépare en principe le criminel de ses juges, et commencent à s’intéresser donc aux motivations inconscientes qui président au choix de leur carrière, de leur métier.
Ce sont des faits connus, mais il n’est pas inutile de les rappeler, de les reformuler.
« La psychanalyse, écrivent ces auteurs, montre qu’on peut en même temps consciemment aimer et inconsciemment haïr le même être et vice-versa. On tue donc à la fois par haine et par amour… Et la même surdétermination vaut autant pour les aspirations criminelles que pour les actions socialement reconnues. Le sadique colonial a, pour rationaliser vaguement l’épanouissement de sa cruauté, la tâche d’éduquer, par une sévère discipline, les sauvages en hommes sociaux. Ainsi, il est vrai que, dans d’autres proportions, on trouve les deux tendances opposées, la volonté sociale consciente d’éduquer et le cruel instinct de domination qui agit chez tous les éducateurs ».
Plus loin il rajoute « le psychanalyste sait trop bien que, dans des professions socialement très importantes et considérées, comme celle de chirurgien ou de procureur de la république, une composante sadique domestiquée joue un rôle important et peut souvent avoir été décisive dans le choix de la profession. »
S’il en est ainsi, pour ces professions, qu’en est-il du choix du métier de psychanalyste ?
C’est la raison pour laquelle une longue analyse est nécessaire pour que ces motivations inconscientes qui ont présidé à ce choix aient été explorées et mises à jour. Le chemin accompli se mesure à la distance qu’il y a entre ces deux formulations, celle du désir de devenir ou d’être psychanalyste et ce que Lacan a appelé « désir du psychanalyste », c’est ce désir-là qui est mis en jeu dans chaque analyse entreprise, avec chacun des analysants. Mais à chaque fois entre ces deux termes - « désir d’être analyste » et « désir du psychanalyste »- sont mis à l’épreuve et, seul le dernier, devrait pouvoir emporter la partie avec ce « du » qui indique que l’analyste a abandonné son narcissisme pour pouvoir occuper cette place du psychanalyste, au cœur de ce que revit, dans le transfert, l’analysant.
16 septembre 2006
La salle d’audience du sujet névrosé
Où il se met lui-même en accusation
Cet été, j’ai lu un livre que j’ai beaucoup aimé qui s’appelle « le criminel et ses juges ». Ce livre écrit par des psychanalystes de la génération de Freud aborde la question du crime et de sa punition par la justice dans une approche analytique tout à fait neuve, en fonction des désirs de meurtre inconscients de tout un chacun, y compris bien sûr des juges.
Lacan a pris appui sur cet ouvrage, entre autres, pour écrire et déployer surtout son argumentation dans son texte des Ecrits « Fonctions de la psychanalyse en criminologie ».
Je vous cite un passage de ce livre qui a été écrit en 1928, par Alexander et Staub. C’est paru à NRF. Je l’ai trouvé sur Internet, d’occasion.
Le titre du chapitre est en lui-même déjà très éclairant : « La théorie psychanalytique de la formation du symptôme névrosique comme fondement de la psychologie criminelle ». Autrement dit, les auteurs partent tous les deux de la métapsychologie de la névrose, pour éclairer analytiquement ce qu’il en est des actes criminels.
« Un examen psychanalytique du criminel et du crime qui puise son matériel scientifique tout entier surtout dans la connaissance psychanalytique des névrosés, ne peut pas éviter, avant d’entrer dans ces problèmes spéciaux, de donner au moins dans un court exposé, les résultats de la théorie analytique des névroses… La névrose est donc l’épanouissement, dans le domaine intrapsychique, des tendances asociales de l’homme cultivé. Elle est dans son contenu psychologique et dans sa structure, une fidèle répétition de la justice pénale de l’histoire primitive » -(Il s’agit, on peut le croire d’une justice expéditive).- « La faute et le châtiment représentent le contenu de toute psychonévrose, sauf que tout cela ne se déroule pas dans le monde réel des actions, mais dans le monde imaginaire des symptômes.Nous ne retrouvons pas seulement dans la psychologie des névroses… Le principe du talion ; nous pouvons encore reconstruire par l’inconscient le contenu de problèmes sociaux des temps primitifs. Le crime originel sous la forme de l’inceste et du parricide et même la forme de la peine primordiale, la castration. C’est une impression étrange, au premier moment même surprenante, que celle du médecin biologiquement éduqué, qaund il fait pour la première fois connaissance avec la théorie psychanalytique des névroses et subitement entend exprimer la nature de ces maladies dans une langue étrangère à lui, en tout cas inaccoutumée dans les sciences naturelles, une langue en partie littéraire, en partie juridique, et de concepts criminologiques […] Il entend parler de faute et d’expiation, de sacrifice et de pénitence, de corruptibilité, de la sévérité des instances psychiques, de besoin d’être puni et d’aveu obsédant. Il a appris jsuqu’alors à à connaître le système des os et des muscles, la circulation du sang, la composition physico-chimique du corps humain… et la psychanalyse le conduit subitement dans une salle d’audience remplie de l’esprit excessivement primitif des peuples primitifs ou de l’enfant, et il apprend que cette salle d’audience existe aussi dans la personnalité de l’homme, plongée dans l’insconscient […] et ainsi se produit cette remarquable métamorphose : le médecin issu d’un enseignement physico-chimique devient subitement, pour comprendre et soigner certaines maladies, un psychologue criminel et doit se plonger dans une étrange justice pénale barbaro-primitive, dont le meurtre, l’inceste, la castration, forme le thème principal. Ainsi le chemin de la théorie psychanalytique des névroses jusqu’à la salle d’audience nous paraît plus court que le chemin jusqu’à l’anatomie et à la physiologie du cerveau et jusqu’à la chimie physique des phénomènes somatiques. »
Ce passage qui fait du névrosé, de tout névrosé, un criminel, de sa névrose, « une salle d’audience où il se défend de sa culpabilité, comme un beau diable, et du médecin devenu psychanalyste, un spécialiste de la criminalité, nous éloigne en tout cas beaucoup des espoirs injustifiés des neuro-sciences de reconquérir le champ de la psychanalyse.
Mais je voudrais aussi vous faire part d’une remarque de Freud dans le journal de cette analyse, remarque qui m’avait en partie échappée au cours de mes précédentes lectures.
Nous savons que Ernst était de formation juridique, il avait l’équivalence d’une licence en droit. Malgré de nombreuses inhibitions il avait réussi à terminer ses études et à trouver du travail. Donc l’analyste signale, à ce propos, que « dans son activité professionnelle, ses obsessions n’apparaissaient que lorsqu’il s’agissait de droit pénal ».
Autrement dit lorsqu’il s’agissait de déclarer ou non quelqu’un coupable et de lui attribuer une peine à la mesure de sa faute, des circonstances atténuantes ou aggravantes, c’est là qu’il recommençait à se poser des questions sur ses propres désirs criminels.
Je voudrais aussi rajouter que dans cette salle d'audience du sujet névrosé, quand l'analyste y pénètre, selon le transfert, il doit y avoir des moments où il occupe toutes les places des différentes "instances" psychiques : quand il occupe la place du surmoi, il est juge, comme petit autre, en tant que moi idéal, il doit être partie adverse ; Comme Idéal du moi il se fait avocat du sujet. Mais je ne sais à quelle instance appartiendrait l’analyste si jamais il se faisait, comme on dit, « avocat du diable ».
En tout cas, à la fin d'une analyse, il me semble que c'est le sujet, l'analysant, qui doit pouvoir s'acquitter lui-même. La faute, sa faute, est celle de tout être humain, c'est celle qui fait de lui un homme, un homme comme son père … ou une femme comme sa mère, en tant qu’elle est la femme du père, la cause de son désir.
12 octobre 2006
Si la guerre des sexes m’était contée…
Je vous recommande un merveilleux petit livre écrit par une femme juriste, Marcela Iacub. Il a pour titre « Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? ». C’est plein humour et d’ironie. Les titres des chapitres sont choisis, avec fantaisie, tels « la belle au bois violée », « les confessions d’Orchidée », avec sérieux, « Impossibles paternités », dans la provocation, « Mères machines ». Pour introduire ce récit, elle dit s’appeler d’un nom plein de promesses, promesses qu’elle tient : Louise Tugène. La première femme qu’elle fait entrer en scène en tant que féministe militante est sa tante avec laquelle elle se bagarre sur la question de la prostitution. C’est ainsi qu’elle aborde la question du féminisme et de ce qui est en quelque sorte son cheval de bataille : « Elle était très radicale et considérait que cette question de la prostitution était centrale dans son combat politique. Elle me disait toujours que c’était ses convictions à l’égard de la prostitution qui l’avaient éloignée de toute idée de mariage et de vie commune avec un homme. Car, affirmait-elle, son amour pour Philomène était purement politique et directement inspiré de sa position à l’égard de la prostitution… Elle disait avoir été éclairée dans ces combats par la pensée des féministes américaines, qui lui avaient révélée en même temps son esclavage et les moyens de s’en libérer. Elle disait que tant que les femmes seront dominées par les hommes, tant qu’elles seront une classe opprimée, aucun rapport sexuel avec eux ne pourra être libre. Par conséquent chaque fois qu’une femme couche avec un homme on a affaire soit à un acte de prostitution soit à un viol (tout en sachant d’ailleurs que la prostitution est une forme de viol ». Cette chère Louise Sans-gène ne manque certainement pas d’arguments pour répondre avec quelque pertinence à sa tante. Elle avance tout d’abord que son amie Angèle s’est avantageusement prostituée deux fois par semaine pour pouvoir se payer des études et devenir ainsi vétérinaire, ce qu’elle, elle, n’a jamais pu faire, alors qu’elle adore soigner les animaux. Son amie déclarait en effet que c’était plus lucratif et plus agréable que d’être obligée de travailler chez McDonald’s. Quant à cette question de l’exploitation des prostituées par des souteneurs ou des membres de la mafia, Louise fourbit un argument imparable : Est-ce que du fait de l’existence de sordides ateliers clandestins où se fabriquent des vêtements bon marché, il serait pour autant venu à l’idée de quelqu’un d’interdire la couture ? Il doit en être de même pour la prostitution. Mais elle continue à réfléchir sérieusement à cette question et se demande quand même si sa tante et les féministes n’en faisait pas une arme politique « afin que les femmes prennent conscience de la nécessité de renoncer à toute sexualité avec les hommes tant qu’il y aurait des inégalités entre les sexes, (ce qui voulait dire dans leur pessimisme viscéral d’y renoncer à tout jamais ». A force d’y réfléchir, elle trouve en défaveur de la prostitution un argument qui lui parait être de poids en se référant à un proverbe que lui avait rapporté une amie argentine (Louise a plein d’amies) ce proverbe est le suivant : « La différence entre se masturber et avoir des rapports sexuels, c’est que, dans cette deuxième activité, on rencontre du monde ». Donc, avec la prostitution, on rencontre certes du monde mais ce n’est jamais pour longtemps. Ce sont des rencontres de passage qui s’opposent donc à ce qu’on fasse couple puis famille, quelque soit par ailleurs sa forme, biparentale, monoparentale et recomposée. Au moment du vote de la loi qui a pour visée de punir les clients des prostituées, sa tante est au comble de la joie « Enfin, ces salauds vont payer, s’écrie-t-elle ? » Louise s’étonnant de cette réaction lui demande « Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait ma tante ?... Ce monde immonde est de leur fait, ce monde dans lequel règne le capitalisme sauvage et mondialisé, le racisme, le sexisme… » Ah ! Si les femmes gouvernaient ! « Il faut qu’advienne le royaume des femmes avec leur amour, leur capacité maternelle de tendresse ; Substituer au phallus l’utérus, qui, lui sait accueillir les étrangers, les malheureux, les autres, car les femmes ont cette capacité magique d’accueillir les autres en elles-mêmes. » En écoutant son père, opposé aux thèses de la tante, Louise en arrive à cette conclusion que « peut-être qu’une bonne guerre entre les sexes en aurait-elle fini avec les inégalités entre les hommes et les femmes, ou plutôt avec la guerre elle-même. » Louise se réfère-t-elle ainsi à cette célèbre phrase « Et la guerre cessa, faute de combattants ». Rien n’affirme que ces valeureux combattants des deux sexes réussiront à faire la paix, peut-être finiront-ils tous par s’être entre-tués. Ce serait bien dommage. Mais je continuerai ma lecture et je vous raconterai la suite de son époustouflante démonstration. Ce livre est intéressant parce qu’il donne une approche de ce qu’il en est de la lutte entre les sexes en 2002, année de la parution de ce livre. Il réactualise donc ce que Lacan en évoquait, en 1948, dans son grand texte « L’agressivité en psychanalyse », notamment dans sa dernière partie, thèse V. « … pour abolir le polarité cosmique des principes mâle et femelle, notre société connaît toutes les incidences psychologiques propres au phénomène moderne dit de la lutte des sexes. » Il en fait une des raisons de cette barbarie qui consiste à détruire des formes culturelles existantes. Il y a des révoltes souhaitables qui introduisent des progrès dans l’énonciation des lois, il y en a d’autres qui sont destructrices. Avec Marcela Iacub, nous pouvons saisir en quoi, elles sont destructrices. C’est ce point de son argumentation que je reprendrai pas à pas, notamment dans cette partie de son livre qu’elle appelle « Impossibles paternités ». La question de la fonction du père y est posée avec acuité, mais certes pas dans le droit fil de l’approche freudienne. En choisissant d’évoquer ce livre de Marcela Iacub, je n’ai pas travaillé dans la dentelle, pas plus qu’elle. Que cette provocation me soit pardonnée ! Pour tenter de l’atténuer, j’ai choisi cette fresque de la Cathédrale Saint Marc, celle où Noé envoie en messagère, une colombe de la paix.
18 octobre 2006
"Qu'avez-vous fait de la libération sexuelle ?"
« Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? » Cette question Marcela Iacub la pose bien sûr aux féministes de notre temps, de nos jours. Si ce livre m’a intéressé, c’est parce que cette juriste rejoint, avec cette question, mais sous une forme réactualisée, puisqu’il a été publié en 2002, ce que Lacan évoquait lui, en 1948, de la « lutte des sexes ».
Louise Tugènes donc recueille les confidences d’Orchidée, sa belle-mère, une féministe de la vieille école : « Tu sais quand j’avais vingt ans, au début des années soixante, tout ce qui était sexuel était très compliqué pour une femme. Non seulement on avait peur de tomber enceinte à chaque fois, mais si cela nous arrivait, les hommes mais aussi nos mères et les autres femmes nous traitaient de salopes, de sales garces. Quand je me suis éveillée à la vie amoureuse, je me suis trouvée dans un monde où mes frères étaient libres de tout, et moi de rien… Très vite j’ai eu un sentiment de grande injustice et je me suis mise à lire des livres qui, à l’époque n’étaient pas traduits en français et qui prônaient la mise en œuvre d’utopies pour parvenir à la libération sexuelle et des choses de ce genre. »
Ce que raconte Orchidée, en fait elle s’appelle Berthe, a évoqué pour moi une sorte de dicton, qui avait cours à cette époque, à propos de l’inégalité des droits entre fille et garçon concernant la vie sexuelle. C’était une sorte de mot d’ordre qui s’adressait aux mères « Rentrez vos poules, je lâche mon coq ».
Il y avait aussi une recommandation que toutes les mères dignes de ce nom adressaient à leur fille nubile « Si jamais tu te laisses séduire par un garçon et que tu tombes enceinte, il ne te restera plus que tes deux yeux pour pleurer » il y avait aussi une autre variante, il ne s’agissait pas de ses deux yeux mais de son mouchoir. Grossesse, que de pleurs, on a versé en ton nom !
Notre Orchidée, mise au parfum par toutes ces lectures venues d’outre-Atlantique, a quitté la maison de ses parents, est devenue journaliste et dans la foulée, s’est faite stériliser « pour pouvoir mener une vie professionnelle et amoureuse tranquille ».
A la fin de son récit, elle annonce quand même à sa belle-fille que tout compte fait son père et elle ont décidé d’avoir un enfant par le biais d’une mère porteuse inséminée par le sperme de son mari. Ils ont, tels Abraham et Sarah, depuis longtemps passé l’âge de procréer, mais c’est cette femme italienne qui a engendré à l’âge de soixante deux ans, qui leur en a donné l’idée et l’envie.
Mais le jugement critique que porte Orchidée sur les féministes de notre époque est lui aussi à retenir car il donne un bon éclairage de ce qu’est devenue de nos jours cette guerre des sexes. Elle, une féministe des mois de mai, en arrive à prendre la défense des hommes !
Elle décrit ainsi cette situation : « Il y avait, je dirais, trois chantiers principaux à entamer, trois territoires de notre esclavage de femmes à reconquérir. D’abord le sexe… il fallait que les femmes puissent avoir des rapports sexuels comme les hommes, qu’elles aient la même liberté.
Par rapport à la famille, au lieu de se débarrasser de la charge que constitue le fait d’avoir à élever des enfants, « elles continuent à être les gardiennes presque exclusives des enfants, à ceci près que désormais elles peuvent exiger bien plus des hommes, être en partie soutenues par les hommes et par l’état… même lorsqu’elles décident de fonder, comme on dit aujourd’hui, une famille monoparentale. Tout cela a encore été fait, au détriment des hommes ; ils doivent subir les enfants qu’elles font, sans leur demander leur avis et doivent accepter sans un mot le fait de ne pas avoir les enfants qu’ils auraient souhaité avoir, lorsque la femme décide d’avorter. De la même façon qu’elles devaient avant subir ces enfants, faute de pilule et d’avortement ».
La situation s’est donc complètement inversée, mais elle présente des inconvénients pour les mères elles-mêmes. « Loin de les émanciper en quoique ce soit, ce renversement les a rendues mères plus que jamais, alors que l’esclavage en question n’est plus subi mais volontaire ».
Le troisième volet de ce chantier qu’Orchidée évoque maintenant est celui du travail. Une phrase résume la situation « En France, moins de cinquante pour cent des femmes travaillent à plein temps ».
Comme si Louise n’en était pas à une provocation près, elle finit son livre par une très jolie métaphore, l’invention d’une machine à fabriquer des bébés, qui libérera pour de bon les femmes. On n’aura plus besoin d’elles pour les fabriquer et les mettre au monde.
Tout cela est bien beau mais que deviendra alors la psychanalyse ! Aura-t-elle encore de beaux jours devant elle ou bien sera-t-elle condamnée à disparaître en même temps que l’existence même de l’inconscient ? Il y a fort à parier que même avec cette machine substitut du ventre maternel, le désir des parents concernant la mise au monde de cet enfant restera pour lui décisif : aura-t-il été ou non un enfant désiré ? Quel rôle aura joué son père auprès de sa mère et auprès de lui ? Est-ce qu’il lui aura transmis son nom, son nom de famille ? L’aura-t-il reconnu ?
20 octobre 2006
Féminisme et féminité
Une jeune femme très sympathique, avec qui je corresponds souvent par mails, m’a posé hier cette question : quels sont les rapports entre le féminisme et la féminité J’ai trouvé cette question très intéressante mais je lui ai demandé quelques jours pour réfléchir un peu à sa question. Au temps où, dans une de ses lettres d’amour adressée à Martha, Freud lui décrivait tout ce qu’il attendait d’une bonne épouse, qu’elle s’occupe de son foyer et qu’elle élève leurs enfants et que surtout elle ne s’avise pas de lui faire concurrence dans les domaines de tous temps réservé aux hommes, il traduisait en allemand le traité de John Stuart Mill sur l’émancipation des femmes et n’était pas du tout d’accord avec le plaidoyer rigoureux du philosophe en leur faveur. Cela m’a fait penser aussi au fait que les premiers mouvements d’émancipation des femmes ont eu lieu, aux Etats-Unis, à peu près au même moment où les lois d’abolition de l’esclavage ont commencé à être respectées. C’était au temps de Freud. Bien sûr il n’est pas question de dénigrer tous les acquis sociaux qui ont été obtenus par ces mouvements féministes, droit de vote, droit de travailler sans avoir besoin de l'autorisation du mari, droit de gérer sa fortune et bien sûr les lois sur l'interruption de grossesse et sur la contraception. Même si, dans nos pays européens, quelques inégalités subsistent encore, il est sûr que dans d'autres pays, ces injustices dont sont victimes les femmes sont encore beaucoup plus graves, dans la mesure où elles sont en quelque sorte privées de paroles. Mais quand même, ces mouvements féministes, dans leur élan, ont dépassé quelquefois les bornes et peut-être faudra-t-il un jour envisager de créer un mouvement d'émancipation des hommes. Je plaisante, mais ce que décrit Marcela Iacub, dans une démonstration sans concession, des rapports actuels entre les hommes et les femmes, pourrait le laisser présager. Je prends appui sur sa démonstration pour évoquer ce que Lacan évoquait de cette « lutte des sexes » en 1948, une lutte des sexes réactualisée, puisque ce livre « Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? » a été édité en 2002. Cette nécessité de prendre désormais, dans beaucoup de cas, la défense des hommes est décrite avec une extrême acuité, dans l’un de ses chapitres intitulé « Impossibles paternités ». Louise Tugènes, la narratrice de ce récit, après avoir donné la parole à une féministe de mai 68, sa belle-mère, qu’elle a prénommée, Orchidée, raconte comment, au cours d’un long voyage en avion, sa voisine, une jeune femme lui raconte sa vie mouvementée entre maris, amants et enfants. «… vous savez, lui dit-elle, ma vie n’a pas été facile non plus… j’ai eu pas mal de problèmes avec les hommes. Heureusement on est assez bien protégées, nous les femmes. Si ces histoires m’étaient arrivées avant, au temps du patriarcat, comme me dit ma voisine qui est une intellectuelle, qui sait ce que je serais devenue ? On dit qu’avant tout était fait pour les hommes. « Vers l’âge de vingt-cinq ans, j’en avais marre de prendre la pilule, de faire attention au cycle et à toutes ces choses. Je voulais en fait être mère ». Le garçon avec qui elle vivait ne le souhaitait pas mais cette Sidonie (elle n’est pas prénommée, dans ce livre, c’est donc moi qui la baptise de ce nom) a quand même arrêté la pilule et comme rien ne se passait de ce qu’elle souhaitait, elle a un jour eu une relation fugitive avec le meilleur ami de son compagnon qui passait par là. « Et voilà, dit-elle, que je tombe enceinte et que j’avertis officiellement ce dernier et officieusement l’ami de passage qui se défausse immédiatement. Mon compagnon n’était pas très content, mais quand je lui ai dit, à voix très basse, si tu ne veux pas l’assumer, je peux avorter, il me répondit qu’il n’en était pas question si moi je voulais le garder. » « Je menais une vie tranquille avec ce jeune homme et le bébé, mais petit à petit j’ai commencé à m’ennuyer » Et la voilà donc partie pour d’autres aventures. Elle rencontre un autre homme et s’en va vivre avec lui, mais voila que les choses se compliquent à nouveau, car son premier compagnon se considérait comme le père de son enfant et voulait continuer à s’occuper de lui. Heureusement, il y a maintenant des tests génétiques et s’est ainsi qu’elle a réussi à se débarrasser de ce premier père encombrant. Avec son nouveau compagnon, un dentiste, ils ont encore fait un enfant. Mais hélas, elle en rencontre un troisième, emmène alors ces deux enfants en province, loin du domicile du père. Comme elle sent qu’elle va avoir une vie impossible avec cette question des droits de visite, lors des procédures du divorce, son avocat lui conseille vivement de l’accuser d’attouchements sexuels sur sa fille. Elle a réussi à se débarrasser du second père, une fois encore : ayant perdu toute sa clientèle, il est parti à l’étranger, et n’a plus réclamé la garde de l’enfant et le droit de visite. Louise Tugènes glisse juste une petite question à son interlocutrice : « Et vos enfants, comment vont-ils ? « Ils sont ravis de leur nouvelle maison à Antibes… -- Je veux dire qu’est-ce que ça leur fait de ne plus voir leur père… Quel père ? Ils ont un père, maintenant, un nouveau père magnifique qui nous aime tous »… En attendant le prochain. Pour Louise Tugènes, cette histoire la décida à se consacrer aux droits des bêtes, plutôt qu’au droit des femmes. Mais pour en revenir à cette question posée des rapports du féminisme et de la féminité, il me semble qu’il est une sorte d’extension dans le champ social d’une des composantes du complexe de castration féminin, tout comme le machisme, qui est le mépris exprimé des hommes, envers les femmes et l’idée de leur supériorité – est une composante du complexe de castration masculin. Ce sont ces composantes conjuguées des deux formes du complexe de castration, celui des hommes et celui des femmes qui doivent entraîner ce qu’on appelle lutte des sexes dans le champ social. Ce qui en donne un bon éclairage c’est un texte de Freud qui pourrait paraître du dernier ringard, celui du «Tabou de la Virginité ». Il y analyse en effet le thème si souvent repris dans les œuvres d’art, celui de Judith et Holopherne. Pardon pour cette provocation. C’est Marcela Iacub qui m’y a incitée.
14 novembre 2006
Luttes intestines entre institutions analytiques
C'est un fait bien connu qu'existent des relations de rivalités et de jalousies, voire de haine, entre les différentes institutions analytiques, on ne peut guère le leur reprocher car, comme tout groupe humain, elles n'échappent pas aux lois de son fonctionnement et notamment à cette fondamentale nécessité d'avoir un ennemi extérieur, qui déviant la haine vers lui, maintient ainsi, sinon dans l'amour, au moins dans la cohésion, chacun de ces groupes.
Mais je crois quand même que ces luttes, qui peuvent paraître, vue de l'extérieur, "intestines", méritent quelquefois d'être soutenues fermement, d'un point de vue théorique, par exemple, c'est le cas des divergences de vue entre Lacan et Maurice Bouvet, dans leurs approches respectives de la névrose obsessionnelle. Lacan s'insurgeait en effet contre la façon dont Bouvet se situait dans sa fonction d'analyste, se donnant comme une sorte de modèle, d'idéal du moi, ou de moi idéal, critère de normalisation pour l'analysant. Mais ces "luttes" ne sont intéressantes que lorsque ces échanges sont pris au niveau des textes auxquels on peut se référer.
Une des "luttes" actuelles qui serait à soutenir fermement, serait celle de s'ériger contre le fait que les neuro-sciences viendraient corroborer ce que Freud avait découvert du mode de fonctionnement de l'appareil psychique, ramenant ainsi, subrepticement, la psychanalyse, dans le giron de la médecine, giron que Freud avait résolument abandonné, en inventant la psychanalyse, son texte "Eloge funèbre de Charcot, laissant preuve écrite de cet abandon.
D'autre part, dans ces luttes fratricides, il est courant de voir opposer, soit dans l'admiration la plus béate, soit dans le rejet le plus total, les lacaniens et les non-lacaniens. Je ne crois pas que cela ait grand sens de répartir ainsi les analystes.
Je trouve tout d'abord qu'il est absurde de se qualifier ou d'être qualifié d'un adjectif fabriqué à partir du nom propre de quelqu'un d'autre. Cela va tout à fait à l'encontre des positions subjectives de l'analyste, par rapport à la psychanalyse, si celle-ci ne peut être que réinventée par chaque analysant.
Mais de plus, tout comme on ne peut pas dire toutes les femmes, il me semble qu'on ne peut pas dire non plus "tous les lacaniens", parce qu'il y a mille et une façon d'être lié à Lacan. Les uns étaient ses analysants, d'autres ses élèves, certains suivaient ses séminaires ou les lisaient.
En un temps, quand il était à la mode, se dire lacanien pouvait relever du snobisme. Au moins maintenant nous sommes débarrassés de ces lacaniens snobs - c'est toujours ça de gagné - et peut-être que bientôt, cela sera vraiment mal vu et, sans doute, pas pour rien.
Quant aux analystes d'autres écoles, dits non-lacaniens, il y a belle lurette qu'ils se réfèrent à Lacan et à l'inconscient structuré comme un langage.
Mais il y a un argument de plus pour refuser cette bipartition centrée autour du nom de Lacan et de son adjectif, il ne faut quand même pas croire que nous avons tous - analysants ou analystes - des oeillères, il y a bien d'autres travaux d'analystes qui sollicitent notre attention et notre intérêt. Je pense par exemple à ce délicieux petit livre de Winnicott qui s'appelle "Lettres vives" et aussi aux bouquins de Aichhorn et de Kate Friedlander qui ne sont pas du tout démodés dans leur approche des questions de la délinquance. Cela ferait grand bien à nos hommes politiques d'aller y jeter au moins un petit coup d'oeil, ça leur éviterait de raconter quelques énormes bêtises, ce qui ne veut pas dire pour autant que ça leur permettrait de trouver des solutions autres que celles d'une démarche analytique donc au un par un.
18 novembre 2006
Feuilles de soins, feuilles de maladie ou feuilles de participation à l'analyse
Certains analystes, c'est un fait bien connu, signent des "feuilles de maladies" car il ne veulent pas demander à l'analysant plus qu'il ne peut payer pour avoir la possibilité de faire une analyse.
La signature de ces feuilles de soins est donc financièrement plus confortable pour l'analyste. Elle lui assure un revenu plus important et régulier par rapport aux prix des séances que pourrait payer l'analysant, en fonction de ses revenus à lui. Mais elles ne sont pas bénéfiques pour l'analysant, en raison de ce statut de malade, de soigné, de patient, qu'elles lui donnent.
Mais elles ne sont pas non plus bénéfiques pour celui qui devrait être en position d'analyste, car lorqu'il signe des feuilles, quoiqu'il puisse en dire, il garde son statut de médecin psychiatre.
Or il faut quand même choisir. Ou on est psychiatre, ou on est analyste, et c'est difficile de jouer sur les deux tableaux à la fois. Ou on soigne avec des feuilles de soin, ou on analyse.
Je sais bien qu'on va me répondre " oui mais, même en signant des feuilles de soin, on écoute". C'est vrai, pourtant cela ne suffit pas, car le cadre symbolique qui est ainsi posé, pour que l'analysant parle et soit entendu, n'est pas indifférent. Il suffit de lire pour cela avec attention les règles techniques que Freud a posées concernant les débuts d'une analyse avec le temps et le prix des séances.
Autour de cette question de l'argent, c'est là que l'on retrouve la différence entre l'actif et le passif, entre le participe passé et le participe présent, entre le soigné et le soignant, entre l'analysé et l'analysant.
L'analyste n'est là que pour permettre à l'analysant de mener à bien ce que Lacan a appelé "la tâche psychanalysante". De cette tâche, il en est responsable, c'est à lui de la mener à bien, même si, par son acte, l'analyste est là pour en créer les conditions. La participation financière de l'analysant, à la mesure de ses moyens, constitue la preuve de son engagement dans ce travail et lui donne les moyens aussi de s'acquitter de sa dette vis-à-vis de l'analyste.
C'est ce à quoi fait obstacle cette pratique issue de la médecine, celle qui consiste à signer ces feuilles de maladie.
Il faudrait donc trouver d'autres solutions : proposer par exemple de débaptiser ses feuilles de maladie et les appeller "Feuilles de participation aux frais de l'analyse". Cela aurait un triple avantage -permettre à tous ceux qui le souhaitent d'entreprendre une analyse mais en la payant en partie de leurs deniers.
- Permettre à l'analyste de gagner sa vie décemment.
- Mais aussi cela pourrait de mettre fin à la totale gratuité des analyses dans les centres gérés par l'Etat, puisqu'il il pourra être ainsi demandé, ce qui n'est pas possible actuellement - aux analysants de participer eux aussi en argent au travail de leur analyse. "En argent", ce qui évite de devoir payer, comme on dit, "en nature", à savoir au prix de leurs symptômes.
22 novembre 2006
Quand un psychanalyste, au temps de Freud, s'intéresse aux questions de la délinquance
C’était encore au temps de la découverte de la psychanalyse. Auguste Aichhorn a écrit un livre qui a pour titre « Jeunes en souffrance », avec en sous-titre « Psychanalyse et éducation spécialisée ». Il a été édité en 1925 et est présenté par un préambule écrit ^par Freud.
Ce préambule fait justement bien la jonction entre la psychanalyse qui est un lien à deux et son extension possible dans le champ social.
Mais ce que je voulais surtout vous raconter à ce propos, c’est une expérience qu’Aichhorn a tentée, non sans quelques angoisses, avec un groupe d’enfants particulièrement agressifs, qui, par exemple, dans les bagarres qu’ils avaient entre eux, jouaient aisément du couteau.
A contre-courant de ce qui se faisait habituellement et contre l’avis de l’équipe des éducateurs, en tant que directeur de ce centre spécialisé, avait décidé de ne pas s’opposer à ces actes de violences, de les laisser se déployer sans intervenir et notamment de supporter vaillamment les manifestations de mépris et les injures qu’ils provoquaient ainsi, dans l’espoir qu’ils finiraient quand même bien par répondre.
C’est ainsi que ces jeunes délinquants ont absolument tout cassé dans leurs lieux d’hébergement. Il donne des exemples concrets de ce que devait être leur vie quotidienne : un enfer.
Mais quand même après un temps d’exaltation de la violence, il y eut des temps au moins momentanés d’accalmies. Il les explique ainsi :
« Le fait qu’en dépit du comportement moqueur des jeunes gens qui dépasse toute description, nous ne nous laissions pas entraîner à adopter une attitude d’opposition, faisait supposer que, chez nos agressifs, la limite extrême devait être atteinte. Un fois cette limite franchie, elle se manifestait par des larmes de rage.
« Après le temps des larmes venait celui d’une intense labilité ». Mais ce qui comptait c’est qu’entre temps, ces adolescents avaient pu nouer d’intenses liens affectifs avec les deux éducatrices – qui étaient volontaires - et lui-même- . Ce qu’il voit en effet apparaître ce sont des sentiments de jalousie et par voie de conséquence des identifications entre les membres de ce groupe, par rapport à leurs transferts aux éducateurs.
Cela fait un peu Conte de Noël, c’est le cas de le dire, car, Aichhorn essaie de provoquer « un affect d’amitié intense » en fêtant Noël avec des cadeaux et le sapin.
Quelques jours après ces fêtes, ils quittèrent leur maison dévastée pour une nouvelle.
Tout semble se passer comme si ce groupe artificiel avait pu se constituer et socialiser ainsi ces adolescents, en reconstituant un mode de fonctionnement qui serait venu se substituer à ce qui aurait pu se passer au sein de la famille. Ont-ils ainsi pu, revivre une situation oedipienne, par transfert sur les éducateurs, situation oedipienne qui pouvait les socialiser, les civiliser ?
En tout cas, ce qu’il y a d’intéressant dans cette approche, c’est le fait de prendre en compte la violence de ces adolescents, d’une certaine façon, de la trouver justifiée, avant de pouvoir la faire cesser en créant des liens transférentiels solides avec chacun de ces enfants, ces enfant traumatisés qu’ils ont été, ou plutôt qu’ils sont restés.
Je sais bien qu’en pratique, cela est peu réalisable, mais quand même cela fait saisir que ce n’est pas du côté de la répression que se trouve la solution de ces problèmes de délinquance.
23 novembre 2006
A qui la faute ?
Les premières relations de l’enfant à sa mère sont les « facteurs primaires » de la délinquance
Notes de lectures sur le livre de Kate Friedlander « La délinquance juvénile » qui a comme sous titre : Théorie –Observations- Traitement » paru au PUF en 1951.
Lacan évoque cet ouvrage ainsi que celui d’Auguste Aichhorn, dans son texte « Fonction de la psychanalyse en criminologie ».
Il me semble qu’il l’évoque pour démontrer le fait que ces problèmes de délinquance proviennent de ce qu’il appelle « une déhiscence du groupe familial au sein de la société ».
La délinquance, liée à ce que Kate Friedlander appelle « un caractère névrotique » est en effet définie par Lacan comme étant « le reflet, dans la conduite individuelle, de l’isolement du groupe familial dont ces cas démontrent toujours la position asociale, tandis que la névrose exprime plutôt ses anomalies de structure… Cette référence sociologique du « caractère névrotique » concorde du reste avec la genèse qu’en donne Kate Friedlander, s’il est juste de la résumer comme la répétition, à travers la biographie du sujet, des frustrations pulsionnelles qui se seraient arrêtées comme en court-circuit sur la situation oedipienne, sans jamais plus s’engager dans une élaboration de structure ».
Que faut-il entendre par cette définition que nous donne Lacan de ce caractère névrotique, celui qui est sensé être à l’origine de ces phénomènes de délinquance ? Pour préciser cette question, il est donc important de lire ce qu’en raconte Kate Friedlander avec de nombreux exemples cliniques. Elle donne les raisons de ce caractère névrotique dans les premiers liens pulsionnels de l’enfant à sa mère et aux nécessaires frustrations qui l’accompagnent, tant à l’occasion de l’épreuve du sevrage qu’au moment de l’apprentissage de la propreté.
Cet ouvrage de Kate Friedlander est ennuyeux à lire car il est très didactique et donc suit un plan rigoureux mais un peu pesant, toutefois, cela vaut la peine de suivre de près ses élaborations qui sont heureusement étayées par de nombreux exemples cliniques. J’ai découpé la lecture que j’ai faite de cet ouvrage en quelques rubriques.
1 - Le rôle que joue la famille dans l’adaptation aux lois de la vie en société
a- Les parents donnent l’exemple
Kate Friedlander écrit : « La formation de la conscience morale, fait d’une importance capitale, se trouve étroitement liée à la liquidation du conflit oedipien. Nous avons déjà décrit certaines caractéristiques du Surmoi tel qu’il se forme au moment où se constitue un code moral personnel… on a constaté aussi que le code moral de l’enfant se fondait sur la personnalité des parents. Si le milieu de l’enfant est un milieu de criminels, la formation de la conscience de ce dernier peut s’effectuer normalement mais, de toutes façons, sa conduite deviendra antisociale. L’enfant a fait sien le code criminel de ses parents. (p. 65)
b- la première adaptation sociale se produit au sein de la famille, par rapport aux frères et sœurs.
« Si ce groupe familial a pu se former de façon satisfaisante – ce qui dépend d’une aprt du développement instinctuel et d’autre part, de l’attitude des parents, l’enfant n’aura nulle peine par la suite à s’adapter par la suite à un autre groupe : le groupe scolaire. Quand au contraire la formation du groupe familial s’est mal réalisée, attendons-nous à rencontrer dès la période de latence certaines difficultés comme aussi les premiers symptômes d’une conduite antisociale. (p.65-66)
2 – Le rôle que joue le milieu
Kate Friedlander nous indique que grâce à un petit nombre de cas, on peut se rendre compte de l’influence du milieu – représenté par les parents – et les facteurs psychiques. C’est important sa définition du milieu, même si on peut le définir comme étant la champ social dans lequel est élevé l’enfant, il est quand même important de souligner que ce sont les parents qui en sont les premiers représentants, ensuite viendront les instituteurs, dans le nouveau champ social que constitue pour l’enfant l’école.
Et c’est là que nous trouvons dans ce livre une grande note d’espoir. Voici ce qu’elle en décrit : « Nous avons montré que le futur délinquant, au moment où il entre dans la période de latence, est affecté d’un trouble psychique que nous considérons comme une structure caractérielle antisociale. Nous appelons facteurs primaires – c’est à dire le rôle qu’y joue la famille – ceux qui ont provoqué cette structure particulière.
Il arrive que les incidents de la période de latence contribuent à remédier au trouble, auquel cas l’enfant peut ne jamais se comporter de façon antisociale ou ne manifester que de légers symptômes destinés à disparaître avant la puberté ou tout de suite après ».
Est-ce à dire qu’il s’agit là du rôle décisif que pourrait jouer l’école dans la prévention de la délinquance ? Elle ne le dit pas mais on peut le déduire de son texte.
En tout cas elle ne mâche pas ses mots pour affirmer que « les facteurs primaires responsables d’un comportement antisocial se découvrent dans la relation de l’enfant avec sa mère, et plus tard, avec son père et dans d’autres facteurs affectifs qui durant les premières années de la vie constituent l’ambiance familiale. Les facteurs du milieu : l’indigence, le chômage, le taudis, et, dans une certaine mesure le surpeuplement, exercent sur la vie de l’enfant … une action indirecte en troublant ses relations avec sa mère.






