Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

30 novembre 2006

Quand les tests de paternité prennent force de loi

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"Bon sang ne saurait mentir". Ce dicton était encore il y a quelque temps une métaphore poétique qui  inscrivait  ainsi dans la lignée paternelle, un fils ou une fille  qui héritait donc des qualités de ses ancêtres dans les différents champs possibles que nous offre la civilisation, celui de l'art, de la politique ou de la science.

De nos jours, ce dicton a perdu sa portée métaphorique, il doit être pris à la lettre,ce bon sang qui ne saurait mentir est celui des tests de paternité.
J'ai vu l'autre jour un documentaire qui portait sur ce sujet.
Un homme et une femme se rencontrent, s'aiment, se marient et donnent naissance à un enfant, une petite fille. Mais il divorcent aussi vite qu'ils se sont mariés et comme le plus souvent, le père obtient le droit de voir sa fille une fois tous les quinze jours ainsi que la moitié des vacances scolaires. il semble y avoir un lien d'affection étroit entre ce père et sa fille. Mais un jour, alors que l'enfant est déjà âgée de sept ans, un nouvel événement se produit. Un autre homme survient et conteste sa paternité. En effet pendant les
premiers temps de leur rencontre, son ex- femme avait maintenu une liaison avec celui qui maintenant désirait voir reconnu légalement sa paternité.
Un test ADN décidera donc quel est, des deux hommes, celui qui est le vrai père, le père biologique et le verdict tombe : Celui qui jusque-là a élevé son enfant est déchu de ses droits parentaux sur sa petite fille: "A sept ans elle va devoir changer de vie et changer de nom de famille".

Frédérique Bozzi, vice-présidente de la,première chambre du tribunal de grande instance de Paris, voit "relativement souvent" des hommes perdre leurs enfants, du jour au lendemain.

N'est-ce pas là un exemple concret de la "dégénérescence catastophique" de cette fonction du père dans le champ social que Lacan évoquait en 1974 dans l'un de ses séminaires, dès lors que c'est à un test ADN, à un test biologique, que l'on finit par se référer pour savoir qui est un père, un vrai père.

Entre celui qui subvient aux besoins de l'enfant, qui l'élève, pourvoit à ses besoins, y compris celui d'être aimé, et celui qui, dans un rapport sexuel,néventuellement tout à fait épisodique, a provoqué la fécondation d'un ovule, la justice tranche : C'est le spermatozoïde qui gagne !

Cet abandon de la référence au père, au père dit symbolique, celui qui permet à l'enfant de se détacher de la toute puissance du désir maternel, parce qu'étant  posé comme interdit, ne peut avoir que des effets désastreux sur le destin de ces enfants.
Bien au contraire, la référence au tests de paternité  met en évidence l'importance de la parole de la mère qui, en prenant appui sur ces tests biologiques,  décide de nommer tel ou tel comme étant le père de son enfant et ce, à sa guise, selon son bon vouloir et en son temps. Dans l'histoire qui nous est racontée, c'est au bout de  sept ans qu'avait ressurgit  un autre père.
A propos de cette dégénérescence de la fonction du père, Lacan évoque même le terme de forclusion, or c'est un terme fort qui rend compte des  mécanismes de la psychose. C'est en effet une sorte de folie que de prendre appui sur un test ADN pour décider quel est le père d'un enfant, son vrai père.
Comme dans le jugement de Salomon, on peut se demander si, dans ce cas-là,  témoignant  de sa paternité, de sa responsabilité de père, le vrai n'aurait pas été celui qui, en y renonçant, se serait  décidé en faveur de l'intérêt de l'enfant,et l'aurait  laissé à celui qui l'avait élevé jusque là. Mais, comme nous ne savons rien de la suite de l'histoire, on peut au moins espérer cette heureuse issue, celle, pour cette petite fille, de pouvoir être aimée par ses deux "vrais pères".

Ce documentaire était programmé sur M6 dans "Zone interdite". Il  avait pour titre "Paternités : secrets, mensonges et révélations"

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06 décembre 2006

L'importance du nom propre, du nom de son père

abrahamIl n'est pas facile de saisir, dans une approche analytique,  l'importance du  nom propre. J'ai plusieurs fois essayé de reprendre pas à pas les textes de Lacan où il en parle, notamment celui d' "Un discours qui ne serait pas du semblant", mais je n'ai pas réussi à en faire, à mon idée, un juste repérage sauf quand même quelques points qui sautent aux yeux et avant tout celui-ci : que le nom propre  est une façon de trouver sa place dans la lignée de ses ancêtres.

1 - Le nom propre a ceci de particulier que, bien sûr, vous le portez, mais que ce nom vous a quand même été donné par quelqu'un,   votre père, votre mari et quelquefois votre mère quand il n'y a pas eu d'acte de reconnaissance par le père et qu'il ne vous a pas donné son nom. Porter volontiers ou non ce nom qui vous a été donné, l'accepter ou le refuser, se trouver des noms de plume, de théâtre ou de psychose, c'est une façon de prendre position par rapport à ce don du nom, poser votre désir par rapport au désir du père ou de l'homme qui vous l'a donné ou pas donné.

2 - En même temps, c'est aussi un nom qui vous permet de vous repérer dans votre lignée,  la lignée de vos ancêtres. Lacan prend comme exemple, dans ce séminaire,  les généalogies royales qui sont intéressantes parce qu'on les associe à des chiffres, Jacques premier, Henri quatre, Louis onze, Louis seize. On peut aussi y adjoindre la lignée des Papes, Jean vingt-trois, Pie Douze et un qui me plaisait beaucoup quand j'étais petite, qui s'appelait Pie sept.

Il est frappant de constater comment  dans la Bible  nous pouvons lire une longue  litanie de noms organisés en fonction d’une  filiation paternelle  et ce qui m'a toujours frappé dans cette longue énumération, c'est que justement le nom des femmes qui ont porté ces fils est le plus souvent élidée, comme si c’était une façon symbolique d’instaurer la métaphore paternelle, littéralement donc une effectuation de  la substitution de ce nom du père à ce qu’il en était du désir de la mère.
Mais il y a, à ces élisions, des exceptions, au moment justement du fondement d’une lignée :
Sarah ainsi que sa servante égyptienne, Hagar,  sont, elles, nommées. Grâce à ces deux femmes, le patriarche Abraham,  sera le fondateur d’une double lignée, celle d’Isaac et celle d'Ismaël, deux frères qui, au fil des siècles, pourtant si proches, puisque nés d'un même ancêtre, deviendront des frères ennemis.

3  - On trouve, dans toute analyse, y compris bien sûr dans la sienne,  la façon dont chacun utilise son nom propre, repris dans les rêves et les symptômes - ( le second rêve de Dora où elle fait des jeux de mots équivoques et sans doute à connotation sexuelle, à propos du nom de son père (Bauer)  ou encore l’anecdote de la girafe chiffonnée du petit Hans en rapport avec son nom propre, Graff, )-  mais ce qui me fait difficulté c'est de bien cerner quel est le rapport de ce nom propre avec le nom du père, avec la métaphore paternelle.

Dans une première approche on peut dire que le nom propre, étant pris dans les symptômes,  participe ainsi à cette fonction de suppléance du nom du père qui est attribué au symptôme mais ça mériterait d'être un peu plus solidement étayé, étayé par la clinique.
Voilà une question en chantier.

En tous cas, toucher à ces questions de filiations par l’énoncé de lois qui modifient  ainsi leur  juste repérage, repérage   qui est solidement arrimé au nom propre et au  nom propre du père, se révèlera, en deux ou trois générations, sources d’imprévisibles perturbations dont il conviendrait de se préoccuper. Les analystes, sur cette question, se doivent de prendre position.
Je fais ici référence à cette loi qui a été votée  sur le choix possible de donner soit le nom du père, soit le nom de la mère à son enfant ou encore les deux noms - sous l’impulsion de femmes alors au pouvoir, je les nomme. Il s’agissait alors de  Marie-Lise Lebranchu,  ministre de la justice, et d’Yvette Roudy,   ministre de la condition féminine. Aucun homme dans cette commission des lois, n’a eu le cran, de s’insurger contre la modification de cette loi concernant le nom à donner à l’enfant. Comme le rappelait en effet Freud, la mère est toujours certaine, le père ne l’est pas. Porter son nom, est donc une façon de le faire père, de lui donner son statut de père, non seulement pour la mère mais aussi pour l’enfant. Et on ne peut impunément porter atteinte ainsi à une fonction si importante pour le destin de chaque sujet.

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12 décembre 2006

Retour au pays de sa naissance

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Je voudrais porter à l'attention de tous ceux qui  sont intéressés à la question de l'adoption ce documentaire extraordinaire de Sophie Bredier et Myriam Aziza que j’ai eu l’occasion de  voir sur Arte,  dans « la vie en face ». Ce film s'appelle "Nos traces silencieuses".

Sophie Bredier est une jeune femme d'origine coréenne qui a été adoptée tardivement à l'âge de quatre ans. Elle retourne dans son pays d'origine pour tenter de retrouver sa famille. Tous les documents de son adoption ayant été détruits, tout au long du film on assiste à ce nécessaire travail de deuil dont le documentaire lui-même devient le témoignage.

Il y a une extraordinaire scène où une mère pleure sur ses deux enfants qu'elle a abandonnés et ou l'héroïne, l'absout en quelque sorte, en tant qu'enfant elle-même abandonnée. C'est une rencontre avec cette mère qu'elle était venue pour retrouver, qui n'est pas réelle mais symbolique. 

Une autre chose m'a aussi frappée c'est la façon dont elle retrouve tout d'abord des souvenirs d'enfance par  ce qu'elle goûte sur les marchés et dans les restaurants et même ces fleurs qui avaient un goût sucré, souvenirs oraux qui apportent  une très déconcertante conclusion à ce documentaire : Le souvenir de son premier repas en France où ses parents adoptifs lui avaient préparé un gigot de mouton avec des flageolets, repas de fête, et un bol de riz. Elle raconte avoir résolument repoussé le bol de riz pour pouvoir "mordre la vie à pleine dents".

C'est triste mais pourtant très réconfortant, parce que ce travail de deuil ainsi effectué montre les extraordinaires pouvoirs de la sublimation.

Je voulais aussi dire que la question de la conservation du prénom d'un enfant adopté est à considérer, même pour les enfants à peine âgés de quelques mois au moment de leur adoption, ce serait en effet pour eux une façon de garder une trace, trace bien ténue, mais trace quand même  de ce tout premier désir de l'Autre, de ces Autres qui l'ont mis au monde.

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18 décembre 2006

Ces "sauvageons"

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Les questions de la délinquance des jeunes prennent de nos jours beaucoup d'acuité. Nos hommes politiques commencent à prendre la mesure des problèmes qui se posent. Le viol de cette petite fille de treize ans par des adolescents qui sont à peine plus âgés qu'elle, viol qui de plus a été filmé, nous a émus et nous incite à essayer de savoir quelles en sont les causes et comment surtout on pourrait y remédier. En y pensant, j'ai trouvé, au hasard de mes lectures un passage des Essais de Montaigne, qui évoque fortement ce qu'il en est de la responsabilité des parents. Voici ce qu'il en écrivait:

« Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passe-temps aux mères de veoir un enfant tordre le col à un poulet et s’esbattre à blesser un chien ou un chat ; et tel père est si sot de prendre à bon augure d’une âme martiale, quand il voit son fils  gourmer injurieusement un païsant ou un laquay qui ne se défend point, et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vraies semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là, et s’elesvent après gaillardement, et profitent à force entre les mains de la coustume. Et est une très dangereuse institution d’excuser ces villaines inclinations par la foiblesse de l’aage et legerieté du subject.  Premièrement, c’est nature qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus forte qu’elle est plus grêle. »

Quand on pense à ce triste fait divers, on ne peut en effet s’empêcher de prendre en pitié, cette petite fille, mais presque autant ces jeunes adolescents qui vont payer si lourdement cette agression. « Des sauvageons », ce mot un temps avait fait fortune, il était bien choisi car on désignait ainsi primitivement des arbres qui avaient poussé tout seuls, qui n’avaient pas été cultivés par les soins amoureux d’un jardinier.

Ces enfants abandonnés à eux-mêmes, ni  élevés, ni éduqués,  sont effectivement des « sauvageons » . Ils n'ont pas été introduits au monde de la culture,  ce qui fait qu’il est bien difficile dès lors, de les rendre entièrement responsables de ce qu’ils sont devenus.

Que pourrait-on faire d’eux, en tenons compte de ce fait ?

Il faudrait pouvoir leur donner une chance, la chance qu’ils n’ont pas eu.

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24 décembre 2006

Freud et la jeune fille homosexuelle

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En 1920 Freud écrit "Sur la Psychogénèse d'un cas d'homosexualité féminine". Il part de cette remarque que l'homosexualité féminine moins tapageuse que l'homosexualité masculine a non seulement échappé aux sanctions pénales mais aussi à l'attention des psychanalystes.

En étudiant ce texte nous nous apercevrons que, tout comme cet autre texte de Freud, "Dostoïevski et le parricide", qui a révolutionné l'approche médicale et psychiatrique de la question de l'épilepsie, celui-ci a eu une portée décisive quant à l'approche analytique du champ de la perversion.

Comme d'habitude Freud part d'une expérience singulière, son émouvante rencontre avec une jeune fille homosexuelle. Je préfère, pour l’évoquer, la nommer Sarah.

Il raconte donc  son histoire, son histoire familiale : "Une jeune fille de dix- huit ans, belle et intelligente… a suscité le déplaisir et le souci de ses parents par la tendresse avec laquelle elle poursuit une dame "du monde" de quelques dix ans plus âgée. Les parents soutiennent que cette dame, en dépit de son nom distingué, n'est rien d'autre qu'une cocotte". (p.245)

Freud souligne d'emblée que cette passion amoureuse pour une femme plus âgée qu'elle, "une femme mûre mais encore belle" est une réédition "à un degré plus élaboré" de passions amoureuses plus anciennes, survenues à l'adolescence,  envers des personnages de sexe féminin, des figures maternelles.

Un jour comme elle s'affichait par toute la ville en compagnie de cette femme de "mauvaise vie" elle rencontra son père qui lui jeta un regard furieux. Quittant brusquement le bras de la dame, elle enjamba un parapet et se jeta du haut d'un pont de chemin de fer urbain. Elle ne souffrit que de quelques contusions mais Freud pris très au sérieux cette authentique tentative de suicide. Très surdéterminée, cette tentative occupe une place centrale dans l'analyse qu'il fit du mode d'inscription de cette jeune fille dans la fonction phallique, inscription hésitante, mais cependant incontestable du côté des hommes.

J'ai essayé de retracer, en sens inverse de celui choisi par Freud, les étapes de son  mode d'inscription du côté des hommes en repartant de sa première rencontre traumatique celle que fût pour elle la découverte du pénis de son frère aîné.

Voici ce que Freud en avait repéré : "Dans ses années d'enfance la jeune fille était passée par la position normale du complexe d'Œdipe féminin"..

Rappelons que cette position normale  impliquait  qu'elle avait réussi à franchir cette étape décisive, celle de l'abandon de la mère comme objet d'amour avec transformation de cet amour en haine et que de même  cet abandon avait du être  accompagné  de la transformation de son envie du pénis en désir d'enfant, désir d'un enfant du père.

Plus tard, elle avait substitué à son père, son frère aîné et son amour pour la dame avait conservé quelques traces de cet ancien amour.

Freud évoque donc dans ce contexte oedipien, les éléments du complexe de castration féminin dont elle avait été affectée,[ mais sans les préciser plus. Il ne les décrit pas notamment comme participant à un complexe de masculinité (refus de prendre en compte l'absence du  pénis sur son propre corps) ou du côté du démenti de la castration ( de l'absence de pénis de la mère). Vérifier les dates à propos de son texte sur le fétichisme] "La comparaison des organes génitaux de son frère avec les siens propres, qui intervint vers le début de la période de latence… lui laissa une forte impression dont les répercussions purent être poursuivies très loin…"

Quelques pages après, il complète cette affirmation ainsi:

" … l'analyse nous apprit que la jeune fille avait rapporté de ses années d'enfance un "complexe de virilité" fortement accentué. Vive, combattive, bien décidée à ne pas avoir le dessous face à son frère un peu plus âgé, depuis qu'elle avait observé les organes génitaux de ce dernier, elle avait développé une puissante envie de pénis dont les rejetons emplissait encore sa pensée."

Alors que la naissance d'un second frère, lorsqu'elle avait entre cinq et six ans, n'eut apparemment aucune influence particulière sur son développement, celle du troisième, du troisième frère, alors qu'elle avait seize ans, la fit basculer brusquement du côté de l'homosexualité.

Mais déjà Freud nous donne une indication précieuse concernant son enfance : cette jeune fille n'avait jamais été névrosée. Elle n'avait jamais souffert d'aucun symptôme hystérique.

Arrivée à l'âge de la puberté elle était tout à fait bien orientée du côté de la féminité et elle s'intéressait beaucoup à de jeunes enfants auxquels elle prodiguait des soins maternels.

C'est alors qu'un événement mis fin à ces heureuses identifications féminines : sa mère eut un troisième fils, alors que la jeune fille allait avoir seize ans. A partir de ce moment là, elle abandonna les enfants, objets de ses soins attentifs,  pour s'intéresser exclusivement à leurs mères.

Freud nous indique que désormais non seulement elle choisissait des femmes comme objets d'amour mais qu'elle se comportait, elle, vis à vis de ces femmes, comme un homme amoureux, un amoureux transi, chevalier servant, troubadour chantant les qualités de sa Dame.

Par rapport au choix amoureux de cette jeune fille les parents ne se comportaient pas du tout de la même façon.

La mère était au fond ravie de ne plus avoir à supporter sa fille dans la fleur de l'âge comme une rivale dangereuse. Elle acceptait volontiers ce désistement en sa faveur.

Elle s'était toujours comportée de façon injuste vis à vis d'elle et préférait de beaucoup ses garçons. De plus elle veillait de façon ombrageuse à la tenir éloignée de son père.

Ce dernier, par contre, souffrait beaucoup de l'attitude de sa fille. Il ne s'était pas résigné à sa conduite "scandaleuse" et c'est dans une démarche désespérée qu'il avait demandé à  Freud de la guérir de son homosexualité.

Mais je voudrais tout d'abord recentrer cette observation autour des deux autres événements traumatiques marquants de sa jeune vie tout d'abord le fait que son père avait donné satisfaction à sa mère, lui avait donné un enfant, l'enfant qu'elle désirait obtenir, et également    le désaveu du père quand il avait rencontré sa fille en compagnie de sa belle.

Ces deux événements sont en fait très liés car  la tentative de suicide de la jeune fille répond certes au mouvement de colère du père au cours de cette mauvaise rencontre mais il est aussi, en quelque sorte, une interprétation mise en acte de ses motivations inconscientes vis à vis de lui : amour bafoué et désirs de vengeance à son égard mais aussi réalisation de son désir inconscient d'avoir un enfant du père.

Freud décrit ainsi sa situation subjective : outre le désir de se donner la mort par désespoir faute de pouvoir continuer à fréquenter sa dame "la tentative de suicide signifiait encore deux choses de  plus : un accomplissement de punition (autopunition) et un accomplissement de désir. De ce dernier point de vue elle signifiait la victoire du désir dont la déception l'avait poussée dans l'homosexualité, à savoir le désir d'avoir un enfant de son père, car elle "tombait" maintenant par la faute de son père. En note le traducteur  rajoute que  le verbe niederkommen signifie "littéralement "venir bas" et signifie à la fois "tomber" et "accoucher", "mettre bas".

Mais cette tentative de suicide est aussi une manifestation de ses violents désirs de mort à l'égard du couple parental car comme l'indique Freud "personne ne trouve l'énergie psychique pour se tuer si premièrement il ne tue pas un objet avec lequel il s'est identifié et deuxièmement ne retourne pas là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne".

Et même dans ce désir de mort son désir d'enfant s'exprimait encore car " dans l'identification avec la mère qui aurait du mourir en accouchant de cet enfant dont elle (la fille) avait été privée, cet accomplissement de punition lui-même devient à son tour un accomplissement de désir".

C'est donc sur les liens de cette jeune fille à son père que Freud a fondé son analyse mais c'est aussi, à cause de ces mêmes liens, qu'il l'a interrompue de peur d'être comme ce père, trompé, bafoué dans son amour.

Pourtant, comme le souligne Lacan, quand il relit cette histoire analytique, tous ces rêves de transfert témoignaient de son désir d'être aimée d'un homme et d'en avoir des enfants.

Il aurait mieux fait de l'écouter, de prendre en considération ce qu'elle lui disait, au lieu de l'expédier voir un autre analyste ou une femme analyste. C'est là que notre petit père Freud s'est rudement planté.

Il aurait mieux fait de prendre un peu plus en compte le rôle plus que néfaste que jouait la mère de Sarah : c'est en effet elle qui lui barrait la voie vers la féminité, car elle ne supportait, en tant que femme, aucune rivale et ne lui donnait pas le droit d'être aimée et reconnue par son père. C'est à cela que Freud, dans le transfert, aurait pu remédier.

Enfin, je brode un peu, mais à part broder, que pourrait-on faire d'autre, quand on relit ces cinq psychanalyses ? Comme le suggérait Freud, elles se lisent comme des romans et c'est en tant que telles qu'il faut les lire et se prendre soi-même au jeu, se demander ce qu'on aurait fait et changer ainsi la fin du roman, sa conclusion à sa guise. 

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25 décembre 2006

Le rêve des scarabés de mai

m_sans_dessous_dessus_15_decembre_2002Le rêve d'une des analysantes de Freud, rêve dit des hannetons, nous livre d'emblée, la dimension des amours difficiles de l'obsessionnel. Freud le raconte dans l'Interprétation des rêves pour démontrer l'un des mécanismes de formation du rêve, celui de la condensation, mais c'est aussi le rêve d'une femme névrosée obsessionnelle et il nous révèle d'emblée beaucoup des composantes essentielles de la structure complexe de cette névrose.

Il nous présente en peu de mots la rêveuse : « une dame déjà âgée soumise au traitement psychanalytique ». Elle souffre d'accès d'angoisse très pénibles et « comme il arrive habituellement dans ces cas, ses rêves présentent quantité de pensées d'origine sexuelle ».
Nous voici donc mis au parfum. Suit le contenu manifeste de ce rêve : « Elle se rappelle qu'elle a deux hannetons dans une boîte ; elle veut les mettre en liberté, parce que sinon ils vont étouffer. Elle ouvre la boite, les hannetons sont tout épuisés ; l'un d'eux s'envole par la fenêtre ouverte, l'autre est écrasé par le battant de la fenêtre au moment où elle la ferme, comme quelqu'un le lui demandait.(manifestations de dégoût). »
En allemand, comme nous le rappelle le traducteur, hanneton se dit Maikäfer, mot à mot, c'est donc un « scarabé du mois de mai » Ce sont ces signifiants qui vont être à l'œuvre dans la construction du rêve et qui vont dévoiler un désir un peu inattendu.

En effet, d'associations en associations, Freud  se lance donc dans l'interprétation de ce rêve en prenant soin d'inscrire en italiques les mots qui font nœud, condensation, dans le texte de ce rêve. Suivons pour cela ce que lui raconte cette analysante et tout d'abord ce qui a provoqué son rêve. La veille au soir elle a laissé une mite se noyer dans son verre d'eau sans lui porter secours. Dans le livre qu'elle lisait avant de s'endormir, il était raconté comment des enfants avaient  ébouillanté un chat. Toutes ces associations évoquent de la cruauté envers les animaux et cela continue : sa fille, dans son jeune âge, lui avait demandé de l'arsenic pour tuer des papillons dont elle faisait collection.
Grâce à l'arsenic nous sommes maintenant entraînés avec Freud et son analysante  beaucoup plus loin. Il écrit en effet : « L'arsenic demandé par sa fille lui rappelle les pilules d'arsenic qui, dans le Nabab, doivent rendre au duc de Morat la vigueur de sa jeunesse » et il précise alors que sa patiente est angoissée au sujet de son mari parti en voyage, qu'elle craint qu'il ne lui arrive malheur. et aussi que  « toutes ses pensées inconscientes pendant l'analyse déploraient sa sénilité »
Pour préciser ce fait, il raconte comment quelques jours avant lui était venue une bien curieuse idée, à propos de son mari, alors qu'elle vaquait à ses occupations. Cette idée avait pris la forme d'un impératif  « Pends - toi ! » Or « Quelques heures avant elle avait lu quelque part que lors de la pendaison se produisait une érection puissante. C'est le désir d'une semblable érection qui, refoulé, se traduisait sous cette forme effrayante ».
Pendaison, arsenic, cantharide obtenue en broyant les hannetons, ou les scarabées du mois de mai de son rêve, tout était bon pour provoquer une érection.  Ce que Freud ne nous dit pas c'est à qui était adressé cet ordre. Ce « Pends-toi ! » n'était peut - être pas simplement adressé  à son mari. Elle pouvait se l'adresser à elle-même en châtiment de sa faute.

Ce rêve figure dans L'Interprétation des rêves p. 251, 264

La peinture est de Matemma Del Occhio

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26 décembre 2006

Avec l’Homme aux rats

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C’est en 1907 que Freud fit ses premières armes dans cette guerre sans merci que se livre l’obsessionnel. Avec l’Homme aux rats, il avait  réussi à pénétrer au cœur des combats de cette névrose. Tandis que la bataille faisait rage, faisant alliance avec son patient, prenant sa défense, il l’a aidé à lutter contre son grand délire obsessionnel, sa grande obsession des rats.
Je ne fais que l’évoquer ici : le double point de départ de cette obsession avait été d'une part, le récit fait par un « capitaine cruel» d’un vieux supplice chinois : On introduisait dans l’anus d’un condamné des rats affamés, d'autre part, une circonstance fortuite, il avait reçu un colis par la poste et devait en rembourser les frais non pas au capitaine comme il lui avait été dit par erreur mais à la demoiselle de la poste elle-même qui lui avait fait confiance. 
Quelques heures après, lui était venue cette menace qu’il s’était   formulé à lui-même :  s’il ne rendait pas l’argent au capitaine alors son père et sa dame, des personnes qui lui étaient chères subiraient ce supplice des rats.
Freud a eu beaucoup de mal à déchiffrer cet écheveau très compliqué autour de cette dette à payer coûte que coûte,  mais dès cette époque il avait appris beaucoup de choses concernant la structure d’une névrose obsessionnelle.
Notamment, même s’il avait préféré laisser dans l’ombre, comme en attente, celle qui était l’objet de ces amours conflictuelles et à vrai dire l’enjeu même du conflit, à savoir sa mère, il avait déjà par contre bien repéré le rôle décisif qu’avait joué dans son scénario obsessionnel la haine qu’il éprouvait à l’égard de son objet rival, son père.
D’un point de vue clinique il a en effet réussi à mettre en évidence « la petite cellule élémentaire » de la névrose de l’Homme aux rats, cellule qui avait été mise en place dès son enfance. Il a même donné sa formule sous la forme d’une implication logique : « Si j’ai le désir de voir une femme nue, alors mon père devra mourir ».
D’un point de vue théorique, il caractérise la structure d’une névrose obsessionnelle par trois séries de termes opposés, antagonistes et donc conflictuels :
L’ambivalence amour haine.
L’hésitation entre le masculin et le féminin.
Une alternance activité  passivité.

L’ambivalence amour haine rend bien difficiles pour ne pas dire impossibles les amours de l’obsessionnel. Aussi bien l’histoire de cette dame aux scarabées de mai que celle de l’Homme aux rats sont là pour en témoigner.
L’hésitation entre le masculin et le féminin telle que Freud l’évoque mériterait à elle seule un long développement car elle révèle au cœur de la structure de la névrose obsessionnelle, son soubassement hystérique.
En effet arrivé au terme de son déchiffrage de l’obsession de l’homme aux rats qu’est-ce que découvre Freud  : le typique fantasme de grossesse du sujet névrosé. Les rats qui entraient de force dans l’anus étaient en fait des enfants rats qui en sortaient et selon les théories sexuelles infantiles associées à la pulsion anale,  les hommes aussi bien que les femmes pouvaient les mettre au monde.
Ce désir d’avoir un enfant du père qui est commun aux hommes et aux femmes est surdéterminé . Mais dans l’un de ses sens, et non le moindre, il camoufle la haine du père sous l’amour, amour qui va jusqu’au désir d’être aimé de lui comme une femme et d’en recevoir un enfant.
La troisième opposition, l’alternance activité passivité, qui recouvre en partie l’opposition masculin/féminin, concerne l’utilisation de la violence de l’obsessionnel. Va-t-il se décider à l’utiliser contre les autres ou la retourner contre lui-même par culpabilité ? 

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29 décembre 2006

Sous l'emprise de la haine

nouba_lutteurs_bracelets1Après 1920 avec son au-delà du principe du plaisir, Freud effectue un nouveau déchiffrage de la structure d'une névrose obsessionnelle avec ce qu'il appelle "la désintrication des pulsions de vie et de mort".

L'élaboration la plus tardive de Freud concernant cette névrose se trouve donc dans "Le moi et le ça", plus précisément dans deux petits chapitres ayant pour titre "les deux espèces de pulsion", puis " Etats de dépendance du moi", états de dépendance que l'on retrouve dans les névroses et les psychoses. Cet asservissement du moi est lié, nous explique Freud, aux pulsions meurtrières du ça à l'égard de ses objets et à la désapprobation du surmoi à l'égard du moi qu'il rend responsable de tels désirs.

C'est ainsi qu'il décrit les effets dévastateurs de la pulsion de mort lorsqu'elle est à l'œuvre dans la vie de l'obsessionnel sous la forme la pulsion de destruction.

Il vaut donc de prendre la peine de reconstituer les étapes de sa démonstration :

La pulsion de mort,  en se mélangeant à la pulsion de vie,  peut être neutralisée, mais cette neutralisation est très fragile, très relative, puisqu'elle ne protège le sujet qu'en déviant cette pulsion de mort vers l'extérieur sous la forme d'une pulsion de destruction. La composante  sadique de la pulsion sexuelle est ainsi considérée comme "un mélange réussi des pulsions de vie et des pulsions de mort".

Dans le cas des névroses et des psychoses cette réunion, cet amalgame des pulsions de vie et des pulsions de mort ne s'est pas effectuée et la pulsion de destruction trouve alors refuge dans le surmoi qui devenu sadique, persécute alors allègrement et en toute impunité ce pauvre moi du sujet névrosé qui est accablé sous le poids de sa culpabilité.

Freud assure donc là ses premières hypothèses concernant les mécanismes de formation des obsessions, selon lesquelles elles sont toujours de reproches transformés que le sujet s'adresse à lui-même.

A propos de la mélancolie et de la névrose obsessionnelle, Freud écrit que ce qui règne maintenant dans le surmoi c'est une pure culture de la pulsion de mort mais au moins, dans le cas de cette dernière, le sujet est immunisé contre le danger de suicide. Il est en est même mieux protégé que dans le cas de l'hystérie. Freud attribue cette protection inespérée au fait que l'objet de l'obsessionnel est maintenu. Je cite ce passage qui est très important pour saisir ce qui est en question : "Dans la névrose obsessionnelle il est devenu possible par une régression à l'organisation prégénitale infantile que les impulsions amoureuses se transposent en  en impulsion d'agression contre l'objet. Ici la pulsion de destruction a été libérée et cherche à détruire l'objet. Le moi n'a pas pris en lui ces tendances et il lutte contre elles par des formations réactionnelles et des mesures préventives."

Le Surmoi ne s'en laisse pas pour autant compter et continue à reprocher au moi ces désirs de mort à l'égard de l'objet comme s'il en était responsable. "Impuissant des deux côtés, le moi se défend vainement" aussi bien contre ses désirs meurtriers venus du ça que contre les reproches que lui adresse le surmoi.

Voici donc ce que dit Freud de ces difficiles amours de l'obsessionnel en termes bien rudes : "torture systématique de celui qui est pourtant sensé être son objet d'amour et qui par la force des choses devient son objet de haine.

Plus tard Lacan reprendra ce rapport amour haine de l'obsessionnel en l'articulant à cette rencontre décisive du désir de l'Autre et en inscrivant son désir marqué d'impossible du fait même de cette ambivalence sur le graphe du désir sous la forme d'un "d o". Mais ceci mérite un autre développement.

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15 janvier 2007

Lettres à Nathanaël

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Le dernier livre que j’ai écrit et que je veux vous présenter aujourd’hui est une invitation à la psychanalyse.

J’aime bien ce mot d’invitation car il évoque tout de suite un accueil chaleureux dans un lieu que l’hôte souhaite vous rendre agréable. Je vous convie donc  à une sorte de  festin, mais un festin qui ne serait  composé que de mots. Le lieu du festin est celui de la psychanalyse, un lieu où chacun devrait pouvoir se sentir comme chez soi, car nous sommes tous- sans exception - soumis aux fantaisies voire à la détermination de notre savoir inconscient. Ce savoir l’expérience de l’analyse nous révèle qu’il entend bien n’en faire qu’à sa tête et à nous mener tous par le bout du nez.

Je vous invite donc avec cet ouvrage  à la découverte des mille et un tours que peut nous jouer l’inconscient certes du côté des symptômes et des inhibitions, mais aussi des plus belles fleurs de la civilisation, celles des poètes, des peintres et des savants

J’ai donné à ce livre la forme de lettres  pour pouvoir aborder tous les aspects actuels de la psychanalyse : la psychanalyse et l’argent, la psychanalyse et Internet et aussi bien la brûlante, très brûlante question de la formation du psychanalyste en tenant compte du fait qu’il n’y a pas de transmission de la psychanalyse, comme l’affirmait Lacan, les dernières années de son séminaire, et qu’elle ne peut donc qu’être réinventée à chaque fois, par chaque analysant quand il devient psychanalyste.

J’ai emprunté à un  poète de notre temps, à André Gide, le prénom de Nathanaël. C’est ainsi que j’ai appelé ce nouveau venu dans le champ de la psychanalyse, celui auquel j’ai adressé ces lettres. 

De mes lectures adolescentes, j’ai en effet encore gardé en mémoire  cette incantation de Gide rythmant son texte poétique dans « Les nourritures terrestres »,

« Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur »

Dans ces lettres à un nouveau venu, j’ai souhaité écrire, comme le poète : « Nathanaël, je t’enseignerai  la ferveur », la ferveur de la psychanalyse, celle qui, seule,  lui permet de survivre car elle est tout à la fois, bouillonnement, ardeur, chaleur.

Voici un fragment de l’une de ces lettres :

Cher Nathanaël, cette nuit j’ai fais un rêve, il t’était adressé. Nous nous trouvions au centre d’une maison. Deux escaliers s’y rejoignaient, l’un venant du grenier, l’autre de la cave. Mais les portes de chacun d’eux faisaient obstacle au passage de l’un à l’autre. Parmi les associations d’idées de ce rêve, j’ai tout de suite pensé à cette expression « j’ai tout visité de la cave au grenier ». Je ne te fais part ainsi que du désir préconscient de ce rêve qui est de t’aider à franchir un obstacle dans l’approche de mes lettres qui deviennent maintenant plus difficiles d’accès.

Tel qu’il est ce rêve n’est pas interprété, encore qu’on puisse y lire, au premier coup d’œil, un rêve d’exploration anatomique du corps de la mère. La phrase, j’ai tout visité de la cave au grenier pourrait sans peine être complétée par celle-ci « et je n’ai rien trouvé ».

Mais par rapport à mon souci qui est de donner accès à des notions profondément enfouies parce que refoulées, verrouillées même à double tour, cette maison pourrait être aussi celle de la psychanalyse. Au grenier se trouvent les témoignages de son histoire, parmi eux, les lettres et les ouvrages de Freud, les séminaires de Lacan et de tous ceux qui ont compté pour moi.

Tous les enfants montent volontiers explorer les trésors d’un grenier, ils peuvent même y passer de longues heures, mais l’escalier de la cave est plus inquiétant et donc plus difficile à atteindre. Comme dans mon rêve, le passage en est, en grande partie, obstrué. Il donne accès au savoir inconscient de chacun, mais il est sombre, un peu rude, il comporte moins de séductions que le charme un peu suranné des greniers de notre enfance. Cher Nathanaël, c’est pourtant dans cet escalier de la cave, que je t’emmène. On ne peut y avoir accès sans effort. Mais tu verras combien de surprises il nous réserve ! »

Dans les pages  qui suivaient je comptais en effet aborder une question bien ardue : toutes les difficultés que  rencontrent  les hommes et les femmes pour arriver à se reconnaître et à se compter comme tels, les uns par rapport à la femme qu’ils aiment, les autres,  par rapport à l’homme qui les aime et qu’elles pourraient aimer. C’est en effet le grand - pour ne pas dire l’unique - objet d’intérêt de la psychanalyse.

Et dans cette difficile rencontre entre un homme et une femme, rencontre amoureuse, que Lacan définit comme une rencontre entre deux savoirs inconscients, le père, la fonction du père est décisive. Il en pose en effet les conditions.

Tout d’abord, il permet à l’enfant de s’affranchir du désir de sa mère. Le père intervient en tant qu’il interdit à la mère de s’accaparer son produit, de son objet phallique.  Il empêche donc  l’enfant d’être asservi à son désir. Mais il lui sert aussi de modèle, il indique en effet au garçon ce qu’il faut faire pour se comporter en homme, il lui montre et je dirais même lui démontre aussi l’amour qu’il éprouve pour une femme, une femme qui en tant que la cause de son désir, de ce fait même, le castre, le fait sujet désirant.

Pour la fille, ce désir du père pour une femme, lui montre à elle aussi le chemin de son propre désir, celui d’accepter d’être désirée par un homme et en retour d’être satisfaite par lui.

Mais cette fonction du père est soumise à un très redoutable danger, danger qui, cette fois-ci, est mis sous l’entière dépendance des femmes, de chaque femme. Car il est en son pouvoir, j’entends le pouvoir de chaque femme, de soutenir la parole du père, de faire que sa parole ne compte pas pour du beurre, que ce qu’il dise ait du poids pour elle et donc pour son enfant.

Quand cette fonction du père est dévalorisée dans le champ social, quand il arrive qu’il ne joue plus le rôle que d’organe de jouissance ou même d’organe reproducteur, cela a des effets en contre coup dans cette petite cellule élémentaire du champ social que constitue la famille. Mais cela mériterait bien sûr d’amples développements, ce qui fait que cette question reste grande ouverte.

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26 janvier 2007

Le goût de la madeleine

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Le goût de la madeleine

Freud définit la sublimation comme l’un des destins de la pulsion qui, bien que  détournée de ses buts sexuels, arrive quand même à être satisfaite.

Un des exemples de ce détournement du but nous est donnée par le souvenir d’enfance racontée par le grand Léonard de Vinci. Il démontre le déplacement d’une satisfaction de la pulsion orale bien loin de ses origines puisqu’elle  trouve une issue inattendue, celle du grand intérêt que Léonard portera toujours au vol des oiseaux et qui lui permet donc de déployer une véritable passion épistémologique.

Léonard constate et décrit en effet comme une évidence, une marque de son destin,  le lien entre un souvenir-écran de son enfance, très précoce, puisqu’il était encore au  berceau, et sa passion pour l’aéronautique naissante bien que vagissante à partir de l’étude du vol des oiseaux :

« Il semble qu’il m’était déjà assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche de sa queue et, à plusieurs reprises, a heurté mes lèvres de cette même queue ».

Freud a longuement analysé ce fantasme au vautour dans son lien avec sa passion pour le vol des oiseaux, Il repère d’emblée qu’il s’agit d’un fantasme de fellation, donc d’une représentation d’un rapport sexuel par la bouche, mais il atténue d’emblée, pour ses lecteurs, l’éventuel aspect choquant de ce fantasme, en rappelant que pour les enfants, « il a la plus innocente des origines ».

« Derrière cette fantaisie ne se cache pourtant rien d’autre qu’une réminiscence du fait de téter le sein de sa mère – ou de recevoir la tétée – scène dont il a, comme tant d’autres artistes, entrepris de rendre l’humaine beauté en représentant la mère de Dieu et son enfant. »

Donc à partir de ce même fantasme, s’édifient les deux formes de sublimation de Léonard, ce qui l’a rendu si ingénieux et inventif par rapport aux sciences de son temps, et ses talents de peintre.

Est-ce que nous pourrions retrouver les mêmes traces sexuelles de la passion de Marcel Proust pour l’écriture dans l’un de ses souvenirs d’enfance, un de ces souvenirs que Freud appelle souvenirs-écrans, en tant que ce sont des souvenirs construits après-coup et qui, tout comme des rêves doivent être interprétés, car ils ont été très remaniés, ne laissant que quelques indices de l’événement marquant initial  auquel ils servent justement d’écrans ?

A propos de ce magnifique morceau de littérature, celui dit de la petite madeleine de Marcel Proust, la question peut se poser.

La première phrase de ce si célèbre passage nous le laisse en effet présager : «  Il y avait bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère voyant que j’avais froid me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, une tasse de thé. Je refusai d’abord et me ravisait… C’est là que le goût de la madeleine ravive ses souvenirs d’enfance. Mais remarquons le, il avait, écrit-il tout oublié, tout, sauf le drame tous les soirs renouvelé, d’avoir à se séparer de  sa mère pour la nuit, avec ou sans un baiser d’adieu, selon les soirs.

Je ne résiste pas au plaisir de citer ce si célèbre passage pour laisser à chacun l’occasion de le savourer à nouveau ou, qui sait, de le découvrir pour la première fois :

« Et dès que j’eu reconnu le goût de la madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante ( quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux) aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin… et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, …et comme dans ce jeu où les japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papiers jusque-là indistincts qui, à peine y sont plongés s’étirent, se colorent, se différentient, deviennent des fleurs… de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de Monsieur Swann, et les nymphéas de

La Vivonne

, et les bonnes gens du village… et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé »

Si nous soutenons l’hypothèse, comme sa petite phrase entre parenthèses nous le laisse deviner, que derrière ce souvenir existait le souvenir d’un autre événement qui l’avait rendu heureux, est-ce qu’il ne s’agirait pas avec cette « saveur » et cette « odeur », d’évoquer, comme pour Léonard, la douceur du sein maternel ?

Comme il l’écrit « la vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté … les formes et celles du petit coquillage de pâtisserie si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot, s’étaient abolies ou ensommeillées… ». Mais elles avaient retrouvées leurs pouvoirs de séduction et avaient repris vie, tout d’abord réveillée par le geste de sa mère, lui offrant cette tasse de thé accompagnée de cette friandise, de cette douceur, mais aussi sous la magie de l’écriture de Marcel Proust.

Mais au fait qui était Madeleine ?

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