Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

10 février 2007

"Ma force s'enracine dans ma relation à ma mère"

goethe

L'oeuvre littéraire dans la vie de Goethe et l"oeuvre analytique dans la vie de Freud

A propos du souvenir d'enfance de Goethe si amusant, celui où il raconte comment il avait envoyé par la fenêtre toute une série d'ustensiles de cuisine, d'assiettes et de pots, souvenir d'enfance qu'il raconte dans son ouvrage "Un souvenir d'enfance de poèsie et vérité", je me reposais la question des liens ambigus qu'entretient la psychanalyse avec la littérature.

Freud prend tout d'abord ce récit de Goethe comme un exemple de ce qu'est en fait un souvenir-écran, " cette chose conservée dans la mémoire" qui est "l'élément le plus significatif de toute cette partie de vie de l'enfance, ou bien qui l'est devenu après-coup, "sous l'effet d'expériences ultérieures."

Il généralise donc cette fonction du souvenir-écran à partir de ce morceau de littérature :

"Chaque fois que la psychanalyse travaille sur une biographie, elle parvient à élucider de cette façon la signification des plus anciens souvenirs d'enfance. Davantage : on considère en règle générale que c'est le souvenir que l'analysé met en avant, qu'il raconte en premier, par lequel il introduit la confession de sa vie, qui s'avère être le plus important, celui qui recèle donc les clés des tiroirs secrets de sa vie psychique. Mais dans le cas de de ce petit événement de l'enfance narré dans poésie et vérité, il y a trop peu d'éléments qui viennent au devant de nos attentes".

Freud donnerait-il ainsi si vite sa langue au chat ? Pas encore. il raconte un souvenirs-écran de l'un de ses analysants, souvenir proche de celui de Goethe.

"Je suis l'aîné, raconte-t-il à Freud, de huit ou neuf enfants. L'un de mes premiers souvenirs est que mon père, assis sur son lit en costume de nuit, me raconte en riant que je viens d'avoir un petit frère. J'avais alors trois ans et neuf mois... Ensuite je sais que...peu de temps après... j'ai jeté divers objets, brosses... souliers et autres choses, dans la rue, par la fenêtre".

Puis une de ses élèves ou consoeur vient au secours de Freud pour poursuivre sa démonstration avec deux autres petites histoires d'analysant. L'un, le petit Erich, à l'âge de trois ans et demi, alors que sa mère attendait un nouvel enfant, avait pris l'habitude de jeter lui aussi par la fenêtre différents objets très lourds, rouleau à patisserie, mortiers et enfin de lourdes chaussures de montagne de son père.

La seconde confirmation qu'elle apporte à Freud est le récit d'une jeune fille de dix-neuf ans qui raconte une scène de son enfance : "je me vois terriblement mal élevée, assise sous la table de la salle à manger, prête à en sortir à quatre pattes. Sur la table se trouve mon bol à café ... que j'avais l'intention de jeter par la fenêtre, au moment où grand-maman entra... C'était le jour de la naissance de mon frère..."

Freud prenant alors appui sur ce matériel analytique fait un retour en boucle sur le récit de Goethe et s'interroge sur les frères et soeurs de l'écrivain. il s'avère qu'ils furent nombreux et que beaucoup moururent en bas-âge. Avec sa soeur Cornélia qui naquit quinze mois après lui, ils furent les seuls survivants de cette série de six enfants .

Freud s'interrogeant sur la période à laquelle a dû se passer cet événement de son enfance, arrive à la déduction que celui dont il a été le plus jaloux est son frère Hermann né alors que le jeune Goethe avait trois ans et demi. C'est d'autre part, lui qui a vécu le plus longtemps, puisqu'il est mort à l'âge de six ans et que Johann Wolfgang avait dix ans au moment de cette mort. Par ailleurs il y avait trop peu d'écart entre lui et sa soeur Cornélia pour qu'il ait pu être jaloux d'elle. C'était donc plutôt à la naissance de ce frère qu'il aurait souhaité le faire passer par la fenêtre, le retourner, si on peut dire, à l'envoyeur.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention dans ce texte de Freud qu'il consacre à ce souvenir d'enfance de Goethe, c'est la conclusion inattendue qu'il en tire :

Le jeune Goethe, écrit Freud, témoignait ainsi en racontant ce souvenir de ceci : "J'ai été un enfant chanceux; le destin m'a maintenu en vie bien que je fusse donné pour mort quand je vins au monde. Mais il a éliminé mon frère, de sorte que je n'ai pas eu à partager avec lui l'amour de ma mère"... Or je l'ai exprimé dans un autre endroit, quand on a été le favori incontesté de sa mère, on en garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès... Et une remarque du genre : ma force s'enracine dans ma relation à ma mère, aurait pu être mise à juste titre par Goethe en exergue à sa biographie."

Question : n'aurait-elle pas pu être également mise en exergue dans la biographie de l'inventeur de la psychanalyse ?

Lui aussi avait perdu un petit frère, Julius, et il se savait être le préféré de sa mère.

L'importance du désir de la mère dans le destin de chaque sujet n'est plus à prouver, mais cette force qui s'enracine dans cette relation à la mère, ne doit-elle pas être dégagée, libérée de ses liens, car c'est un fait connu, les racines empêchent de bouger, elles peuvent devenir entraves ? Quel rôle joue donc le père, dans l'acquisition possible de cette force ? Dans le souvenir d'enfance de Goethe, Il y semble absent, en tant qu'objet rival de l'enfant, puisque c'est le frère mort qui est venu occuper cette place.

Ne peut-on constater que si aussi bien Freud que Goethe ont puisé leurs forces dans l'amour de leur mère, ce n'a pas été sans un immense effort de sublimation, l'un par son oeuvre littéraire, l'autre par son invention de la psychanalyse. N'est -ce pas cet immense effort qui les a séparés, tous deux de leurs enracinements, de leurs attachements à la mère ? N'est-ce pas une façon de suggérer dès lors que la sublimation à une fonction de suppléance par rapport à la fonction paternelle, qu'elle vient y remédier ?

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21 février 2007

Lettres à un jeune poète sur la mise au monde d’une œuvre

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En quelques lettres échangées avec celui qu’il appelle un jeune poète, Rainer Maria Rilke effectue avec beaucoup de générosité un travail de transmission sur ce qu’il a appris de son art avec l’aide d’autres poètes qui l’ont précédés, de tous ceux qu’il a admiré, qui ont donc été pour lui ses modèles.
Dans l’une de ses lettres datée du 5 avril 1903, il lui écrit  « De tous mes livres, quelques uns seulement me sont indispensables ; il y en a deux qui se trouvent toujours parmi les choses que j’ai avec moi, où que je sois… la Bible et les livres du grand poète danois Jens Peter Jacobsen. J’y pense, connaissez-vous ses œuvres? ...Un monde va vous submerger, le bonheur, la richesse, l’inconcevable grandeur d’un monde. Vivez un moment dans ces livres, apprenez d’eux tout ce qui vous parait mériter d’être appris, mais avant tout aimez les. Cet amour vous sera mille fois rendu et, quoiqu’il advienne de votre vie – il parcourra, j’en suis certain, le tissu de votre devenir comme un fil, un des plus importants entre tous les fils de vos expériences, de vos déceptions, de vos joies.  S’il me faut dire de qui j’ai appris ce qu’est l’essence de la création, sur sa profondeur et son éternité, je n’ai que deux noms à citer : celui de Jacobsen, le grand poète, et celui d’Auguste Rodin, le sculpteur qui n’a pas d’égal parmi tous les artistes aujourd’hui vivants.
Et tous les succès sur vos chemins. » Votre : Rainer Maria Rilke. »
Dans la  lettre suivante du 2 3 avril, il lui conseille encore quelques autres lectures mais il lui formule d’emblée ce qu’il appelle lui-même une prière : « lisez le moins possible de choses d’ordre critique et esthétique – ce sont ou bien des vues partisanes, pétrifiées et que leur durcissement sans vie à privées de sens, ou bien d’habiles jeux sur les mots où telle vue l’emporte aujourd’hui et demain la vue opposée ». Et donc ce que Rilke lui conseille c’est de se fier à ce qu’il sent lui-même : «à ce que vous sentez, il faut toujours sonner raison… quand bien même vous auriez tort, c’est la croissance naturelle de votre vie intérieure qui vous amènera lentement, avec le temps, à d’autres conceptions… tout doit être porté à terme, mis au monde ».
Voila donc le mot écrit : il s’agit d’une mise au monde, une mise au monde de l’œuvre.

« Vivre et écrire en rut »

Cette phrase, Rilke l’attribue à son jeune poète et la commente longuement. « Et de fait, l’expérience vécue de l’art est incroyablement proche de la vie sexuelle, de sa douleur, de sa jouissance, au point que les deux phénomènes ne sont que deux formes différentes d’un seul et même désir, d’une seule et même félicité… Sa force poétique est grande, puissante comme une pulsion originaire, elle a en elle-même ses rythmes propres, qu’aucun égard ne retient, et comme d’une montagne, elle fait irruption hors de lui. Mais cette force n’est pas toujours tout à fait sincère ni sans pose (c’est là, il est vrai, une des épreuves les plus rudes pour le créateur : il doit demeurer toujours celui qui est inconscient, celui qui n’a nul pressentiment de ses meilleures vertus, s’il ne veut pas les priver de leur caractère ingénu, intouché) ».  Est-ce ce que Rilke écrit là ne concerne pas également l’analyste ?

Mais par rapport à ce que lui écrit son jeune poète, avec sa virile formule, « Vivre et écrire en rut », Rilke fort subtilement va passer de cette approche masculine de l’art de la création, à une approche féminine, à vrai dire plutôt maternelle.
Avec beaucoup de lyrisme il la décrit ainsi : « Oh ! Si l’homme pouvait accueillir avec plus d’humilité le secret dont la terre est pleine jusques dans ses plus petites choses… s’il savait respecter sa fécondité, qui est une que son apparence soit spirituelle ou corporelle ; car la création spirituelle provient elle aussi de la création physique… elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, plus extasiée, plus éternelle de la volupté de la chair ».
Ce passage comparant  engendrement physique et spirituel se termine par une sorte d’apothéose : « Dans une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui l’emplissent de majesté et d’élévation. Et ceux qui dans la nuit s’unissent et s’enlacent dans les bercements de la volupté font œuvre sérieuse ; ils amassent douceurs, profondeur et force pour le chant de quelque poète à venir qui se lèvera pour dire d’indicibles délices ».

Annonciations

Par rapport à son jeune poète qui fait de l’acte créatif un « rut », une sorte d’exploit viril, Rilke entraîne son disciple du côté des femmes, de celles qui mettent au monde.   
Cette lettre se termine en effet sur une vibrante évocation de la maternité féminine, sous ses trois formes, celle de la vierge, de la mère et de la vieille femme, à laquelle il rajoutera celle du poète : 
«  Peut-être y a-t-il au dessus de tout une vaste maternité, un désir commun. La beauté de la Vierge, d’un être par qui (comme vous le dites si joliment) rien encore ne s’est accompli » est maternité, qui  pressentie, se prépare, et qui s’angoisse et languit. Et la beauté de la mère est dévouement à la maternité, et dans la vieille femme il y a un grand souvenir. Et dans l’homme aussi il y a maternité, me semble-t-il, charnelle et spirituelle ; Chez lui aussi procréer est aussi une forme d’enfantement, et c’est lorsqu’il crée, à partir de la plénitude la plus intérieure,  qu’il enfante. » 
Je me demande de ce passage, si la partie la plus importante n’est pas cette référence à la Vierge, à la Vierge des annonciations, vierge qui, tout comme le poète, se trouve en attente d’enfantement. Le poète,  devant sa page blanche,  pressenti, appelé, choisi, par Dieu le père,  comme elle, se prépare, s’angoisse et se languit.

Littérature et psychanalyse

Dans un texte de 1908, Freud, sous le titre « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité » décrit en une magistrale mise en structure, la source  commune des symptômes, des délires, des scénarios pervers… mais aussi de toutes les formes de sublimation de la pulsion, donc les sources mêmes de l’art poétique.

Cette source commune ce sont « des fantasmes qui sont des satisfactions de désir, issues de la privation et de la nostalgie » Ils se constituent donc autour de la perte douloureuse d’un objet d’amour.   Par une toute petite phrase de ce texte, nous pouvons rajouter que cette source commune des fantasmes des trois structures, névrose, psychose et perversion, fantasmes qui vont venir s’épanouir dans les symptômes, les délires et les scénarios pervers, sont  également mis en scène dans   l’art et tout spécialement de l’art littéraire et poétique. A partir du refoulement de ces fantasmes de désir, se produit en effet une bifurcation soit vers une  sublimation de la libido, qui, selon la définition qu’en donne Freud, consiste à dériver l’excitation sexuelle vers un but plus élevé, donc vers la création artistique (mais pas seulement) soit vers la formation de symptômes.
Mais ce qu’il est important de repérer c’est le fait que comme  ces sublimations, donc ces créations de l’art,  ont la même origine que les symptômes, les délires ou les mises en scène des pervers, ils  peuvent donc nous en livrer l’accès, nous en révéler les secrets, mais non sans quelques détours et quelques embûches.
Quels ont les secrets que pourrait nous révéler ces lettres à un jeune poète concernant ces fantasmes de désir communs aux trois structures ? il nous ouvre me semble-t-il des pistes de travail intéressantes par le fait que dans les processus créatifs, tels que les décrit Rainer Maria Rilke c’est la féminité du poète qui y est invoquée et même sollicitée. Or c’est précisément ce que Freud décrit dans son texte des fantasmes hystériques dans leur relation à la bisexualité.

Freud pose le fait que les symptômes hystériques ont toujours une origine sexuelle, ils sont la manifestation de fantasmes sexuels mais il souligne le fait que cette affirmation ne suffit pas : «  La solution du symptôme exige deux fantasmes sexuels dont l’un a un caractère masculin et l’autre un caractère féminin de sorte que l’un des deux fantasmes prend sa source dans une motion homosexuelle… un symptôme hystérique correspond nécessairement à un compromis entre une motion libidinale et une motion refoulante mais il peut correspondre en outre à une union de deux fantasmes libidinaux de caractère sexuel opposé.

Est-ce qu’avec ces deux aspects de la création de l’inspiration artistique que nous propose Rainer Maria Rilke, nous n’approchons pas, de ce double fantasme sexuel, l’un viril, celui du «écrire en  rut » et  l’autre féminin, celui de la vierge effarouchée en attente d’être fécondée ?

Mais il y a plus, nous découvrons,  mis en acte par cette mise au monde de l'oeuvre, ces fantasmes de grossesse des hommes comme des femmes qui témoignent à la fois des défaillances de la fonction paternelle mais en même temps d'une façon d'y remédier.

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20 mars 2007

Le symptôme d’un latiniste en herbe

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Dans une lettre adressée à Fliess, au moment même où il invente, pas à pas, la psychanalyse, Freud pose à la fois les similitudes et les différences entre les rêves et les symptômes : "Ce n'est pas seulement le rêve qui est réalisation de désir mais aussi l'accès hystérique... je crois savoir maintenant par quoi se distingue le rêve du symptôme qui s'institue à l'état de veille. Puisque le rêve est maintenu loin de la réalité, il lui suffit d'être la réalisation de désir d'une pensée refoulée. Mais le symptôme, lui mêlé à la vie, doit être autre chose : la réalisation de désir de la pensée refoulante. Un symptôme apparaît là où la pensée refoulée et la pensée refoulante peuvent coïncider dans une réalisation de désir... le symptôme représente la réalisation de deux désirs contradictoires."[1]

Le symptôme d’un latiniste en herbe, que Freud décrit dans la foulée, illustre justement l'existence  de ces deux désirs contradictoires qui collaborent à la formation du symptôme

Freud écrit à son ami : "Sais-tu pourquoi notre ami E. rougit et transpire dès qu'il  rencontre une certaine catégorie de personnes qu'il connaît surtout quand il les rencontre au théâtre ?

"Il a honte c'est vrai. Mais honte de quoi?".

Il a honte d'un fantasme de défloration mais aussi de vengeance qui peut se traduire ainsi : "Dire que cette oie stupide s'imagine que  j'ai honte devant elle ! Si seulement je l'avais dans mon lit, elle verrait si je la crains!"

Selon Lacan,  c'est  par la voie de la métaphore que se créent les liens entre le signifiant et le signifié.  Dans l’ordre diachronique d’une phrase, donc  son déroulement, "c'est dans la substitution du signifiant au signifiant que se produit un effet de signification qui est de poésie ou de création autrement dit de signification". Les deux exemples princeps qu’il en donne, sont d'une part,  ce vers de Victor Hugo, dans son poème « Booz endormi », « sa gerbe n’était ni avare, ni haineuse » ou encore ce vers si connu « L’amour est un caillou riant dans le soleil ».

Toutes les formations de l’inconscient relèvent de ce même mécanisme, les  rêves, les symptômes, les lapsus, mais aussi ces belles formations langagières que sont les poèmes et les traits d’esprit.

Dans les faits, à propos de cet homme qui rougit devant les femmes surtout quand il les rencontre au théâtre, il est difficile de reconstituer les termes de la métaphore, de retrouver les signifiants qui se sont substitués l'un à l'autre pour former ce symptôme parce que justement Freud l'interprète dans l'autre sens, du signifié au signifiant, du contenu manifeste pourrait-on dire du symptôme à son contenu latent, si ces deux termes n’étaient pas exclusivement réservés à l’analyse du rêve. Mais ce n’est pas pour autant impossible car voici que Freud nous indique que la salle de théâtre est venue évoquer une salle de classe, où il avait eu une controverse avec son professeur de latin  à propos de cette expression latine "operam dare". A première vue on se demande pourquoi. Où était le problème? Je pense justement que c'est cette expression latine qui est à la base de sa métaphore symptomatique.

Il existe en effet deux mots latins très proches, l'un est au neutre, « opus, operis », et signifie l'oeuvre, la réalisation d'une œuvre, tandis que l'autre nom qui est au féminin  « opera, operae » se traduit par la peine, le travail, la peine que l'on prend pour réaliser un travail. C'est donc autour de ces deux termes que devait avoir eu lieu le litige avec son professeur.

C'est là que de la salle de classe à la salle de théâtre, surgit une équivoque signifiante qui le fait rougir de honte, comme on dit jusqu’à la racine des cheveux. Quelle est donc cette équivoque ?  Il se donne du mal, il travaille dur, il transpire, vulgairement, nous pourrions dire, en français, il besogne fantasmatiquement une femme. Peut-être s'est-t-il en un temps lointain, besogné lui-même.

Mais puisque le symptôme hystérique exprime toujours un double fantasme, un fantasme sexuel masculin et un fantasme sexuel féminin, nous pouvons retrouver  cette  composante féminine de son symptôme hystérique, avec cette œuvre qu'il pourrait mettre  lui-même au monde, auquel il pourrait donner naissance. On dit bien d'une femme qu'elle s'est trouvée enceinte de ses œuvres. On  le dit par exemple de

la Vierge Marie

qui s’est trouvée enceinte de par l’opération du Saint Esprit.

Mais pour que la description de la métaphore du symptôme que nous donne Lacan tienne il faudrait peut-être  que nous rajoutions au texte de Freud, (le fait qu'il rougissait et transpirait en présence de femmes, lorsqu'il assistait à « une œuvre » théâtrale), Ces deux mots latins équivoques, de  « opus » et de « opera » sont en effet eux qui créent  la métaphore et son effet de signification.

Il doit être rare de nos jours de découvrir un symptôme fabriqué avec une formule latine celle de "operam dare", se donner du mal, s'échiner, puisque maintenant nous avons presque tous perdu notre latin.

Vous remarquerez que  le symptôme de cet  homme décrit les difficiles rapports d'un homme avec une femme et surtout le fait que le désir qui s'y exprime est  un désir mis en suspens, non réalisé.


[1]  - Naissance de la psychanalyse, p. 247.

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26 mars 2007

« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! »

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« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! ». C’est ainsi que Jean Hyppolite avait introduit sa lecture très rigoureuse du grand texte de Freud, « La dénégation ».   Suivie ligne à ligne, son analyse a été très importante, puisque à partir de cette élaboration, Lacan décrira ce travail de symbolisation qu’implique la prise en compte du retour du refoulé, ce qui tend à s’exprimer du désir inconscient mais qui ne peut s’y manifester, en un premier temps, que sous une forme déniée. La formule isolée par Freud en est restée célèbre : « non, ce n’est pas ma mère » ou encore «  en disant cela, je ne voulais pas vous offenser ». Lacan, reprendra également, avec l’aide de ce texte, le concept de la forclusion qu’il avait déjà  isolé, repéré dans l’une des cinq psychanalyses, celle de l’Homme aux loups. Avec ce concept, forclusion d’un signifiant, forclusion du signifiant du père, il spécifiera les mécanismes de la psychose, comme il l’a démontré, en relisant les mémoires du Président Schreber, à la suite de Freud.

« Le don du poème ». Je ne veux retenir ici que ces vers de Mallarmé, cités par Jean Hyppolite, car ils permettent en effet de démontrer le fait que les mécanismes de la création poétique sont les mêmes que ceux de toutes les formations de l’inconscient, aussi variés, que les rêves, les symptômes, les lapsus et les traits d’esprit : Ce sont toutes des créations métaphoriques :

« Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée!
Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d'aromates et d'or,
Par les carreaux glacés, hélas! mornes encor,
L'aurore se jeta sur la lampe angélique.
Palmes! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi. »

Si j’ai repris ce poème de Mallarmé, c’est justement parce que Lacan s’était moqué d’un dénommé Chassé, sans doute un critique littéraire, qui reprochait au poète de prendre toutes ses idées dans le Littré et que pour le défendre Lacan avançait  cet argument : « si en effet chacun pensait à ce qu’est la poésie, il n’y aurait véritablement rien de surprenant à s’apercevoir que Mallarmé devait s’intéresser vivement, s’intéresser au signifiant. Simplement comme on balance entre je ne sais quelle théorie vague et vaseuse sur la comparaison ou la référence à je ne sais quels termes musicaux, c’est là que l’on veut expliquer l’absence prétendue de sens chez Mallarmé, sans s’apercevoir du tout qu’il doit y avoir une façon de définir la poésie en fonction des rapports du signifiant, qu’il y a une formule peut-être un peu plus rigoureuse, et qu’à partir du moment où on donne cette formule, il est beaucoup moins surprenants que dans ses sonnets les plus obscurs Mallarmé soit mis en cause. »

Quelle peut être cette formule ? Dans les lignes qui suivent, Lacan nous en livre le secret,  à propos, cette fois-ci des poèmes  d’Homère, même si nous avons perdu depuis longtemps la signification qu’ils avaient en leurs temps, «  c’est la distanciation du signifiant au signifié qui nous permet de comprendre qu’une concaténation particulièrement bien faite, c’est cela qui caractérise précisément la poésie, ces signifiants auxquels nous puissions probablement indéfiniment jusqu’à la fin des siècles donner des sens plausibles ».

Une « concaténation spécialement bien faite » telle est l’essence de la poésie, mais n’est-elle pas également celle de l’interprétation ? Cette concaténation ne transforme-t-elle pas alors ce qui jusque là n’avait été que la parole bâillonnée du symptôme, la « chanson de geste de sa névrose », en poème, le poème singulier de la vie du sujet.

Tout névrosé est un poète qui s’ignore, peut-être pourrait-il le découvrir à la fin d’une analyse. Mais peut-être n’est-il pas donné à chacun de déclarer ainsi « je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée », avec le don d’un poème.

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19 avril 2007

La fonction du père abordée par Freud et reprise par Lacan

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Le père, point d’origine de la civilisation

Le grand mythe de Totem et tabou, inventé par Freud, rend compte de ce qu'est la fonction du père dans la psychanalyse. Il pose le meurtre du père comme inaugurant et structurant les lois de la civilisation[1].

Selon ce mythe, aux origines de l'humanité, un mâle puissant et violent règne en maître sur toutes les femmes de la horde, chasse impitoyablement tous ses rivaux, castre ses fils lorsqu'ils lui font concurrence.

Un jour, ceux-ci se liguent contre lui, avec l'aide de leur mère, et tuent ce père primitif, plutôt primate, et le mangent tout cru. Ils étaient cannibales.

Dans les temps qui suivent ces festivités, les fils sont bientôt en proie au sentiment de culpabilité et tentant d'oublier cet événement décisif, érigent ce père mort d’abord à la fonction d’animal totem puis à la fonction d'un dieu, célèbrent sa victoire posthume, se dévouent à son culte et surtout se sacrifient sur ses autels, victimes consentantes. C'est donc ce dieu ainsi créé de toutes pièces, par les fils en proie aux remords, qui prend la relève du père mais surtout perpétue les interdits majeurs qui fondent la civilisation, celui de l'interdit de l'inceste et celui du meurtre : "tu ne posséderas  pas  ta mère", "Tu ne tueras point".

Avec le  Symbolique, l’Imaginaire et le Réel

Lacan a relu l'œuvre de Freud et réorganisé de façon fulgurante le champ clinique et théorique de la psychanalyse avec l'aide des trois registres du symbolique de l'imaginaire et du réel. C'est à l'aune de ces trois registres qu'il a également élucidé le rôle essentiel que joue dans ce champ la fonction du père. Parmi les trois, père symbolique, père imaginaire et père réel, c'est la fonction du père symbolique que Lacan a posée en premier dans son texte inaugural de 1953, "fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse"[2]. Il y est promu au rang de maître du langage.

Pour étayer cette approche, pour la justifier, nous devons suivre pas à pas, à tout petits pas, ce que Lacan en écrit dans ce texte en partant d'un fait essentiel, central, qui organise sa démonstration :

"Notre tâche est de démontrer que ces concepts - les concepts qui président à la technique analytique et qui sont conditions de son efficacité - ne prennent leur plein sens qu'à s'orienter dans un champ de langage, qu'à se coordonner à la fonction de la parole".

Retenons cette double association :

- "s'orienter" et "se coordonner" 

-"le champ du langage", "la fonction de la parole"

Elle donne en effet toute sa portée à la démonstration de Lacan.

Le père comme étant celui qui transmet son nom, le nom de sa lignée 

Tout d'abord il importe de saisir sur le vif les trois registres tels que Lacan les pose : "C'est le monde des mots qui crée le monde des choses, d'abord confondues dans l'hic et nunc du tout en devenir"[3]. Voici donc le Symbolique, "ce monde des mots".  Puis il définit  l'Imaginaire, ce monde des choses crée par les mots, et enfin le Réel, à savoir "ces choses confondues du tout en devenir".

Ces trois registres étant posés, dans le fil de son propos, Lacan dissocie alors ce qui est  parole et  langage.

Pour pouvoir parler il faut d'abord qu'existe le langage : de même que les mots font les choses, ils font aussi l'homme, l'homme parlant : si l'homme parle, "c'est parce que le symbole l'a fait homme". Mais surtout  par cette formule  Lacan introduit, en la posant comme soutenue par le langage, ce qu'il appelle la grande loi des échanges et de la parenté, la loi primordiale, celle qui fait donc que l'homme entre dans le monde de la culture :

"... La vie des groupes naturels qui constituent la communauté est soumise aux règles de l'alliance ordonnant le sens dans lequel s'opèrent  les échanges des femmes et aux prestations réciproques que l'alliance détermine : comme le dit le proverbe Sironga un parent proche est une cuisse d'éléphant. A l'alliance préside un ordre préférentiel dont la loi impliquant les noms de parenté est pour le groupe, comme le langage, impérative en ses formes mais inconsciente en sa structure."[4]

Ici donc, à l'occasion de l'énoncé même de cette loi primordiale qui régit les échanges humains et en érige les interdits, nous  voyons posé, en toutes lettres, et succédant à la fonction des totems,  l'importance des noms, des noms propres et, dans les sociétés patriarcales, du nom du père transmis aux enfants.

C'est le nom, le nom propre, qui de cette loi pose les jalons, les points de repères, les interdits,  qui en permet l'application.

Par rapport à cette loi primordiale, la loi des échanges des femmes, ainsi définie, Lacan pose l'Oedipe comme étant le repérage pour chacun, homme ou femme, de cette loi, dans sa vie de sujet :

"La loi primordiale est donc celle qui en réglant l'alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l'accouplement. L'interdit de l'inceste n'est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à  réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet...

Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre du langage, car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n'est à portée d'instituer l'ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations, le fil des lignées".[5]

On mesure ici l'importance de cette articulation à savoir que c'est du fait de l'existence de ces noms, de ces noms du père qui ne s'écrivent pas encore avec des majuscules, que cette loi primordiale peut être posée comme étant de l'ordre du langage. Nous touchons ici du doigt, pour ainsi dire à l'état naissant, l'importance de la fonction paternelle qui est aussi celle de donner un nom.


[1] - S. Freud, Totem et tabou.

[2] - J. Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", Ecrits, p.247.

[3] - Op. Cit. p. 276.

[4] - Op. Cit. p. 276.

[5] Op.cit., p.277.

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08 mai 2007

Fantasme au vautour ou fantasme au milan ?

A propos du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci

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C’est un fait bien connu, chaque lecture de Freud ou de Lacan provoque de nouveaux effets de transfert et donc de nouveaux aperçus de ces textes, de nouvelles interprétations.
Ce fut le cas encore cette fois-ci,  pour cette relecture que j’ai faite du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Les premières lectures avaient surtout attiré mon attention sur les deux formes de sublimation de Léonard, sa passion pour les sciences de son temps et son art de la peinture, mais je ne m’étais jamais penchée spécialement sur le fait si souvent évoqué que Freud avait fait une erreur de traduction, et avait donc parlé du fantasme de Léonard  comme étant « le fantasme au vautour » au lieu du « fantasme au milan ». Cette fois-ci, j’ai été frappée du fait que ce vautour qui avait introduit son bec plusieurs fois dans la bouche de l’enfant était pour Freud une représentation de la mère phallique, une mère pourvue d’un phallus,  et que donc ce qu’il nous décrivait  là était  un fantasme pervers  où on peut lire en clair ce qu’il en est du mécanisme de la  « Verleugnung », de ce désaveu ou démenti de la castration qui le spécifie.

Mais je reprends tout d’abord le récit que fit Freud de ce souvenir d’enfance tel que Léonard l’avait noté dans ses « cahiers », pour pouvoir ensuite le suivre dans sa belle démonstration.
« Une seule et unique fois, autant que je sache, Léonard a inséré dans l’un de ses écrits scientifiques une indication sur son enfance. A un endroit qui traite du vol du vautour, il s’interrompt soudain pour suivre un souvenir qui surgit du fond de ses premières années.

« Il semble qu’il m’était assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche  de sa queue et, à plusieurs reprises, à heurté mes lèvres de cette même queue ».
Freud rectifie tout de suite ce qu’énonce Léonard, il indique en effet que ce n’est pas un souvenir mais « une fantaisie qui s’est formée par la suite et s’est reportée dans son enfance ».

Puis, après quelques détours évoquant les mythes fondateurs de chaque peuple, il propose une interprétation analytique du fantasme de Léonard, une « traduction qui tend vers l’érotique, comme le terme même de « queue » nous le laisse deviner. Il s’agit donc d’un fantasme de fellation, « lorsque le membre sexuel est introduit dans la bouche de la personne impliquée ». Freud rajoute aussitôt que ce fantasme ressemble à certains rêves et fantasmes de femmes ou d’homosexuels passifs qui dans les rapports sexuels jouent le rôle féminin. Ce fantasme de fellation nous le retrouvons par exemple mis en scène par Dora, exprimé par l’un de ses symptômes les plus persistants, sa toux et son dégoût à l’idée d’être embrassée par un homme.
Etant donné l’époque où il risquait cette interprétation du fantasme de Léonard, Freud est obligé de justifier ses affirmations et cela lui permet de poursuivre et surtout de retrouver en quelque sorte ce qui est le soubassement de ce fantasme qui est, selon son dire, une « réélaboration d’une autre situation dans laquelle autrefois nous ressentions tous du bien-être, lorsqu’à l’âge de la tétée nous prenions dans la bouche le mamelon de la mère ou de la nourrice pour le téter. Nous comprenons maintenant pourquoi Léonard reporte dans les années où il recevait la tétée le souvenir de l’expérience prétendument vécue avec le vautour ».
Freud évoque en écho de ce souvenir, les Vierges  à l’enfant peintes par Léonard, mais souligne  qu’il faut aussi maintenir que Léonard  l’a aussi réélaborée en « fantaisie homosexuelle passive » mais indique qu’il laissera momentanément de côté une question : quel est le lien entre l’homosexualité et le fait de téter le sein de sa mère ?

Il s’affronte par contre à une autre difficulté celle de savoir pourquoi c’est un  vautour qui a remplacé sa mère, dans ce fantasme.
C’est là qu’il part dans des évocations mythiques de l’ancienne Egypte, avec la déesse Mout, et énonce que le vautour était un symbole de la maternité « parce qu’on croyait qu’il n’existait que des femelles et aucun mâle dans cette espèce d’oiseau…. » Pour se reproduire, ces vautours étaient fécondés par le vent.
Mais même les pères de l’Eglise avaient quelques faiblesses pour cette légende, car cela leur permettait ainsi de justifier la possibilité de la fécondation de la Vierge, sans qu’elle ait été au contact d’un homme.
Léonard, de par son enfance, était lui aussi un enfant - vautour, un enfant sans père. Freud  affirme ainsi ce qui lui paraît évident : « La substitution du vautour à la mère indique que l’enfant s’est senti privé du père et qu’il s’est trouvé seul avec la mère ».

Mais Freud franchissant un pas de plus rend compte de ce qui aurait été les tendances homosexuelles de Léonard, homosexualité platonique. Et il donne ainsi un aperçu fulgurant de la structure de la perversion :
« Chez tous nos homosexuels masculins, il y a eu dans la première enfance, oubliée plus tard par le sujet, un lien érotique très intense à une personne féminine, généralement la mère, suscité ou favorisé par un surcroît de tendresse de la mère elle-même et renforcé plus tard, dans la vie de l’enfant, par un passage du père à l’arrière plan ». Nous retrouvons donc là chez Freud un écho de ce que Lacan formulera des effets de la métaphore paternelle, au cours des successifs franchissements des temps de l’Œdipe. Ce « passage du père à l’arrière plan » peut en effet mettre mis en rapport avec le fait qu’au second temps de l’Œdipe, le père a pour fonction, pour mission, de « châtrer » en quelque sorte la mère, de la priver de ce phallus imaginaire dont l’enfant l’a pourvu, et de chasser également l’enfant de cette position inconfortable, celle d’être l’objet de son désir, le substitut de ce qui lui manque, son phallus.
Donc quand ce père ne peut pas intervenir voici les effets qui en résultent tels que Freud nous les décrits :
« Après ce stade préliminaire (celui d’une grande fixation érotique à la mère, mais à une mère phallique) survient une mutation dont le mécanisme nous est connu, dont nous ne saisissons pas encore les forces motrices. » Ici Freud évoque donc ce qui provoque la transformation de l’objet d’amour en identification. Il n’en connaît pas les forces en jeu mais en mesure le résultat : «  Le garçon refoule son amour pour la mère en se mettant lui-même à la place de celle-ci, en s’identifiant à elle et en prenant sa propre personne pour le modèle à la ressemblance duquel il choisira ses nouveaux objets d’amour. Il est ainsi devenu homosexuel. »
Ces nouveaux objets d’amour sont donc des images de lui-même « qu’il aime comme sa mère l’a aimé enfant ».

A propos de l’analyse de ce fantasme de Léonard, je me suis posée la question de savoir quel aurait été la version de ce « roman psychanalytique », si au lieu de ce vautour qui lui a permis d’exploiter la veine de la « femme au pénis », de la « mère phallique », Freud n’avait pas fait cette erreur de traduction et avait dénommé le fantasme de Léonard « Fantasme au milan ». Comme il n’aurait pas pu, avec ce « nibio » et sa juste traduction, « milan » exploiter le fil de la mère phallique,  aurait-il été alors entraîné non pas du côté de la perversion, mais du côté de la névrose, et plus précisément de la phobie ?  Le milan, tout comme le cheval du petit Hans, ou les loups de notre « homme aux loups » aurait-il  alors été  considéré, érigé au rang d’animal phobique, un animal substitut alors non pas de la mère mais du père ?      

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29 juin 2007

Nécrophilie

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Dans le « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats (notes du lundi 11 novembre), Freud décrit, alors que sa dame  était malade et au lit, un souhait de Ernst  : « Puisse-t-elle toujours restée ainsi, allongée ! ». L’analysant en donne cette interprétation : Il a tellement peur qu’elle tombe malade qu’une fois que c’est arrivé, il en  est soulagé, il n’a plus besoin d’en avoir peur. L’événement attendu et enfin arrivé le libère de sa peur.  Freud qualifie l’argument qu’il avance ainsi de « méprise captieuse ».

Ce souhait qu’elle reste ainsi toujours allongée peut, bien sûr, signifier le désir qu’elle reste ainsi à sa merci et sous l’emprise de son amour. Une façon en quelque sorte de la séquestrer dans la chambre de ses désirs et loin de ses concurrents éventuels.

Mais Freud va un peu plus loin encore puisqu’il y déchiffre un fantasme nécrophilique, qu’Ernst avait eu une fois consciemment, mais qui n’avait pas osé s’avancer au-delà de la contemplation du corps entier. Que pouvons nous deviner à partir de cette indication de Freud ? Est-ce à dire qu’il avait osé regarder, contempler un corps de femme, un corps certes mort, un cadavre, mais sans aller jusqu’au viol ? Il s’agissait bien sûr pour lui d’un fantasme et non d’un passage à l’acte pervers.

Dans ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité »,  Freud parle très peu  de ces fantasmes nécrophiliques qui portent sur le désir de violer un cadavre de femme. A vrai dire il n’y a qu’une phrase qui les décrit : « Certaines perversions sont si éloignées de la normale, que nous ne pouvons faire autre chose que de les déclarer « pathologiques ». Particulièrement celles où l’on voit la pulsion sexuelle surmonter certaines résistances (pudeur, dégoût, horreur, douleur) et accomplir des actes extraordinaires (lécher des excréments, violer des cadavres) ».

Or je vous propose de lire pour  découvrir la dimension inattendue de ces fantasmes nécrophiliques,  non pas dans la structure de la perversion, mais dans la structure de la névrose, un magnifique rêve de Freud, celui de sa « mère chérie avec une expression de visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit par deux ou trois personnages munis de becs d’oiseaux ».  Le mot « nécrophilie » n’y est pas écrit en tant que tel mais pourtant, selon l’aveu de Freud, ce rêve d’angoisse « pouvait se ramener à un désir obscur manifestement sexuel, qu’exprime bien le contenu visuel du rêve ». (p. 495/496 de l’Interprétation des rêves).

Ce qui peut confirmer ce fait c’est ce que rajoute Freud dans l’interprétation de son rêve : « l’expression du visage de ma mère dans le rêve était celle de mon grand-père que j’avais vu, peu de jours avant sa mort,  râlant et dans le coma. Le sens de l’élaboration secondaire du rêve doit être la mort de ma mère, c’est ce que prouve aussi le bas-relief funéraire ».

Maintenant,  outre ce désir nécrophilique que l’on peut y déceler, il est bien certain que la jouissance qui accompagne l’acte sexuel est elle-même qualifié de « petite mort » par la perte momentanée de conscience qu’elle  comporte, alors ce visage de sa mère « particulièrement tranquille et endormie » ne témoigne-t-il pas également qu’elle avait était parfaitement comblée par son fils, ayant occupé la place  du père, dans la scène primitive ?

Bien sûr ces associations d’idées, concernant aussi bien la pensée de Ernst que le rêve de Freud, n’engagent que moi mais ces fantasmes nécrophiliques du sujet névrosé  ont été si peu explorés que j’ai eu envie de vous en faire part.

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09 juillet 2007

Une approche par surprise de l’anorexie

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Dans l’un des séminaires des Nom-du-père (séance du 19 mars 1974), Lacan indique quelques signes de la « forclusion du nom du père  dans le champ social, signes de sa « dégénérescence catastrophique. Il en donne comme premier exemple le fait que au lieu de la recherche de la reconnaissance du père qui donne le pouvoir porter son nom de pleine droit, ce qui est préféré c’est la course au titres universitaires, le désir d’être nommé à, nommé à la psychanalyse, mais aussi bien être nommé à la députation, ou pourquoi pas, à la présidence de la république.

Dans cette même veine,  il donne en éclair, un aperçu très fugitif, de ce qui pourrait également être le signe de cette même forclusion du Nom-du-père dans le champ social, à savoir l’éclosion et surtout la multiplication des phénomènes d’anorexie chez les adolescentes.

Il effectue  un détour par rapport à la question qu’il abordait, celle de la course aux titres universitaires qui n’est liée à aucun désir de savoir, si ce n’est un désir de savoir attribué à l’Autre, à savoir la mère en tant qu’il est repéré comme un instrument de puissance. 

Il remet donc en question ce désir de savoir en évoquant le fait que « ce n’est pas le désir qui préside au savoir  mais l’horreur » et il prend appui pour le démontrer sur les symptômes de l’anorexie :

« … cette chose attribuée à l’Autre (ce désir de savoir ) ça s’accompagne très souvent d’un très peu pour moi et un très peu pour moi dont l’enfant donne la preuve sous cette forme à laquelle je suis sûr vous n’avez jamais songé, mais comme vous savez moi aussi j’en apprends tous les jours … la nourriture ne me manque pas, et si vous saviez comment je le sais, n’est-ce pas, à quel point ce que j’ai déjà illustré de l’anorexie mentale en faisant énoncer par cette action, car une action énonce « Je mange rien ».

Mais pourquoi est-ce que je mange rien ? Ca vous ne vous l’êtes jamais demandé, … mais si vous le demandez aux anorexiques, ou plutôt si vous les laissez venir, moi je l’ai demandé … alors qu’est-ce qu’ils m’ont répondu ? Mais c’est très clair, elle était déjà tellement préoccupée de savoir si elle mange [ il s’agit bien sûr de la mère ] que pour décourager ce savoir, ce savoir comme ça, ce désir de savoir, n’est-ce pas, que rien que pour ça, elle se serait laissé crever de faim la gosse ! 

C’est très important cette dimension du savoir, et aussi de s’apercevoir que ce n’est pas le désir qui préside au savoir c’est l’horreur ».

Enfin cela n’empêche nullement Lacan d’affirmer la séance d’après que ce qui préside au savoir c’est l’amour.

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05 août 2007

La naissance d'une villanelle

LippiCorshamLe Président Schreber, dans ses mémoires, raconte comment au début de sa maladie, dans sa phase d'hypochondrie, il croyait qu'il avait été mis enceint par Dieu, comme la Vierge Marie et qu'il avait déjà senti remuer «le fruit de ses entrailles ».

Or ces fantasme de fécondation par l'Esprit Saint se retrouvent  aussi comme étant à la source de l'inspiration poétique. C'est ce que nous raconte Joyce, dans l'un de ses premiers romans, « Portait de l'artiste comme un jeune homme » à propos de la naissance de son premier poème, la naissance d'une villanelle : 

« Un peu avant l'aube il s'éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée... Sa pensée s'ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l'inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l'eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique... Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l'imagination le verbe s'était fait chair. L'Ange Gabriel avait visité la chambre la vierge ».

Trois vers sont  les  fruits de cette inspiration :

« N'es-tu point lasse des ardents détours,

Toi, l'enjôleuse d'anges en exil ?

N'évoque plus l'enchantement des jours »

Ces vers passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d'une villanelle... 

Le cœur de l'homme est un brasier d'amour

Soumis au gré de ton vouloir subtil,

N'es-tu point lasse des ardents détours...

Un nuage montait de la terre entière, des océans embrumés : l'encens de sa gloire...

Dans la crainte que quelque chose ne fût perdu pour lui, il se souleva brusquement sur le coude, cherchant un papier, un crayon. »

Quelle est  cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père comme une femme et en recevoir un enfant ? Si on repère simplement que l'enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé  sont avant tout l'expression du désir d'être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C'est par l'attribution de ce phallus, qu'il pense devenir un homme, un vrai.

C'est ce que tente Schreber, dans son délire, en espérant mettre au monde des milliers d'enfants schrébériens en se faisant être l'épouse de Dieu. C'est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème. Simplement l'un délire et  l'autre sublime ce désir d'être enceint et surtout de mettre au monde un enfant.

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11 septembre 2007

de l'odorer d'Aristote à l'odorat de Freud

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Pourquoi,  parmi toutes les pulsions définies par Freud, n’existe-t-il pas une pulsion nasale ?

A ma connaissance Lacan n’a parlé qu’une seule fois de ce qu’il appelle,  suivant Aristote,  l’ « odorer » il le décrit, cet odorer, odorat, comme étant lié non pas, comme le suggérait Freud, aux fonctions excrémentielles mais de façon surprenante à la vision.

Aussi j’eu la curiosité d’aller retrouver ces sources dans l’Ethique à Nicomaque. 

Aristote oppose les plaisirs du corps et les plaisirs de l’âme. Parmi les plaisirs de l’âme,  il range l’ambition et l’amour du savoir, mais aussi le plaisir de raconter ou d’écouter des histoires. Les plaisirs du corps cités par lui sont d’abord ceux de la vue. Des hommes qui trouvent leur plaisir dans les spectacles de la vue comme les couleurs, les formes, le dessin, ceux aussi de l’ouïe, avec l’amour de la musique ou du théâtre. Comptent aussi les plaisirs de l’odorat. A leur propos, Aristote évoque dans quelles mesures les personnes qui les éprouvent peuvent être « déréglées » ou « immodérées » et il les mesure à cet aune :  « ceux qui se plaisent à l’odeur des pommes ou des roses ou des parfums, nous ne les appelons pas des hommes déréglés, mais nous appelons plutôt ainsi ceux qui se délectent à l’odeur d’onguents ou de mets, car les gens déréglés y trouvent leur plaisir du fait que ces odeurs leur rappellent les objets de leur concupiscence. On peut constater assurément que même les autres personnes quand elles ont faim, ont plaisir à sentir la nourriture ; mais prendre plaisir à ce genre d’odeurs est le fait d’un homme déréglé, car ce sont là pour lui des objets de concupiscence ».

Et pour le démontrer, il l’aborde par un autre biais, le fait que les animaux, eux, n’éprouvent pas ces plaisirs de l’odorat : « Les chiens, en effet, ne prennent pas plaisir à l’odeur des lièvres, ils prennent plaisir à les manger : l’odeur leur a donné seulement la perception du lièvre De même le lion ne s’intéresse pas au mugissement du boeuf, ce qu’il veut c’est le dévorer : le mugissement lui a seulement fait percevoir que le boeuf est à sa portée, et il paraît ainsi trouver plaisir au mugissement. De même il ne se réjouit pas de voir [ou de trouver] un cerf ou une chèvre sauvage mais il se réjouit de pouvoir en faire son régal ».

Il semble donc bien que ces plaisirs du goût sont immodérés quand ils sont associés au plaisir de l’odorat. Mais il va encore plus loin en les étayant du toucher.

« En effet, c’est du goût que relève la discrimination des saveurs telle qu’elle est pratiquée par les dégustateurs et les bons cuisiniers ; or ces discriminations ne procurent pas beaucoup de plaisir, et en tout cas n’en donnent pas aux gens déréglés : ceux-ci ne recherchent que la jouissance, qui leur vient tout entière par le toucher, à la fois dans le boire et dans le manger, ainsi que dans ce qu’on nomme les plaisirs de l’amour. C’est pourquoi encore certain gourmand priait que son gosier devint plus long que celui d’une grue, ce qui montre bien que son plaisir venait du toucher. Ainsi donc, le sens auquel le dérèglement est lié est celui de tous qui nous est le plus commun avec les animaux, et le dérèglement ne semblerait être à si juste titre répréhensible que parce qu’il existe en nous non pas en tant qu’hommes, mais en tant qu’animaux : se plaire à de pareilles sensations et les aimer par-dessus tout a quelque chose de bestial. En effet, on exclut même les plaisirs tactiles les plus épurés, tels que les plaisirs que procurent au gymnase frictions et bains chauds, car ce n’est pas le contact portant sur le corps entier qui intéresse le débauché, mais seulement celui qui porte sur certaines de ses parties ».

Sans le savoir, Aristote énumère les quatre sortes de pulsion décrites par Freud, la pulsion scopique, la pulsion invocante, dans le plaisir de raconter et d’écouter des histoires, la pulsion orale avec le goût.  La seule pulsion qui est en partie élidée par Aristote est la pulsion anale, mais elle est quand même présente sous la forme de cette pulsion d’emprise que constitue le toucher qu’il nomme « plaisir tactile ».  C’est elle seule qu’il semble faire intervenir dans « les plaisirs de l’amour ». Parmi ces plaisirs tactiles, ceux qui sont exemptés de cette touche de dérèglement, d’intempérance, sont ceux qui portent sur l’ensemble du corps, quand ces plaisirs portent sur l’une de ses parties, là c’est de la débauche.

Aristote rajoute à cette série, les plaisirs de l’odorat. Pour quelles raisons aussi bien Freud que Lacan n’ont-ils pas pris en compte l’orifice nasal comme l’une des sources de la pulsion ?

Or on ne peut que constater que les signifiants de cette hypothétique pulsion nasale existent bel et bien. On les retrouve dans toute cette série d’expressions : "J'ai eu du flair", "celui-là je ne peux pas le pifer, le sentir". Un  Maître des parfums s'appelle : "Un nez ". Il existe même des sublimations de cette "pulsion nasale" pour preuve ce magnifique roman "Le parfum" ou encore ce célèbre film qui  est de Dino Risi  et  qui s'appelle "Parfum de femmes".

Pourtant l'odorat subit à plein ce que Freud appelle transposition des pulsions, mauvaises odeurs sont poussées du côté de la pulsion anale et uréthrale, bonnes odeurs du côté du goût et de la pulsion orale, quelquefois du côté de la vue, les odeurs du maquis ou d'une forêt de pins se chauffant au soleil.

Si on ne peut qualifier ces odeurs dans le registre de la pulsion c'est peut-être en raison de l'inconsistance de son objet, qui s'évapore au lieu de se couper. Mais n’est-ce pas aussi le cas de la voix ?

De fait Freud a isolé ce pouvoir de l’odorat en lui donnant une toute autre fonction, celui d’être le « support organique » de l’un des concepts les plus essentiels à la psychanalyse, celui de Refoulement. 

Posté par Fainsilber à 13:38 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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