Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

02 février 2008

Psychiatre, psychologue ou psychanalyste, lequel choisir ?

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Psychiatre, psychologue et psychanalyste ont au moins en commun cette qualification : ils s'occupent tous les trois de la souffrance psychique, comme en témoigne une partie de la racine étymologique commune de leur dénomination : la « psyché », l'esprit, l'âme mais aussi celle de « psuché », le souffle, la respiration, la force vitale.

Quelles formes revêt cette souffrance psychique ? Elles sont très variées, elle surgit cette souffrance, sous forme d’angoisses, d’inhibitions, de symptômes physiques, corporels, comme dans l’hystérie, ou de symptômes psychiques, obsessions et phobies. Sous ses formes les plus graves, elle se manifeste aussi par des délires, délires de persécution ou de jalousie ou encore d’érotomanie, mais également par des actes pervers, voire criminels.

Comment pourrions nous définir les fonctions respectives et les méthodes de ces trois spécialistes cités ? Dans une première approche, peut-être pourrions dire que tous trois sont des psychothérapeutes, c'est-à-dire qu’ils soignent les troubles de cette  psyché mais que les moyens utilisés et les buts recherchés ne sont pas les mêmes :

- Le psychiatre vous écoutera et vous parlera, mais ce sera de surcroît, car c'est un médecin : il vous écoutera, vous donnera des paroles d’encouragement mais il vous prescrira des médicaments.

- Le psychologue ou psychothérapeute, vous écoutera et vous parlera, c'est en effet par la parole seule qu'il espère vous guérir de vos symptômes. Mais vous êtes avec lui en face à face, c'est à dire que vous vous parlez à tu et à toi et peut-être est-il ainsi sollicité de vous répondre du tac au tac. C’est par un échange de paroles que vos symptômes disparaîtront.

- Le psychanalyste vous écoutera surtout - et par ses interprétations fort rares - vous permettra de vous guérir vous-même. Vous êtes allongé sur un divan, et le psychanalyste se trouve derrière vous pour n'avoir à prêter attention qu'à vos paroles et également pour se dérober à votre regard, pour mieux s'effacer devant vous. Mais cette première approche est loin d'être suffisante.

Deux termes sont nécessaires pour tenter de différentier ces trois types de thérapeutes, d'une part celui de " guérison " et d'autre part, celui de " suggestion ". Tous trois n'en font pas du tout le même usage.

C'est en effet avec l'aide de ces deux termes que Freud différentie, établit une coupure entre la psychanalyse et les autres formes de thérapies psychiques. "Le procédé psychanalytique, écrit-il, se distingue de tous les procédés de suggestion, de persuasion et autres, en ce qu'il ne veut réprimer chez le patient aucun phénomène psychique par voie d'autorité. Il cherche à pénétrer jusqu'à l'origine du phénomène et à abolir celui-ci par la modification durable de ses conditions de naissance ». Même si le psychanalyste utilise lui aussi la suggestion il ne s’en sert que pour aider l’analysant à « vaincre ses résistances » et donc à découvrir la cause de ses symptômes, cause qui remonte à l’enfance. C’est ainsi que l’analysant réussit cet exploit de pouvoir se guérir lui-même. 

Ceci étant rigoureusement posé,  Freud reconnaît généreusement que tous les moyens " qui aboutissent à la guérison sont bons ", d’autant plus que les psychothérapies permettent souvent d’obtenir des résultats rapides, cependant il justifie aussi son choix de la psychanalyse, comme étant «  celle qui pénètre le plus profondément, qui a la plus grande portée, celle par qui les malades peuvent être le mieux transformés ".

En effet, c’est là où les méthodes de la psychothérapie et de la psychanalyse divergent. Les psychothérapeutes, qui agissent par suggestion, c'est-à-dire par l’influence qu’ils réussissent à exercer sur leurs patients,  visent la guérison « sans se préoccuper de la force et de la signification des symptômes morbides ». Pour eux, ce qui compte c’est que ces symptômes disparaissent. Freud souligne cependant qu’ils reviennent le plus souvent, quelques temps après, éventuellement sous d’autres formes, puisque leur cause n’a pas été éradiquée.

Les psychanalystes ont une autre visée, celle de retrouver les sources inconscientes de ces troubles psychiques qui sont bien sûr, comme toujours, des sources infantiles. "… pour dissoudre les symptômes, écrit Freud, il faut remonter à leurs origines, réveiller le conflit qui leur a donné naissance et orienter ce conflit vers une autre solution, en mettant en œuvre des facteurs qui à l'époque où sont nés les symptômes n'étaient pas à la disposition du malade".

Donc ces trois thérapeutes, en guise de conclusion, soignent, certes chacun avec l’aide de la parole mais, pour le psychiatre, cette parole est un traitement adjuvant, car il prescrit aussi et peut-être surtout, des médicaments. Le psychologue et le psychanalyste soignent, eux exclusivement par la parole, cependant alors que le premier soigne par la suggestion, donc par l’influence bénéfique qu’il peut exercer sur son patient, et vise surtout la guérison des symptômes, leur disparition, le second, l’analyste, laisse à l’analysant, le soin de se guérir lui-même et ce en retrouvant la source infantile de ses symptômes. Par la psychothérapie, le symptôme guérit plus vite mais sa récidive est fréquente. Cependant, même avec une psychanalyse, on ne peut garantir qu’une nouvelle poussée de névrose ne surgira pas, provoquée par  les nouvelles difficultés que les êtres humains peuvent rencontrer dans leur vie, deuil, chagrins, déceptions. Mais il leur restera alors la possibilité de retourner parler à un analyste, pour refaire le chemin  déjà parcouru vers les sources infantiles de leurs symptômes. Ce chemin tracé,   une première fois à la machette, sera,  cette seconde fois, parcouru plus aisément et plus rapidement.

Ceux qui souhaitent, en raison de leurs malaises ou de leurs symptômes,  rencontrer l’un de ces trois psychothérapeutes peuvent également  vouloir savoir  quelle a été  leur formation. Les psychiatres ont eu une formation médicale. Les psychothérapeutes suivent à l’université des études de psychologie. Ils doivent avoir un diplôme de psychologues cliniciens. Les analystes ont, non seulement suivi l’une ou l’autre de ces formations, mais ils ont de plus fait, eux-mêmes,  l’expérience d’une longue psychanalyse, ils ont travaillé les textes qui constitue l’essentiel de la théorie analytique et l’ont mise à l’épreuve de l’expérience clinique. De plus, quand ils décident de devenir, à leur tour  psychanalystes,  ils se doivent de parler avec un autre analyste du travail qu’ils poursuivent avec leurs analysants, pendant encore quelques années. C’est ce qu’on appelle un contrôle ou une supervision. Freud disait qu’il y avait trois métiers impossibles, celui d’éduquer, de gouverner et de psychanalyser. Cette  longue et difficile formation exigée de la part de l’analyste, doit au moins lui permettre d’écouter au mieux ce que lui disent ses analysants, de déchiffrer et donc d’interpréter leurs symptômes avec leur active participation.

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18 février 2008

Les « étincelles poétiques » de Stéphane Mallarmé

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Edouard Manet et Stéphane Mallarmé étaient liés d’amitié. Le premier fit un célèbre portait du poète, le second, sans pinceau, mais non sans couleurs, celle de ses mots, célébra l’œil et la main du peintre dans « quelques médaillons et portraits en pied », preuve s’il en est qu’il marchait ainsi sur les brisées du peintre. De Manet en effet il écrivait, de son style elliptique :

  « Cet œil… vierge et abstrait, gardait naguères l’immédiate fraîcheur de la rencontre […] Sa main, la pression sentie claire et prête énonçait dans quel mystère la limpidité de la vue y descendait, pour ordonner vivace, lavé, profond, aigu ou hanté d’un certain noir, le chef d’œuvre nouveau et français ».

Si Mallarmé évoquait la limpidité de la vue de son ami, pour y brosser le vigoureux caractère de ses tableaux, « hanté d’un certain noir »,  les étincelles de mots du poète y fulgurent  toujours sur fond d’obscurité :

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres,

Fuir !  Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

O nuits ! Ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un ennui désolé par les cruels espoirs,

Croit encore  à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et peut-être, les mâts, invitant les orages

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts,  sans mâts, ni fertiles îlots…

Mais,  Ô mon cœur, entends le chant des matelots ». 

Mallarmé affirmait qu’il inventait dans la poétique « une langue » qu’il définissait ainsi « Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit »   

A l’œil et à la « main claire, prête  et vivace » du peintre qui donne à ses tableaux leur luminosité, on peut certes opposer la profonde obscurité de Mallarmé. Pourtant qui pourrait dire que ces poèmes  ne nous touchent  pas,  que nous ne sommes pas sensibles à la force magique que dégage l’enchaînement  inattendu de ses mots ?

« Ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » 

Aux critiques littéraires qui lui reprochaient cette obscurité, Mallarmé  rétorquait : «  Il doit  y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature – il n’y en a pas d’autres, - d’évoquer les objets ».  Pour la  psychanalyse aussi,  cette dimension de l’énigme est essentielle, et avec nos lectures de Lacan, cette dimension d’obscurité nous est pour le moins familière et surtout aimée.

L'énigme en effet recèle toujours ce qu'il en est du désir inconscient du poète mais, comme par  ricochet, le désir de celui qui l'écoute ou qui le lit. 

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02 mars 2008

Freud et Goethe

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En  l’année 1930, Freud reçut le prestigieux prix Goethe. Sa fille Anna prononça l’allocution écrite par son père. Il était déjà trop éprouvé par la maladie pour pouvoir se rendre à Francfort et assister à la remise de ce prix dont il était très fier étant donné l’admiration qu’il avait toujours porté à ce grand poète.

Il commence son discours en indiquant que le fait d’avoir reçu ce prix l’oblige à sortir de son « étroit domaine », celui d’une « science de l’âme » et il évoque alors ce que Goethe a apporté à l’humanité, mais surtout il s’interroge sur ce qu’aurait pu être la passion de ce poète pour la psychanalyse, lui qui en avait été en quelque sorte un précurseur :

« En évoquant la figure du grand homme universel qui est né dans cette maison, qui a vécu son enfance dans ces lieux, cette distinction impose de se justifier devant lui, pour ainsi dire, et soulève la question de savoir comment lui se serait comporté si son regard attentif à chaque innovation de la science s’était porté sur la psychanalyse ».

Freud fait ce pari : « Je pense que Goethe n’aurait pas, contrairement à tant de nos contemporains,  rejeté la psychanalyse. Il s’en est même approché sur bien des points ».

Il en donne deux exemples, d’une part, son savoir sur la façon dont les choix amoureux de l’âge adulte sont liés aux premiers attachements infantiles à la sœur et à la mère. D’autre part il souligne que ce poète avait déjà eu l’intuition du sens des rêves quand, dans l’un de ses poèmes, il écrivait :

Ce qui inconnu des hommes

Ou par eux dédaigné,

A travers le labyrinthe du cœur

Chemine dans la nuit. 

Freud ne peut que confirmer le fait que « derrière cette magie, nous découvrons le témoignage vénérable et incontestablement juste d’Aristote, selon lequel rêver, c’est poursuivre, dans le sommeil, l’activité de l’âme. » Cependant  Goethe, pas plus qu’Aristote, n’avait pas découvert « l’énigme de la déformation du rêve ». Ils ne pouvaient savoir, avant la découverte de la psychanalyse et de l’existence de l’inconscient, le fait que le désir inconscient du rêve était soumis à la censure, censure qui exigeait sa déformation. 

Après avoir attribué en quelque sorte à Goethe une supposée sympathie pour la psychanalyse Freud élargit  le champ de son investigation et aborde la question des liens de la littérature et de la psychanalyse par rapport à la biographie des auteurs : en quoi cette biographie peut intéresser les psychanalystes et que peuvent-ils attendre de cette approche, dans leur lecture de l’œuvre ?  Mais il se demande aussi à quel titre, ils peuvent s’autoriser à s’y intéresser : quelles pourraient être leurs motivations ?

Il aborde cette question d’une façon surprenante, par rapport aux reproches que l’on pourrait faire aux psychanalystes qui rabaisseraient ainsi « ce grand homme au rang d’objet de la recherche analytique ». Mais c’est amusant de constater qu’il ne réfute pas pour autant ce reproche. Il l’admet : oui c’est vrai. Il écrit : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toutes, ambivalentes car notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité ».

Ceci étant posé, il n’empêche que la psychanalyse peut établir de solides liens entre les œuvres d’un artiste, les « dispositions pulsionnelles » et les événements de son histoire familiale.

Pourtant il arrive à cette conclusion que,  malgré toutes les confidences qu’il nous a faites dans « Fiction et vérité », encore traduit « Poésie et vérité », Goethe était «un homme qui se dissimulait soigneusement ». Les deux titres mêmes de cette autobiographie le suggèrent,  marquant cette imperceptible fissure entre cette vérité cachée et la fiction qu’il en donne à ses lecteurs. Freud, malgré le récit de ses rêves les plus intimes, se dissimulait tout autant. Ce n’est donc pas pour rien, qu’en cette maison de Weimar où avait vécu le poète, il a fit siennes ces paroles prononcées par Méphisto :

« Le meilleur de ce que tu sais,

Tu ne saurais pourtant le dire aux écoliers ».

En ce point, psychanalystes et poètes se rejoignent.

- S. Freud, Prix Goethe 1930. « Allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort ».

1930, in

Résultats, idées, problèmes, volume II, PUF, 1940, 1985.

- E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 3,  Les dernières années ( 1919-1939) P.U.F. p. 173.

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06 mars 2008

Petite contribution à la psychopathologie de la vie quotidienne

Marie

J’ai écrit, il y a quelques jours, et à sa demande, un texte pour un ami, le compte-rendu d’une lecture du livre de Célia Bertin, une biographie de Marie Bonaparte[i] et à   la fin de ce texte,  j’ai fait un lapsus révélateur qui a pris la forme  d’une élision.

Contrairement à ce que je comptais affirmer, j’ai écrit : « On ne peut  regretter que,   malgré  son dévouement à la cause analytique et à Freud, elle  ait éprouvé une haine  aussi solide à l’égard de Jacques Lacan. Elle le  traitait de « fou » ou encore de « paranoïaque ». …

De cette lutte sans merci qu’elle lui a livré nous avons quelques échos dans cette biographie. Je dois dire que cela m’a intéressé de retrouver dans cette histoire de la psychanalyse en France, les points de vue  des détracteurs de Lacan, notamment à propos de la question de ses « séances courtes » et que l’on devrait plutôt qualifier de « séances à durée variable. »

Quel dérapage y a-t-il eu entre cet énoncé et l’énonciation qui s’y est glissée ? Lacan cite souvent cette phrase « je crains qu’il ne vienne » pour indiquer les rapports de l’énoncé et de l’énonciation. Le sujet de l’énonciation, se révélant dans ce « ne », laissant au sujet du verbe, le  « je »  du « je crains », la responsabilité de son énoncé.

Dans ce lapsus par élision, c’est un  « que » que j’ai fait disparaître de mon énoncé : « on ne peut [que] regretter que… ». Du coup,  manifestant résolument mon ambivalence à l’égard de Lacan, je ne regrette vraiment pas que Marie Bonaparte lui ait réglé, durant toutes ces années, son compte.  C’est donc par cette élision du « que »,  en le subtilisant de mon énoncé, que j’y trahis mon énonciation, mon désir secret.

Que pourrais-je bien trouver pour me justifier ? Autant demander secours à Freud en personne. Je lisais justement récemment  l’allocution qu’il  avait préparée et qu’Anna Freud avait lue à Francfort, dans la maison de Goethe, à l’occasion du prix Goethe qui lui avait été décerné   en l’année 1930.

Il y évoquait quelles pouvaient être les motivations des analystes pour s’intéresser à la biographie des grands hommes et donc les critiques que l’on pouvait leur faire à ce propos :

« Je m’attends à ce reproche : nous analystes, nous aurions perdu le droit de nous placer sous le patronage de Goethe parce que nous avons trahi le respect qui lui est dû en essayant d’appliquer l’analyse à lui-même, en rabaissant ce grand homme au rang d’objet de la recherche analytique. Quant à moi, je conteste en premier lieu que cela ait pour but ou pour conséquence de le rabaisser »[ii].

De toute façon, il y a une part de mystère qui ne pourra jamais être élucidée, « l’énigme du don merveilleux qui fait l’artiste et ne pourrait pas nous aider à mieux concevoir la valeur et l’effet des œuvres ». Pourtant malgré ces impossibilités, quand aucun élément biographique ne nous est  connu, pour un auteur, et il cite Shakespeare, cela nous manque beaucoup. « Cette biographie satisfait donc en nous « une forte exigence ».

Quelle serait donc cette nécessité que nous éprouvons ?

« On dit  généralement que ce serait le désir de rendre un tel homme humainement aussi proche de nous. Admettons ; c’est donc le besoin d’avoir des rapports affectifs avec de tels hommes, de les adjoindre aux pères, maîtres, modèles que nous avons connu et dont nous avons déjà subi  l’influence, avec l’espoir que leurs personnalités seront aussi imposantes et admirables que les œuvres que nous tenons d’eux. »

Tout cela est bien beau, mais Freud le reconnaît sans ambages : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toute, ambivalente car  notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité. »

C’est ce dont j’ai allègrement témoigné par mon lapsus, lapsus que je n’avais même pas repéré et qui l’a été par le premier lecteur à qui je l’ai adressé. Il ne me restait plus qu’à rajouter,  dans l’après-coup, ce « que » subtilisé qui redonnait à ma phrase le témoignage de mes regrets et non plus de ma grande satisfaction : Je ne peux que regretter …. Oui, mais quand même…


[i] Célia Bertin, Marie Bonaparte, Ed.Perrin, 1999.

[ii] S. Freud, «  Prix Goethe 1930. Allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort », Résultats, idées, problèmes, PUF, p. 181.

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14 mars 2008

Sur les amours de transfert

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Dans son texte « observations sur l’amour de transfert », écrit en 1915, Freud décrit les mésaventures qui peuvent arriver à un jeune analyste inexpérimenté lorsqu’il se trouve aux prises avec les flambées de l’amour de transfert, amour qui  est provoqué par la situation analytique elle-même.  Il indique donc comment s’y prendre avec cet événement inévitable mais pourtant difficile à gérer.

« Parmi toutes les situations qui se présentent, je n’en citerais qu’une particulièrement bien circonscrite, tant à cause de sa fréquence et de son importance réelle que par l’intérêt théorique qu’elle offre. Je veux parler du cas où une patiente, soit par de transparentes allusions, soit ouvertement fait comprendre au médecin que, comme toute n’importe simple mortelle, elle s’est éprise de son analyste. Cette situation comporte des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux… elle est si complexe, si inévitable, si difficile à liquider que son étude est depuis longtemps devenue une nécessité vitale pour la technique psychanalytique ».

Donc dès les premières phrases de ce texte « Observations sur l’amour de transfert », nous pénétrons au cœur de l’expérience analytique avec ce terme décisif « maniement du transfert ». Ce maniement  du transfert, qui serait donc la part de l’analyste dans le travail que poursuit l’analysant, ne peut être précisé sans avoir cerné au plus près, ce concept essentiel de la théorie analytique, puisqu’il en est sa condition, celui du transfert.

Dans sa correspondance avec Jung, Freud raconte, avec beaucoup d’humour,  comment il en a lui-même fait l’expérience. A la fin d’une de ses séances, une de ses jolies et charmantes analysantes lui sauta gentiment au cou. Seule,  l’arrivée inattendue de quelqu’un de ses proches  le sauva de cette inconfortable situation. Mais si Freud raconte cette anecdote, c’est pour prémunir ses collègues inexpérimentés du danger de se laisser aller à ses amours analytiques, de répondre à cet amour de transfert, par un amour  de contre-transfert.

Dans ce même texte (« Observation sur l’amour de transfert ») Freud déploie trois possibilités pour  faire face à la situation :

-         les deux amoureux coulent ensemble des jours heureux, encore que ces amours soient interdites en tant qu’amours oedipiennes, répétition de ces dites amours infantiles.

-         L’analyse tourne court. Il y a rupture.

-         Troisième solution,  la seule souhaitable, l’analysant et l’analyste passent outre à cet amour de transfert, non seulement passent outre mais en tirent profit pour l’analyse, en tant qu’elle y met à jour la répétition de ces amours anciennes, de ces amours infantiles remises en jeu avec l’analyste.

Un joli rêve de transfert que raconte Freud dans L’interprétation des rêves illustre ces romantiques amours analytiques : « pendant son séjour d’été au lac de…  elle se précipite dans l’eau sombre, là où la lune pâle se reflète dans l’eau. »

Freud nous l’indique, c’est pour elle, à la fois un rêve de renaissance, elle est remise au monde par Freud, au cours de son analyse, mais elle désire aussi être mère elle-même et que donc qu’il lui donne un enfant en cadeau. L’analyste rajoute que ce rêve servit beaucoup à la cure. Cela ne nous étonne guère car on y voit se dessiner, pour l’analysante,  les chemins de sa féminité, accompagné en cela par son psychanalyste.

Avec cette découverte clinique de ce qu’est l’amour de transfert, la technique analytique, celle qui est censée nous permettre d’accéder à cette compétence de l’analyste, à ce dit « maniement du transfert », terme qui évoque le tour de main de l’artisan, un savoir faire, cette technique donc se trouve ainsi mise sous la dépendance, sous la tutelle même de la théorie puisque c’est à elle que revient la charge de préciser ce qu’est le transfert.

Ce transfert, quelle définition conceptuelle pouvons-nous en proposer ? Peut-être convient-il de poser d’emblée sa polyvalence dans le texte même de Freud :

1-    il est d’abord transport amoureux de l’analysant pour l’analyste, c’est l’amour de transfert, dans son usage le plus courant.

2-    Il est aussi, dans la métapsychologie freudienne, celle qui concerne les mécanismes de formation des symptômes, le mécanisme même de cette formation : Il y a « transfert », par déplacement, de l’affect d’une représentation refoulée sur une représentation substitutive.

3-    Mais c’est aussi, et c’est le sens premier que Freud lui donne dans l’Interprétation des rêves, la « transcription d’une langue dans une autre » (L’Interprétation des rêves, chapitre VI, « le travail du rêve » p.240). Quand cette transcription se fait dans le sens du contenu latent du rêve à son contenu manifeste, le transfert rend compte de la fabrication d’un rêve.  Dans l’autre sens, du contenu manifeste à son contenu latent, ce même transfert, toujours pris dans le sens de traduction d’une langue dans une autre, livre le secret  de ce qu’est « l’interprétation » du rêve.

Ce que Freud appelle « maniement du transfert », c’est donc, pour l’analyste, l’art de manier ces trois sens du mot, ce transfert d’amour pour l’analyste, ce transfert des affects qui provoquent les manifestations des symptômes pour arriver enfin à cette traduction d’une langue dans une autre qui consiste à retrouver la langue du désir inconscient. 

Manier le transfert,  pour l’analyste, c’est donc savoir interpréter les rêves, les symptômes mais aussi les actes de ses analysants malgré et grâce à cet amour de l’analysant éprouvé pour l’analyste.

A noter, que sous ces amours de transferts ainsi mises en avant, se cachent ces vigoureuses haines de transfert, non moins encombrantes pour le travail analytique. De ces haines solides nous avons quelques beaux exemples dans l’histoire du mouvement analytique. Mais elles sont,  sinon passées sous silence, en tout cas, pas du tout analysées. A quand ce beau titre : « Le maniement de la haine de transfert » ?

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15 mars 2008

Souvenirs d’enfance et souvenirs-écrans

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Quand un analysant rencontre pour la première fois un analyste, sans doute lui décrit-il  tout d’abord ses angoisses, ses symptômes, et ses inhibitions,  il parle aussi des circonstances de sa vie mais très vite, il commence à évoquer ses souvenirs d’enfance. Or Freud a donné à quelques uns de ces souvenirs un nom plus précis, celui de « souvenirs-écrans ». C’est assez dire que ces souvenirs ne sont pas à prendre pour argent comptant, mais que, par contre, ils sont à prendre à la lettre, c'est-à-dire qu’ils sont à déchiffrer tout à fait comme le texte d’un rêve. Un souvenir-écran doit être interprété, car derrière des événements apparemment  anodins, sans intérêt,  se cachent les événements les plus importants de la vie du sujet, ce qu’on peut qualifier d’événements traumatiques, à condition bien sûr de donner à ce qualificatif sa portée exacte.

Freud a consacré deux textes à ces souvenirs-écrans, un daté de 1899, « Sur les souvenirs-écrans », le second, qui fait partie de La psychopathologie de la vie quotidienne, a pour titre « souvenirs d’enfance et souvenirs-écrans ». Le titre est en lui-même intéressant puisque il pose que tous les souvenirs d’enfance ne seraient donc pas des souvenirs-écrans.

Il écrit, dans ce dernier texte : «  je suis parti de ce fait bizarre que les premiers souvenirs d’enfance d’une personne se rapportent le plus souvent à des choses indifférentes et secondaires, alors qu’il ne reste dans la mémoire des adultes aucune trace (je parle d’une façon générale, non absolue) des impressions fortes et affectives de cette époque ». Tout a sombré dans l’amnésie des premières années de l’enfance, tout,  sauf quelques souvenirs souvent indifférents mais de plus incongrus.

Un des exemples de ces souvenirs-écrans que Freud nous indique est très intéressant car il nous démontre à quel point Freud était un lacanien avant la lettre et que, dans le déchiffrage de toutes ces petites formations de l’inconscient, il procédait toujours comme un linguiste, alors que la linguistique en tant que science n’avait même pas encore été inventée.

Un homme, l’un de ses analysants, ayant déjà eu beaucoup de déboires dans sa vie sentimentale, était l’aîné de neuf enfants et, il était âgé de quinze ans, lorsque naquit sa dernière petite sœur. Or il  semblait ne garder aucun souvenir d’avoir vu sa mère enceinte, alors que pendant ces quinze années, cela aurait du pour le moins le frapper. Seul un souvenir-écran lui permit d’en prendre conscience :

Il « finit par se rappeler qu’à l’âge de onze ou douze ans il vit un jour sa mère défaire hâtivement sa jupe devant une glace… Il complète ce souvenir en disant que ce  jour-là sa mère venait de rentrer et s’était sentie prise de douleurs inattendues. Or, le délaçage ( Aufbinden) de la jupe n’apparaît dans ce cas que comme un souvenir-écran pour accouchement (Entbindung). Il s’agit là d’un « pont verbal » dont nous retrouverons l’usage dans d’autres cas ».

En tout cas, c’est ce pont verbal AUFBINDEN === ENTBINDUNG qui permet de franchir cet écran du délaçage de la jupe à la mise au monde de l’un de ses nombreux frères et sœurs : neuf en tout.

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21 mars 2008

l'analysant et l'analyste à la fin d'une analyse

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Dans "La dynamique du transfert"  (p. 57),  Freud indique que le transfert ne joue le rôle d’une résistance que dans la mesure où il est un transfert négatif ou bien un transfert positif composé d'éléments érotiques refoulés. Lorsque nous "liquidons" le transfert en le rendant conscient nous écartons simplement de la personne du médecin ces deux composantes de la relation affective".

Cette définition de la résistance dans son lien au transfert ouvre quand même des horizons inattendus sur la question de la fin de l’analyse et par rapport au sort qui est réservé à l’analyste. Quel mode de relation les analysants gardent-ils vis-à-vis de leur analyste, une fois que ces éléments érotiques et de haine ont été rendus conscients ? Quelle expérience en avons-nous ? 

Dans le texte de Freud nous pouvons recueillir deux assertions contradictoires. Pouvons-nous être d’accord avec ce que Freud en écrivait dans son grand texte « Délire et rêve dans

la Gradiva

de Jensen » ? 

« Le processus de la guérison s’accomplit dans une récidive de l’amour, si nous rassemblons sous le terme « d’amour » toutes les diverses composantes de la pulsion sexuelle et cette récidive est indispensable, car les symptômes à cause desquels le traitement a été entrepris ne sont rien d’autres que des précipités des luttes antérieures liées ou au refoulement ou au retour du refoulé et ne peuvent être dissipés et balayés que par une nouvelle marée des mêmes passions. »

Cependant,  si, dans ce roman,  la petite Zoé Bertgang,  qui a réussi à guérir de son délire son amoureux un peu fou, peut alors répondre à son amour, le psychanalyste ne peut en faire autant.

Freud nous l’affirme : « Le médecin a été un étranger et il doit aspirer à redevenir un étranger après la guérison ».  Notons le : c’est une aspiration.

Lorsqu’il aborde à nouveau cette question dans un autre texte « analyse finie et infinie » il y apporte une nuance qui me paraît relever de l’expérience et qui donc parait plus plausible :

A propos de l’un de ses analysants qui lui avait reproché bien longtemps après de ne pas avoir tenu compte des éléments de transferts négatifs qui auraient dû être, selon lui, analysés, (Il s’agirait de Ferenczi ) Freud en fait ce commentaire : « … il ne faut pas estimer comme un transfert toute bonne relation entre analyste et analysé, pendant et après l’analyse. Il y a aussi des relations amicales qui sont fondées en réalité et s’avèrent viables ».

Alors, entre les deux possibilités, laquelle choisir ? J’aurais l’inclinaison de choisir la seconde. J’ai du mal à croire que l’analyste qui vous a en quelque sorte remis, une seconde fois, symboliquement, au monde, puisse redevenir un étranger pour vous,  même si on peut  s’en éloigner,  tout comme nous nous sommes éloignés de nos amours oedipiennes, nos anciennes amours. Les circonstances de la vie et la mort elle-même peuvent en effet nous en séparer mais de ce travail commun il ne peut que rester des traces vives. Quand on ne se quitte pas "bons amis" peut-être en effet quelque chose n'a pas été entendu de la part de l'analyste et aurait mérité interprétation.

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04 avril 2008

L'interprétation d'une compulsion de Ernst, dit L'Homme aux rats

5d861cb526Dans ses notes du samedi 28 décembre du journal d’une analyse, celle de l’Homme aux rats (1), Freud écrit cette phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, " il a faim et on le nourrit " .  Le sujet du second verbe  fait énigme qui est cet "On " qui nourrit ? Comme, si entre Freud et son analysant,  soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Cet acte de Freud, il lui fait apporter une assiette de harengs de la Baltique,  provoquera des effets inattendus qui  apparaîtront dans les jours qui viennent, sous la forme de fantasmes transférentiels qui auraient pu être beaucoup mieux exploités par l’analyste, mais pour l'instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c'est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick ( Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu'avec la névrose obsessionnelle d'Ernst on n'aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l'autre.
Dans toutes ces compulsions, se manifeste toujours, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l'affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.

La compulsion  concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu'il dit de cette compulsion de maigrir : 
" Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l'une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l'idée qu'il était gros et qu'il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d'août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s'arrêter baigné de sueur. L'idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l'ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l'esprit, un jour, qu'à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d'un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l'appelait Dick, comme c'est la coutume en Angleterre. C'est ce Dick qu'il aurait voulu tuer (1). "

Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie " Gros ".

Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :

1 - c'est d'une part le fait qu'elle arrive en association avec le fait qu'il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger, donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l'analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l'entendre comme le désir qu'il mange et donc qu'il vive ?
2 - Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série compulsions, il s'agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu'il s'agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c'est lui qui en a eut l'idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s'appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 - est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l'anorexie. Je me souviens d'une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d'être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.

A la fin de ces notes, on s'aperçoit que Freud à accompli au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture " Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola " ! Avec ce mot de la fin " Faut-il être bête pour se tuer ! "
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu'il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l'analyste et pourtant !

(1) Journal d'une analyse ; L'homme aux rats, PUF, p.211.

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05 avril 2008

Guérison et « truquage »

sauvetagepicasso

Le terme même de guérison a mauvaise presse auprès des analystes. Mais pourtant,  même si nous devons garder en mémoire l’indication de Freud, celle de ne pas être animé de la fureur de guérir ou encore de la guérison qui ne peut venir que de surcroît,  il n’empêche que la psychanalyse a des effets et des effets bénéfiques pour le sujet car sinon comment chaque analysant mais aussi chaque analyste pourrait-il s’engager dans cette entreprise malgré toutes les embûches rencontrées à commencer par le choix d’un psychanalyste, les souffrances réveillées, remises à vif,  du fait du transfert, et ce qu’il en coûte à chacun des efforts de toute sorte, surtout et y compris les efforts financiers.

En 1978, au moment de la clôture du congrès de la transmission de la psychanalyse, Lacan avait posé cette question «  comment se fait-il qu’il y a des gens qui guérissent, qui guérissent de leur névrose, voire de leur perversion, car c’est un fait qu’il y a des gens qui guérissent » et pour en rendre compte il avait avancé un curieux terme celui de « truquage ».

Si on tourne un peu autour de ce mot, il est pour le moins ambigu. Il peut décrire le savoir faire du psychanalyste, il connaît le truc, comment s’y prendre. Il évoque donc l’habileté de l’artisan ou l’astuce du bricoleur. Mais si nous passons du mot truquage au verbe truquer, il prend tout d’un coup une tonalité plus péjorative. Surgissent à l’horizon une cohorte de truqueurs, de faussaires, d’escrocs. Il me semble que les analystes ne doivent pas perdre de vue cette dimension maléfique du trucage. Car ils se tiennent sur cette étroite limite, une crête entre deux versants, celui de  l’habileté et celui de l’escroquerie. Je reprends ce terme puisqu’il a déjà été utilisé par Lacan.

Ces deux versants possibles du truquage vont se trouver mis en jeu, mis en scène à propos des fantasmes de guérison de l’analysant qui existent dans toute analyse, pour peu bien sûr qu’on y prête attention.

L’un des plus célèbres fantasmes de guérison de la littérature analytique est incontestablement celui de l’Homme aux loups, mais comme il est un peu long à développer ici, j’en ai choisi un autre, celui d’une analysante de Freud dont il nous raconte le rêve. «  Voici un beau rêve d’eau… Il servit beaucoup à la cure. Pendant son séjour d’été au lac de… elle se précipite dans l’eau sombre, là où une lune pâle se reflète dans l’eau. Des rêves de cette espèce précise Freud sont des rêves de naissance. L’analyse est pour cette jeune femme une seconde naissance. Elle est sauvée guérie par son analyste. Elle exprime aussi par ce même rêve,  un timide désir de devenir mère, autrement dit d’être enceinte comme on dit des œuvres de Freud.

Dans l’analyse ces fantasmes de guérison s’expriment par toutes les équivoques signifiantes du verbe « sauver ». Ces sauvetages sont souvent en rapport avec l’eau, la mer ou les rivières.  Ce sont soit des fantasmes de grossesse, soit des fantasmes de renaissance. Quand une femme sauve un enfant de l’eau, comme la fille du pharaon, elle est sa mère. Quand un homme sauve une femme, il lui donne un enfant, ou il est son enfant.

Mais là où ces fantasmes sont intéressants c’est qu’ils nous permettent d’aborder cette question du truquage selon ces deux versants, bénéfique et maléfique,  car il se trouve que le désir d’être guéri, sauvé par l’analyste, peut venir rencontrer coïncider avec le désir de l’analyste de sauver, de guérir son analysant.

Pour vous en donner une idée, je vous raconte juste le rêve fait par une analyste à propos de ces fantasmes de sauvetage. « Je me trouve sur une plage de l’Atlantique. Soudain deux ou trois grosses vagues se forment. Je me précipite pour sauver de très nombreux  enfants entrain de se noyer. A côté de moi, il y a des parents qui ne se font aucun souci pour leurs enfants. Je tente de sauver leur dernier enfant, mais pour sauver ma propre vie, je le laisse échapper. Les parents m’engueulent, mais je leur réponds qu’après tout, ce sont eux les parents ».

Je ne sais pas grand-chose de ce rêve et ne peut donc le déchiffrer davantage  sans l’appui de la rêveuse, cependant c’est un typique fantasme de sauvetage.

Dans l’approche que j’en ai faite j’ai utilisé ce rêve pour montrer comment il fallait pouvoir dissocier ce qu’il en est du désir de chaque analyste  de ce désir du psychanalyste. Cette séparation entre les deux est en effet lisible dans le texte de ce rêve. Il y a un franchissement effectué entre son désir de sauver beaucoup d’enfants, de les sauver et de les guérir, et le fait qu’elle en attribue en un second temps, la responsabilité aux parents.

C’est donc dans la façon dont chaque analyste gère ses propres fantasmes de sauvetage, son désir de guérir les analysants, qui établit une ligne de démarcation entre le truquage, comme savoir faire du psychanalyste, ou truquage escroquerie en tant qu’il laisserait l’analysant sous la dépendance voire l’emprise du désir de l’Autre qu’est pour lui l’analyste.

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10 avril 2008

Petite note clinique trouvée dans les textes de Freud à propos de la crainte de se jeter par la fenêtre

Murillo_20__201670_20__20Les_20Femmes_20a_20la_20fenetreDans l’un de ses premiers textes contemporain des Etudes sur l’hystérie, qui a pour titre « Obsessions et phobies », Freud avait décrit quelques obsessions typiques selon lui. Plusieurs femmes se plaignaient de l’obsession de se jeter par la fenêtre, de blesser leurs enfants avec des couteaux ou des ciseaux. Une fois interprétées, ces obsessions se révélaient être liées au fait que ces femmes n’étaient pas du tout satisfaites dans leur mariage et qu’elles « se débattaient contre les désirs et les idées voluptueuses qui les hantaient à la vue d’autres hommes ».

Freud interprète donc ces deux séries d’obsessions celle de blesser ses enfants et de se jeter par la fenêtre dans ce même registre de tentations sexuelles mais sans en dire plus sur ce désir par rapport aux enfants, à moins qu’il n’ose formuler que c’est lié à un désir de se débarrasser d’eux. Mais on peut par contre rapprocher cette compulsion à se jeter par la fenêtre d’un autre symptôme qui apparemment relève de la même origine, la phobie de se jeter par la fenêtre.  Il la décrit dans l’une de ses lettres adressées à Fliess, la lettre 53 (p. 160 de la naissance de la psychanalyse).

Il écrit à Fliess  « Peut-être ne t’ai-je pas encore parlé de l’analyse de quelques phobies. « La peur de se jeter par la fenêtre » est une erreur du conscient et respectivement du préconscient et se rattache à un contenu inconscient où la fenêtre joue un rôle ».

Voici quel sens lui donne : L’idée inconsciente est celle d’aller à la fenêtre et faire signe à un homme de monter, comme le ferait une prostituée.

Il y a rejet et angoisse à cause de ce déclenchement d’un désir sexuel. On peut se poser la question si ce désir ne prendrait pas de nos jours une forme plus rude, voire plus directe.

Encore que la peur de tomber par la fenêtre reste un symptôme encore actuel et les fantasmes de prostitutions très nombreux et présents dans toute analyse de femme. On peut les retrouver notamment dans L’interprétation des rêves de femmes tels que Freud nous les rapporte notamment incontestablement le plus délicat, le plus effarouché, celui dit « des services d’amour » (1)

Peut-être est-ce lié au fait que tomber par la fenêtre peut également avoir un autre sens, celui d’être mis au monde, de naître(2). Et comme ce sens peut également être inversé, passer de l’actif au passif, il peut aussi avoir le sens de mettre au monde un enfant.

Alors on peut se poser la question du double sens de ce « tomber par la fenêtre » et se demander également en quoi ces fantasmes de prostitution pourraient être mis en lien avec le désir d’obtenir un enfant du père. Je proposerai cette hypothèse, cet enfant serait alors tout à fait l’équivalent d’un objet phallique, qu’un homme, de façon anonyme, (au lieu du père) pourrait lui attribuer. Mais cet énfant-phallus ainsi obtenu fantasmatiquement et quelquefois réellement ne l’inscrirait pas ainsi dans un destin féminin, mais renforcerait au contraire ses identifications viriles : Elle serait ainsi en possession non pas tellement d’un enfant, mais d’un phallus et ce dans une relation maintenue au désir de sa mère.

1-    S. Freud, « Rêves et télépathie », Résultats, idées, problèmes, vol II. PUF.

2-    S. Freud, L’interprétation des rêves, p131. PUF.

Posté par Fainsilber à 15:59 - psychanalyse - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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