Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

28 décembre 2005

« Je suis celui qui a lu Freud »

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Le fragment d’un entretien que Lacan avait accordé à Pierre Daix en 1966, nous introduit à la nécessité de travailler les textes de Freud.  Tout d’abord parce qu’ils sont au fondement de l’invention de la psychanalyse, mais aussi parce que sans eux on ne peut  suivre les élaborations de Lacan, notamment les plus tardives : il suffit simplement d’évoquer le fait que Lacan a rapproché les trois formes d’identifications freudiennes des trois ronds du Symbolique, de l’Imaginaire et du réel qu’il nouait avec l’aide d’un quatrième, celui du symptôme. Or sans une rigoureuse approche de ce que Freud avait élaboré de ces trois formes d’identification rien ne peut prendre vie, prendre sens de ce que Lacan avance avec sa théorie des nœuds.

Cette vigoureuse affirmation de Lacan  « Je suis celui qui a lu Freud »  en réponse à la question que lui posait Pierre Daix : « Comment vous situez-vous par rapport à  Freud ? »  le pose donc comme étant non seulement dans la stricte filiation de Freud, mais aussi comme étant celui qui redonne  toute sa force et sa portée à l’œuvre freudienne.

Voici ce qu’il en dit : « Plus je lis Freud, plus je suis frappé par sa consistance, disons plus simplement, par sa cohérence logique. Il y a une logique dans son œuvre, que j’exprime, moi, par lettres et symboles, avec une rigueur comparable aux expressions de la nouvelle logique mathématique avec Bourbaki. Quand naît un fait scientifique, un fait qui ne colle pas avec les formules antérieures, qu’est ce qui se passe ? Un fait scientifique ne naît que s’il met une catégorie existante à l’épreuve. S’il n’y a pas de système préexistant, il n’y a pas de démenti. Un fait nouveau implique une structure nouvelle. L’inconscient est un fait nouveau, et il apporte un démenti à l’ancienne structure sujet-objet.

Or, la portée de ce qu’apportait Freud dépassait infiniment ce que pouvaient lire les gens auxquels il s’adressait. Qui étaient-ils ? Des thérapeutes soucieux de comprendre les mouvements obscurs dont ils constataient l’existence chez leur patients. C’était louable, mais la formation médicale n’était pas, et n’est toujours pas, avec ses intérêts et sa tradition, disons, humaniste, la plus propre à introduire à la dimension de la psychanalyse. Si des linguistes et des logiciens se trouvent mieux à portée de l’entendre – ceci indique assez dans quel sens devrait être complétée la formation médicale.

Pourquoi donc la diffusion de Freud est-elle ce qu’elle est aujourd’hui, au point que même ceux des psychanalystes qui ne se réclament pas de lui ne peuvent faire autrement que de se dédouaner d’un recours à ses termes, verbal, au mauvais sens du terme ? Le problème est précisément que la plupart des psychanalystes ne savent pas pourquoi ils sont ainsi serfs de son texte : alors qu’en réalité, ils mettent sous les mots de Freud n’importe quoi, ou plutôt : ce qui avait cours avant Freud, ce que Freud a dévalué. On refile de la fausse monnaie ».

Est-ce que, de nos jours, cette fausse monnaie a cessé d’avoir cours ? Je n’en mettrais pas ma main au feu.

Car en cette fin d’année 2005, les psychanalystes peuvent non seulement rester serf du texte de Freud mais également devenir serfs du texte de Lacan.

Refiler de la fausse monnaie, ce serait ne pas tenir compte du fait qu’il n’y a pas de transmission de la psychanalyse, en ce sens qu’elle ne peut s’apprendre dans les livres pas plus que dans les séminaires de Lacan et qu’elle doit être réinventée à chaque fois par chaque analyste, à partir de ce qu’il a découvert, au cours de son analyse, de la structure de sa névrose et de la place qu’a occupé dans cette structure le désir de ses parents. .

Entretien avec Pierre Daix du 26 novembre 1966 publié dans Les Lettres Françaises n° 1159 du 1er au 7 décembre 1966

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29 janvier 2006

Joyce-le-symptôme et Dostoïevski-l’hystérie

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Joyce relu par Lacan, Dostoïevski relu par Freud

Dans son texte « Dostoïevski et le parricide », Freud écrit : « Ce n’est pas un hasard si trois des chefs d’œuvres de la littérature de tous les temps, L’Œdipe-Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et les frères Karamazov de Dostoïveski, traitent tous du même thème, du meurtre du père. Dans les trois œuvres le motif de l’acte  - la rivalité sexuelle pour une autre femme est aussi révélé. »

Si Ulysse de Joyce est maintenant considéré comme une œuvre majeure de la littérature mondiale du dernier siècle, la question du parricide me semble y être éludée, tout autant que la question de la rivalité des hommes entre eux pour la conquête d’une femme.

Bloom, tout au long de son périple au travers des rues de Dublin sait que Molly a rendez-vous avec l’un de ses amants, il connaît même l’heure de leur rendez-vous, sans pour autant apporter  la moindre entrave à cette rencontre. De retour chez lui, il se glisse dans le lit conjugal :

« Que rencontrèrent ses membres en s’étendant graduellement ? Des drap propres ; des odeurs supplémentaires ; la présence d’un corps humain, féminin, le sien à elle ; l’empreinte d’un corps masculin, non le sien à lui, quelques miettes, quelques bribes de viande de conserve, recuite, qu’il épousseta. »

Il évoque alors les sentiments antagonistes qu’il ressent, au nombre de quatre, par paires, « envie » et « jalousie », « abnégation »

et « équanimité ».

Cette abnégation, sinon cette équanimité devant le triomphe de ses rivaux dans l’amour d’une femme, Freud l’a déjà décrite dans ce même texte de Dostoïevski et du parricide. Il la décrit en prenant pour exemple les héros de certaines autres nouvelles de Dostoïevski, mais en la replaçant dans les composantes du complexe de castration masculin.

Avec beaucoup d’assurance mais aussi de sérénité voici ce que Freud en énonce : « le meurtre du père est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu ».

De là vient son sentiment de culpabilité. Mais à cela vient s’adjoindre une autre composante, celle que Freud appelle celle de la bisexualité de chaque sujet.

Lorsque cette composante est trop forte, « la menace que la castration fait peser sur la masculinité renforce l’inclinaison du garçon à s’identifier à sa mère, « à tenir le rôle de celle-ci comme objet d’amour pour le père ». Cette prédisposition renforce donc la névrose. Et c’est là qu’il prend appui sur la vie et l’œuvre de Dostoïevski : «  Une telle prédisposition existe chez Dostoïévski ; elle se révèle sous une forme virtuelle ( homosexualité latente ) dans l’importance des amitiés masculines au cours de sa vie, dans son comportement marqué d’une étrange tendresse envers ses rivaux en amour et dans sa compréhension remarquable  pour des situations qui ne s’expliquent que par une homosexualité refoulée comme le montrent de nombreux exemples de ses nouvelles ».

Est-ce que ce que Freud nous décrit là ne pourrait pas s’appliquer à Joyce notamment dans la lecture que nous pouvons faire, dans l’une de ses œuvres, qui est théâtrale, « Les Exilés » ? On ne peut répondre par l’affirmative car l’analyse de ce qui se passe entre les personnages en est fort complexe. Paradoxalement, elle m’a plutôt fait penser à la situation subjective de Dora entre les différents personnages de son scénario. Car, comme avec Dora, différents couples se déplacent en une étrange danse : Berthe entre les deux amis, Richard et Robert, ces deux hommes rivaux, dans son amour, mais il y a aussi dans le circuit cette Béatrice qui se trouve être doublement la rivale de Berthe, dans l’amour que lui porte Richard, et dans le fait qu’elle aime Robert, qui lui aime Berthe, tout se passe, dans cette pièce, comme si l’amour au lieu d’être réciproque entre un homme et une femme élue, était intransitif.

A prendre les choses par ce biais, de l’analyse des composantes du complexe de castration masculin avec ces composantes féminines, il semble en tout cas qu’une piste s’ouvre celle d’éclairer ce que Lacan a avancé à propos de Joyce, de cette question de sa « Père-version », ou encore sa version vers le père qu’il a soutenu à la mesure de ses moyens pas son écriture, par son art d’écrire. Mais Lacan a laissé cette approche à l’état d’énigme, tout comme d’ailleurs, quelques années avant, il affirmait que tout était encore à dire concernant l’Œdipe inversé.

N’est-ce pas une séduisante piste de travail ?

J’ai effectué ce rapprochement dans l’un de mes ouvrages « Eloge de l’hystérie masculine. Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse » paru chez L’Harmattan en 97.

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05 février 2006

Les deux poires de l’empereur

pommesComme cette si jolie chanson d’Yves Montand le suggère, les fruits évoquent toujours  les rondeurs maternelles, la rondeur des  seins d’une jeune femme.

« Sous un léger corsage qui fait des plis
Deux petits seins bien sages
Comme c'est joli.
J'allais vers la colline
Sous un grand ciel tout bleu
Et je voyais briller les yeux
De Clémentine, de Clémentine. »

Dans l’une de ses premières œuvres, « L’Interprétation des rêves » Freud raconte le rêve d’un enfant de quatre ans qui, lui, avait choisi des poires, les poires du Kaiser, les poires de l’empereur.

Voici le texte de ce rêve : "Un homme actuellement âgé de trente cinq ans raconte un rêve qu'il se rappelle bien et qu'il dit avoir eu quand il avait quatre ans : le notaire chez qui était déposé le testament de son père (il avait perdu son père à l'âge de trois ans) apportait deux grosses poires blanches (Kaiserbine) : on en donnait une à l'enfant, l'autre était sur l'appui de la fenêtre du salon. Il se réveilla persuadé de la réalité de ce qu'il avait rêvé et demanda obstinément à sa mère la seconde poire ; il affirmait qu'elle était sur l'appui de la fenêtre du salon. Sa mère en rit".

De ce rêve, Freud nous indique que l'analysant ne peut pas en dire grand chose sinon le fait que ce notaire qui était responsable, notons le, du testament et donc de l'héritage que lui avait légué son père, lui avait effectivement apporté des poires. Pourtant il rajoute aussitôt, parmi les associations de ce rêve, un autre rêve qui est loin d'être anodin et qui vient donc contredire cette affirmation : il s'agit en effet du récit d'un rêve de sa mère, rêve qu'elle lui avait raconté et donc dans lequel il était forcément partie prenante, puisqu'il lui était fatalement adressé.

Voici le texte de ce rêve, lui aussi rapporté par Freud : "Elle avait deux oiseaux sur la tête et se demandait quand ils s'envoleraient, mais ils ne s'envolaient pas ; seulement l'un deux vint à sa bouche et la suça."

Ce dernier mot "suça" constitue le mot-pont, le pont verbal, comme le nomme Freud, entre le rêve de la mère et celui de l'enfant. Ce rêve fait tout aussitôt penser au souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. Lui, c’est un vautour qui lorsqu’il était encore au berceau, lui avait ouvert la bouche et, plusieurs fois, la lui avait heurtée de sa queue. Pourtant Freud n’interprète pas le rêve de sa mère. Il reste comme un point d'énigme aussi bien pour l'analysant que pour Freud lui-même. On pourrait penser qu'il n'ose pas s'en approcher alors que par ailleurs il prend résolument appui sur la fonction symbolique pour interpréter le rêve du fils puisqu’il écrit : "Les deux poires, pommes ou poires, sont les seins de la mère qui l'a nourri".

L'appui de la fenêtre est comme le balcon, une représentation de la poitrine. Freud insiste sur le fait que sa mère l'a effectivement nourri et plus longtemps qu'il n'est d'usage - voici donc un écho de ces deux oiseaux qu'elle ne souhaite pas voir s'envoler - et, quant au rêve du fils, il en donne cette interprétation :

"Donne (montre) moi de nouveau le sein qui m'a nourri autrefois" et pour justifier sa traduction, sa transcription, souligne ce fait : "Il est évidemment très saisissant de voir la symbolique jouer un rôle dans le rêve d'une enfant de quatre ans, mais ceci n'est pas une exception, c'est la règle. On peut dire que le rêveur dispose des symboles dès le début de la vie" et il rajoute que "même en dehors du rêve, l'homme se sert de représentations symboliques".

Ce rêve  met bien en évidence le fait que c'est par le désir de sa mère que ce petit sujet a été introduit au monde du symbole. Les deux poires de l'enfant font incontestablement écho aux deux oiseaux du rêve de sa mère, beaux oiseaux prêts hélas à prendre leur envol. Mais on remarque aussi qu’avec ces deux poires, deux oiseaux, deux seins, deux phallus, rien ne vient interdire cette dualité, cette réciprocité entre le fils orphelin et sa mère. Bien au contraire, c'est le notaire, celui qui est chargé de transmettre l'héritage du père, qui lui apporte ces poires de l'empereur, "Kaiserbine", sur un plateau.

Ainsi la fonction du père, du père symbolique, celui qui est chargé de faire tiers, de faire coupure entre le désir de l'enfant et le désir de sa mère, ne s'y dessine que de son absence, en filigrane. Cependant dans le choix du nom de ces poires, poires de l’empereur ne peut-on pas dire que ce père grandiose, devenu père de la nation,  cet Empereur,  est appelé à la rescousse par ce petit prince régnant sans partage sur l’empire maternel ?

… mais au fait, ne pourrait-on pas parler aussi bien des prunes du dit empereur ?

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19 février 2006

Sur le divan de Théodore Reik

klee1Théodore Reik, je l'indique pour ceux qui l'ignorent, fût un psychanalyste proche de Freud. Il a d'ailleurs écrit un livre fort intéressant « trente ans avec Freud » où il raconte ses souvenirs de leurs rencontres et de leurs échanges épistolaires.

Je rapporte ici ce qu'il évoquait des insights de l'analyste, de ses brusques aperceptions de ce que voulait lui dire ses analysants. L'un d'eux lui fait, un jour, part d'une dispute avec son amie, laquelle avait beaucoup maigri et avait grand peur d'être tuberculeuse – à  l'époque ce n'était pas une crainte vaine – et voulait donc manger beaucoup pour reprendre du poids, son ami s'y opposant pour des raisons esthétiques.  Reik se demande alors comment il a pu penser à mettre en relation le récit de cette dispute avec un événement survenu un an et demi avant, un avortement auquel l'analysant avait fortement incitée son amie. Reik ne souligne pas le fait que le signifiant « être grosse » avait dû jouer pour lui aussi et lui permettre d'établir ce lien mais en tout cas cela lui permet d'interpréter les vraies raisons de cette dispute, l'amertume liée à cet avortement et le désir de son amie de « grossir » à nouveau.

Il donne encore un autre exemple de ces interprétations devinées en nous racontant l'histoire émouvante d'une jeune femme,  qui bien que  non juive mais socialiste avait du fuir le régime nazi. En quittant l'Allemagne, elle avait laissé son ami, ce dernier n'ayant pas voulu quitter sa situation et son pays pour elle. 

« Elle aimait toujours cet homme pour qui elle s'était si longtemps dévouée et qui était perdu pour elle.

Au cours d'une séance, au milieu d'un long temps de silence, elle raconta soudain que la veille son dentiste lui avait arraché une dent de sagesse. Elle recommençait à avoir mal à cet endroit. Nouveau temps de silence. Puis elle montra à Reik un coin de la bibliothèque et lui dit «  il y a un livre tête en bas ». Voici ce que Reik lui répondit : « Pourquoi m'avez-vous caché que vous aviez fait un avortement ? » Il avoue l'avoir dit sans se douter qu'il allait le dire et sans savoir pourquoi.

Les surprises de l'interprétation concernent aussi bien l'analysant que l'analyste : « J'avais l'impression que ce n'était pas moi qui parlait mais quelque chose en moi. La patiente bondit sur ses pieds et me fixa comme si j'étais un revenant. Personne ne savait et ne pouvait savoir que son amant, le médecin en question, l'avait faite avorter. »

L'opération qui avait été particulièrement dangereuse étant donné l'état avancé de la grossesse, devait rester totalement secrète. Car l'avortement était à cette époque passible de mort en Allemagne.

Si dans le premier exemple, il était facile de trouver l'interprétation, elle était beaucoup plus risquée pour la seconde. Mais peut-être qu'en allemand ce rapport entre le livre, tête en bas, et l'enfant était plus lisible.

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09 mars 2006

Promenade dans les jardins d’Epicure

280px_penelope_homer_odyssey_project_gutenberg_etextQui se souvient, à part les philosophes,  de la philosophie d’Epicure ?  Il ne reste plus guère de lui que l’adjectif fabriqué à partir de son nom. Encore a-t-il été  en quelque sorte diffamé, puisque ce terme d’épicurien à été souvent utilisé pour décrire un homme avide des plus basses jouissances, alors que dans les jardins d’Epicure, lieu de son enseignement, ce qui était cultivé c’était la sobriété et la frugalité. Sur ces qualités prenaient alors naissance, parce qu’étant plus rares, les plaisirs de la bouche, les plaisirs du goût – je ne sais si ce mot  avait cours au temps d’Epicure- ce qu’on appelle la gourmandise.

Pour Freud,  le principe de plaisir consiste à obtenir une diminution de l’excitation de l’appareil psychique la plus basse possible. Elle correspond à la satisfaction des désirs inconscients. Mais cette satisfaction se heurte à beaucoup d’obstacles et notamment ceux de la censure qui réprouve un certain nombre de désirs, soit au nom de l’interdit de l’inceste, soit au nom de la morale. La psychanalyse a pour fonction de lever au moins une partie de ces interdits, ceux qui sont posés par un surmoi trop rigoureux, qui voit pour ainsi dire le mal partout, bien au-delà de ce qui est interdit par rapport aux objets parentaux, et par rapport aux règles de morale.

Mais il existe un au-delà du principe de plaisir, c’est ce que Freud a appelé la pulsion de mort. Il existe un antagonisme, une lutte sans cesse renouvelée entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Le désir des hommes de se faire sans cesse la guerre, d’un bout à l’autre de la planète,  en témoigne.

C’est sans doute là que se trouve la divergence de vue entre Freud et Epicure. Pour ce dernier, la mort et la vie s’excluent l’une l’autre, radicalement. Inutile de craindre la mort quand on est en vie  puisque la mort n’est pas là et qu’une fois mort, plus personne n’est là  pour en souffrir. Pour Freud la vie ne va pas sans la mort. Les pulsions de vie s’intriquent étroitement aux pulsions de mort, pour les amadouer, les civiliser.  C’est ce travail de domestication de cette œuvre de destruction, qu’ils retournent éventuellement sur eux-mêmes, faute de pouvoir l’exercer sur les autres, qu’effectuent les analysants  au cours de l’expérience analytique.

C’est un chanson de Juliette qui peut donner une idée de ce qui peut être acquis par l’analyse. Elle a pour titre : « Il n’est pas de plaisir superflu » :

« Eve a goûté, sucé, mordu

Le succulent fruit défendu

Le bonheur vaut la réprimande

Ulysse n’est pas revenu

Et Pénélope n’en peut plus

Vite, un homme pour la gourmande !

Profitons de l’instant, saisissons le présent

Osons, ne restons pas inerte

Quand le monde court à sa perte

Il n’est pas de plaisir superflu !

Elle est si bonne l’eau Jésus

Quelle idée de marcher dessus

Viens te baigner rejoins la bande !

Jeanne est pucelle à son insu

Elle a tout donné et rien reçu

Du bûcher qu’on la redescende

Profitons de l'instant, saisissons le présent

[...]

Pendant qu’il traque la morue

Sa femme drague dans nos rues

C’est le sort du pêcheur d’Islande

Ciel !  Votre mari s’est pendu

Madame pas de temps perdu

[…]

Profitons de l'instant.... » (1)

Juliette, une épicurienne, avec son « principe du plaisir superflu », est en accord avec Freud : Elle tient compte de la pulsion de mort – « quand le monde cours à sa perte » - mais son nouveau principe de plaisir n’est pas trop entravé par la censure, les interdits et les règles de la morale : « Pénélope n’en peut plus, vite un homme pour la gourmande ».

Par son sens de l’humour, Juliette échappe et surtout nous permet d’échapper à ces contraintes. C’est le bonheur !

(1) Le festin de Juliette.

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31 mars 2006

Aux noms des poètes et des romanciers

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         Emile Zola  et James Joyce

Se demandant par quels mécanismes les poètes et les romanciers arrivaient à nous intéresser, à nous toucher, par leurs œuvres, Freud compare leurs inventions littéraires tout d’abord aux jeux des enfants, puis aux fantaisies ou aux rêveries diurnes des adultes en proie aux insatisfactions de leur vie réelle.

Ces fantaisies sont toujours des rêves de gloire associés à des rêves érotiques puisque tous les exploits du sujet sont toujours en fait dédiés à une Dame. Le poète est celui qui sait mettre en mots ses fantaisies et c’est en s’identifiant à ses héros, que le lecteur partage toutes leurs épreuves et  leurs triomphes. Ces poètes  deviennent célèbres, ils sont reconnus. Ils ont, comme on dit, un nom, voire un grand nom.

Tout comme James Joyce voulait se faire un nom, un nom dont les universitaires parleraient pendant trois cents ans, Emile Zola comptait lancer son nom à la face de tous ceux qui l’avaient méprisé, en choisissant, pour dieux, l’orgueil et le mépris, surtout en faisant mordre ses ennemis par « le serpent de l’envie ». C’est tout au moins ce qu’il écrivait à Paul Cézanne, l’année de ses vingt ans.

Est-ce que tout comme James Joyce, Emile Zola avait, lui aussi, besoin de se faire un nom pour suppléer aux carences de la métaphore paternelle ?

Est-ce qu’il y a dans l’œuvre de Zola, quelques éléments qui nous indiquent en quoi il fût, en son temps, et selon son désir, un héros, le plus jeune des fils, préféré de la mère, celui qui se risque à affronter le père, et  vise ainsi à reprendre sa place mais non sans avoir à franchir beaucoup d’épreuves avant de pouvoir être reconnu ?

Nous pouvons voir se dessiner cette fonction du héros, dans le premier de ces romans, celui sur le sacrifice duquel s’édifie toute la fortune de la famille, ce fragile adolescent qui payera sa révolte, au moment du coup d’état de Napoléon III,  en se faisant tuer par un gendarme, celui qui s’appelle sylvère. Il est d’ailleurs accompagné d’une seconde victime, une héroïne féminine, fauchée dans la fleur de ses seize ans, Miette.

Il faudrait suivre, bien sûr, dans toute la série des Rougon-Macquart, car s’y déploient, dans sa grande richesse, les fantaisies d’Emile Zola, chacun de ces héros, et notamment le docteur Pascal, dans le dernier roman,celui qui porte son nom et qui termine et boucle la série.

Mais ne peut-on pas dire que Zola avait aussi trouvé son heure de gloire, dans la réalité et d’une façon inattendue, un peu en marge de ses talents de romancier, lorsque fort courageusement il s’est risqué à prendre parti dans l’affaire Dreyfus, avec son célèbre « J’accuse ».

N’a-t-il pas eu ainsi l’occasion de mettre en acte et en scène ce dont il témoignait l’année de ses vingt ans :

         « J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le coeur. Je                tendais la main à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni inférieur. Dérision! On me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris: j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliais la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! Je relevai le front et une immense fierté me vint au coeur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi: je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot était leur personnage: et, frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là: je conçus un autre projet: les écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation: et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots mépris.»Zola, Lettre à Paul Cézanne, 25 juin 1860.

Cependant, au cours de cette affaire Dreyfus, certains de ses détracteurs retrouvèrent dans les archives de l’armée, un dossier qui accusait son père de détournement de fonds. Après avoir consulté le dossier, il semble que Zola ait été obligé de reconnaître au moins en partie les faits qui avaient été reprochés à son père et qui l’avait peut-être contraint à donner sa démission de l’armée.

On ne peut s’empêcher de penser que nous retrouvons là ce que soulignait Lacan, le  fait que le Nom-du-Père est là pour unir le désir et

la Loi

, mais que ce qui se transmet ce sont toujours les péchés des pères.

Tout comme pour l’Homme aux rats, la faute du père, sa dette de jeu, avait été mise en scène dans sa grande obsession des rats, ne pourrait-on pas retrouver au fondement de la névrose obsessionnelle d’Emile Zola, cette faute du père effacée ou oubliée et qui fît ainsi brutalement retour à l’occasion du procès. Du coup Emile Zola eut  à défendre deux accusés au lieu d’un, Alfred Dreyfus et François Zola. Tous deux avaient en effet eu maille à partir avec l’armée et c’est par ce fils, héros courageux, qu’ils avaient été défendus, sauvés dans leur honneur. Emile Zola aurait-il su, même inconsciemment, qu’au cours de ce procès où il s’agissait de défendre un innocent, qu’il aurait à défendre son père, à sauver son honneur, pour un délit que lui aurait commis?

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02 mai 2006

« L’imagination au pouvoir ! »

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Les Essais de Montaigne gardent  encore beaucoup de saveur pour les lecteurs d’aujourd’hui. L’un de ces chapitres a retenu mon attention. Il a pour titre « de la force de l’imagination ». Après une citation latine choisie avec à propos, «  Une forte imagination suscite l’événement », il nous en donne d’emblée un exemple amusant : « La vue des angoisses d’autrui m’angoisse matériellement, et mon sentiment a souvent usurpé le sentiment d’un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier. Je visite plus mal  volontiers les malades auxquels le devoir m’intéresse… Je saisis le mal que j’étudie et je le couche en moi. »

On ne peut trouver plus jolie démonstration de ce qu’est l’identification hystérique au symptôme de l’autre, telle que Freud l’a décrite beaucoup plus tard. C’est une identification  par sympathie. C’est en raison des désirs inconscients qu’on partage avec celui qui souffre qu’on peut s’identifier à lui.

Ces identifications imaginaires qui se produisent comme en  un jeu de miroir, Montaigne en saisit les effets avec beaucoup de lucidité en racontant cette histoire :

Simon Thomas était un grand médecin de son temps, et un jour, au chevet de l’un de ses malades, il lui proposa, comme moyen de guérison, de se reposer le regard sur la fraîcheur du visage de Montaigne alors dans la force de l’adolescence et « de remplir tous ses sens de cet état florissant ». Ce que remarque notre auteur c’est le fait que si l’un pouvait guérir, l’état de l’autre pouvait aussi bien empirer.

Dans la réciprocité, en miroir, si l’un guérissait, l’autre aussi bien pouvait tomber malade.

Il donne encore quelques jolis exemples de la force de l’imagination qui peut provoquer quelques transformations inattendues.  Montaigne semble donc nous dire qu’il suffit de le vouloir avec force pour que ces désirs se réalisent. Il semble être sérieux. Mais cela relève plutôt de la fable.

Faisant appel à Ovide et à ses métamorphoses,  il raconte comment, de par la force de son désir, « son désir véhément » et surtout de celui de sa mère, une jeune fille fût transformée en homme, le soir de ses noces.

Mais Montaigne  apporte, s’il en était besoin, un exemple encore plus probant : En passant par Vitry Le François, il pût voir, un homme nommé Germain qui, jusqu’à l’âge de vingt ans avait été une fille nommée Marie. Voici comment, selon la rumeur, ces faits s’étaient produits : « Faisant quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent. Et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entradvertissent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçon, comme Marie Germain. »

Et là on ne peut que s’émerveiller de la connaissance de l’âme féminine dont témoigne Montaigne. Ce n’est pas étonnant, pour lui, que ces faits se rencontrent si fréquemment, car plutôt que de retomber sans cesse sur ce même sujet, en raison de « l’aspreté » d’un tel désir, « cette imagination a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toute, cette partie virile, aux filles ».

Certes Montaigne s’intéresse ainsi aux modalités du désir féminin mais se garde bien d’évoquer les effets que pourrait avoir la force de l’imagination par rapport au désir d’un homme de se transformer en femme. Force nous est d’appeler à la rescousse Boccace qui dans l’un de ses contes invente le personnage un peu simplet de Calendrino qui, croyant être tombé enceint, pour avoir fait l’amour, sa femme voulant rester toujours dessus, fait appel en dernier recours, pour être délivré de cette grossesse pour le moins non souhaitée,  à un médecin qu’il paye en espèces sonnantes et trébuchantes.

Ainsi longtemps avant Freud, le sage Montaigne avait déjà découvert les mystères de l’identification, identifications aux symptômes de ceux avec qui on se sent en sympathie, mais aussi identifications viriles ou féminines au gré des désirs de ceux  qui nous ont mis au monde. Si comme il l’écrivait il se méfiait de cette force de l’imagination et prenait la fuite devant elle, il avait bien tort, car c’est tout d’abord elle qui fait toute la richesse de notre destin d’être humain, comme homme ou comme femme. Mais elle est aussi, cette imagination, à la source des plus belles œuvres d’art. Les étudiants de Mai 68 avaient bien raison de souhaiter que cette imagination arrive au pouvoir. En politique également, elle pourrait être utile.

Le tableau est de Matemma Dall’Occhio

: « Chat en saint » visible sur son blog :http://matemma.canalblog.com

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01 juin 2006

Ces plaisirs de la bouche

n10fJ’ai regardé avec grand plaisir, même si c’est loin d’être la première fois, ce film « Le Festin de Babette ». Tous les portraits  de ces paysans d’un village isolé du Danemark sont magnifiques. Ils font penser à ces tableaux de facture ancienne, aux couleurs un peu éteintes mais distinguées. De même les fruits et les légumes de la cuisine de Babette sont autant de belles natures mortes, un plaisir pour les yeux. Nous assistons à la préparation de  ce festin et à sa dégustation par des invités affreusement ignorants de cet art de la table et qui pourtant se révèleront être sensibles à ces agapes inconnues d’eux. Seul, un invité surprise, qui, lui, vient de la ville,  est  à même d’apprécier la haute qualité des mets et des vins proposés. Les noms des plats et des vins sont eux aussi choisis avec soin et, par leur poésie,  nous mettent l’eau à  la bouche. Mais de toute façon il semble bien que le plaisir est aussi pour Babette. Elle nous fait partager les joies que nous donne cette forme particulière de satisfaction de la pulsion qu’est la sublimation.

Avec ce festin de Babette s’évoque aussi le festin de Juliette. De ces deux festins, l’un se voit, l’autre s’entend, puisque c’est une chanson,  mais  tous les deux célèbrent les mêmes plaisirs du goût. Ils nous mettent en appétit. 

Ces plaisirs de la bouche l’enfant les découvre très tôt puisque le sein est son  premier objet sexuel. Mais autour de cet échange entre la mère et l’enfant, ce qu’on oublie souvent c’est le plaisir de la mère d’allaiter, de nourrir son enfant.

C’est ce plaisir là, celui de la mère qui nourrit  que les deux festins, celui de Juliette et celui de Babette mettent en scène.

Mais Juliette qui a écrit, mis en musique et chante ce festin y ajoute une autre dimension, celle pourtant si juste de la mort.

« La table sera mise quand vous arriverez,

Amis, amours, amants et autres associés,

Vos noms seront mis aux dossiers de vos chaises

Dans un silence inquiet, vous vous compterez treize

…..

L’invitation dira : Minuit, on vous attend,

Venez, vêtus de noir, comme aux enterrements.

Si vous portez des fleurs que ce soit des violettes !

Soyez mes invités, au festin de Juliette ! »

Tous les mets et les vins servis pour ce festin sont endeuillés de noir : des pains de sarrazin, des olives de Turquie,  caviar et chocolat noir, des mûres et des guignes… « Noir  dans les verres noirs et noir dans les assiettes ».

« Vous m’avez tant aimée, chante-t-elle, oui, pour une gourmande, c’est une fin parfaite  de sceller son destin au festin de Juliette ! »

C’est donc ce dernier festin qu’elle offre généreusement à tous ses amis, le jour de son enterrement. Mais puisque ce n’est que le temps d’une chanson, souhaitons encore longue vie à cette extraordinaire femme poète.

Ces plaisirs du goût, y compris celui du goût de la psychanalyse, m’ont évoqué ce que Lacan avait écrit, il y a bien longtemps, de l’Imago du sein maternel. C’est un fait bien connu que ces premiers liens de l’enfant à sa mère marque en effet la vie amoureuse de chacun et pas seulement par tous ces plaisirs de la bouche, mais ce que j’en ai surtout retenu, cette fois-ci, c’est ce qu’il décrit des satisfactions maternelles qu’ils apportent en écho à ces premiers liens. La petite fille qui a été nourrie par sa mère, est, en quelque sorte, une mère comblée quand, à son tour, elle peut tenir un enfant dans ses bras et l’allaiter.

Lacan, dans « Les complexes familiaux, écrivait : « Dans l’allaitement, l’étreinte et la contemplation de l’enfant, la mère en même temps reçoit et satisfait le plus primitif de tous les désirs… Seule l’Imago qui imprime au plus profond du psychisme le sevrage congénital de l’homme – soit la séparation du sein maternel – peut expliquer la puissance, la richesse et la durée du sentiment maternel. La réalisation de cette imago dans la conscience assure à la femme une satisfaction psychique privilégiée… »

Ce festin de Babette et ce festin de Juliette sont des rejetons de ce primitif désir, celui d’être une mère aimante et qui nourrit bien ses petits, ses petits et tous ses amants et amis, une manifestation sublimée de cette « satisfaction psychique privilégiée », l’un de ces bonheurs précieux que nous offre la vie.

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17 août 2006

« Ote-toi de mon soleil ! »

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Alexandre le grand et Alexandre le petit

Les chiens aboient et la caravane passe. La légende rapporte que les cyniques aboyaient et mordaient comme des chiens devant la caravane des gens de la cité, ce qui leur avait valu ce nom. Le plus célèbre de ces cyniques (du mot chien) était Diogène, élève d’Antisthène. Avec ces philosophes, le vieil adage, « chassez le naturel, il revient au galop » ne tenait plus, car ils ne l’avaient  jamais chassé. Diogène  satisfaisait tous ses besoins en public. Il fut à la lettre un SDF de son temps. Il n’avait pour tout bien que son manteau et une besace et avait élu domicile dans un tonneau. Il se moquait beaucoup de Platon, le traitant d’incorrigible bavard, en raison de la savante dialectique développée par Socrate.  Ainsi pour démontrer le ridicule de la définition de l’homme que Platon  avait donnée, celle d’un bipède, sans plume, Diogène avait fait plumer un poulet. C’était donc un contestataire avant la lettre de l’ordre social établi.

Freud à sa façon l’était lui aussi.  Voici qu’il avait découvert, avec l’invention de la psychanalyse, un autre champ de savoir, celui-là immaîtrisable et inaccessible aux savants imbus de leur science, un savoir inconscient, tout à fait singulier, qui nécessite, pour y avoir accès, patience et modestie.

Freud, dans ce champ de l’inconscient, laisse le naturel qui avait été chassé, celui de nos désirs inconscients, revenir au galop, pour y retrouver ses titres de noblesse, ceux de la jalousie et de la rivalité éprouvés envers nos semblables que nous avons dû abandonner pour devenir des êtres « dits » civilisés.

Alexandre le petit, le petit frère de Freud

Il nous en fait un jolie démonstration : Freud lit son journal et croit lire « Un voyage, Im Fass, en tonneau », au lieu de « Zu Fuss, à pied, à travers l'Europe ». Pour analyser ce petit acte manqué, cette erreur de lecture, Freud pratique ce qu'il appelle la règle de l'association libre : c'est-à-dire qu'il note, au besoin par écrit, tout ce qui lui vient à l'idée à propos de cet acte manqué. Il part, bien sûr, sur la piste de Diogène et de son tonneau. Il pense aussi à sa célèbre réplique : « Ôte-toi de mon soleil » et arrive donc à la vie d'Alexandre le Grand. Il ne peut avancer plus dans le déchiffrage de cette erreur car il a oublié que celui qui lui faisait de l'ombre n'était pas Alexandre le Grand mais Alexandre le petit, son petit frère.

Il ne retrouve sa trace que quelque temps après, en nous racontant que son frère était expert en matière de tarifs et de transports et qu'à ce titre il avait failli être nommé professeur dans une école de commerce. Leur mère, Amalia, manifesta sa mauvaise humeur à l'idée que le plus jeune, Alexandre, obtienne avant l'aîné, Sigmund, ce titre de professeur tellement convoité.

Mis en concurrence tous les deux, par le désir de leur mère, Freud exprime ainsi par cette erreur de lecture sa jalousie et sa rivalité vis-à-vis de son frère.

C'est vraiment bizarre, pense-t-il, qu'on puisse devenir aussi célèbre et avoir son nom dans les journaux pour s'être ainsi fait rouler en tonneau à travers l'Europe alors que moi, grand spécialiste des transports amoureux, inventeur de la psychanalyse, je ne suis pas encore devenu professeur extraordinaire !

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10 septembre 2006

Superstitions

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La structure d’une névrose obsessionnelle est approchée par Freud avec l’aide de termes qui riment entre eux, obsession, compulsion, superstition. Echappe à cette série, le doute.

La superstition est définie comme une « croyance irrationnelle à l'influence, au pouvoir de certaines choses, de certains faits, à la valeur heureuse ou funeste de certains signes ». (Furetière)

A propos de superstition, en Corse, c’était la coutume, enfin du temps de ma jeunesse, de mettre au cou des bébés un brin de corail qui avait une forme allongée et qu’on pouvait tout à fait interpréter comme un symbole phallique.  Il avait pour but de protéger ces enfants du « mauvais œil ». De même quand une femme s’extasiait devant un bel enfant au fond de son landau ou de son berceau et disait « quel beau bébé ! » aussitôt, il fallait prononcer cette phrase destinée à le protéger de sa jalousie éventuelle qu’elle était sensée éprouver par cette formule « que le Bon dieu le bénisse ! » autrement dit qu’il le protège de ces désirs de morts.

C’est une jolie démonstration des nécessités de la métaphore paternelle, même si elle se révèle un peu faiblarde, dans la mesure où on est obligé d’en appeler à la bienveillance de Dieu, pour protéger cet enfant de la jalousie d’une autre femme.

Ce qui prouve bien dans ces faits de superstition que les protagonistes sont au fait de cette jalousie inconsciente qui vise l’objet du désir de l’Autre, voire le souhait de sa destruction. Car c’est cela le mauvais œil, c'est jeter un regard mauvais, un regard qui tue.

Etre superstitieux, c’est prendre en compte les désirs inconscients, les siens et ceux des autres, savoir qu’ils ne sont pas forcément pleins de mansuétude à l’égard d’autrui, et avoir surtout peur qu’à les avoir  seulement pensés, ils peuvent se réaliser. Cela tient à la magie.

Dans le texte de l'Homme aux rats, Freud donne quelques exemples de ces mauvais souhaits qui se réalisent, mais c'est peut-être aussi, comme pour les souvenirs- écrans qui sont construits, en fait,  au moment de la puberté et reportés ensuite au temps de l'enfance, ces souhaits peuvent prendre de l'importance, être réveillés une fois l'événement souhaité survenu. Mais pas toujours. 

Freud raconte, dans le journal d’une analyse (1), comment Ernst avait souhaité la mort d’un de ses voisins, pour pouvoir occuper sa chambre, dans la maison de santé où il se trouvait. Quand il sut que « Le Professeur » avait pris sa chambre il s’écria furieux « que l’apoplexie le frappe ! ». « Deux semaines plus tard il fut troublé dans son sommeil par l’idée d’un cadavre. Il l’écarta, mais le lendemain matin, il apprit que le Professeur avait réellement été frappé d’apoplexie ». Comment ne pas être  ensuite terrifié par le fait que son souhait s’était réalisé ? 

Dans son ouvrage « Psychopathologie de la vie quotidienne », Freud reprend cette question de la superstition, il en donne une approche théorique plus élaborée :

« Celui qui a eut l’occasion d’étudier à l’aide de la psychanalyse les tendances cachées de l’homme se trouve en état de connaître pas mal de choses sur la qualité des motifs inconscients qui se manifestent dans la superstition. Chez les névrosés, souvent très intelligents et souffrant d’idées obsédantes et d’états obsessionnels, qu’on constate avec le plus de netteté que la superstition a sa racine dans des tendances refoulées d’un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d’un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal à d’autres, mais qui dirigé par l’éducation, a réussit à refouler ces souhaits dans l’inconscient, sera particulièrement enclin à vivre dans la crainte perpétuelle qu’un malheur ne vienne le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente » (2).

Je me pose une question, est-ce que cette crainte obsédante que quelque chose n’arrive à sa Dame et à son père même dans l’au-delà, donc cette obsession de l’Homme aux rats   n’était pas elle-même une manifestation de sa superstition ?

Comme si la superstition était première et que c’était elle qui engendrait des obsessions, obsessions qui  créaient à leur tour, comme un système de défense, des compulsions, des actes compulsionnels, et plus complexes encore, des cérémonials compliqués, des rituels, analogues à des cérémonies religieuses, cérémonies d’une religion secrète et privée que se révèle être la névrose obsessionnelle.

(1)Journal d’une analyse (L’homme aux rats), PUF,  p. 97.

(2) Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot,  p. 297.

Posté par Fainsilber à 16:37 - psychanalyse - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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