16 septembre 2006
La salle d’audience du sujet névrosé
Où il se met lui-même en accusation
Cet été, j’ai lu un livre que j’ai beaucoup aimé qui s’appelle « le criminel et ses juges ». Ce livre écrit par des psychanalystes de la génération de Freud aborde la question du crime et de sa punition par la justice dans une approche analytique tout à fait neuve, en fonction des désirs de meurtre inconscients de tout un chacun, y compris bien sûr des juges.
Lacan a pris appui sur cet ouvrage, entre autres, pour écrire et déployer surtout son argumentation dans son texte des Ecrits « Fonctions de la psychanalyse en criminologie ».
Je vous cite un passage de ce livre qui a été écrit en 1928, par Alexander et Staub. C’est paru à NRF. Je l’ai trouvé sur Internet, d’occasion.
Le titre du chapitre est en lui-même déjà très éclairant : « La théorie psychanalytique de la formation du symptôme névrosique comme fondement de la psychologie criminelle ». Autrement dit, les auteurs partent tous les deux de la métapsychologie de la névrose, pour éclairer analytiquement ce qu’il en est des actes criminels.
« Un examen psychanalytique du criminel et du crime qui puise son matériel scientifique tout entier surtout dans la connaissance psychanalytique des névrosés, ne peut pas éviter, avant d’entrer dans ces problèmes spéciaux, de donner au moins dans un court exposé, les résultats de la théorie analytique des névroses… La névrose est donc l’épanouissement, dans le domaine intrapsychique, des tendances asociales de l’homme cultivé. Elle est dans son contenu psychologique et dans sa structure, une fidèle répétition de la justice pénale de l’histoire primitive » -(Il s’agit, on peut le croire d’une justice expéditive).- « La faute et le châtiment représentent le contenu de toute psychonévrose, sauf que tout cela ne se déroule pas dans le monde réel des actions, mais dans le monde imaginaire des symptômes.Nous ne retrouvons pas seulement dans la psychologie des névroses… Le principe du talion ; nous pouvons encore reconstruire par l’inconscient le contenu de problèmes sociaux des temps primitifs. Le crime originel sous la forme de l’inceste et du parricide et même la forme de la peine primordiale, la castration. C’est une impression étrange, au premier moment même surprenante, que celle du médecin biologiquement éduqué, qaund il fait pour la première fois connaissance avec la théorie psychanalytique des névroses et subitement entend exprimer la nature de ces maladies dans une langue étrangère à lui, en tout cas inaccoutumée dans les sciences naturelles, une langue en partie littéraire, en partie juridique, et de concepts criminologiques […] Il entend parler de faute et d’expiation, de sacrifice et de pénitence, de corruptibilité, de la sévérité des instances psychiques, de besoin d’être puni et d’aveu obsédant. Il a appris jsuqu’alors à à connaître le système des os et des muscles, la circulation du sang, la composition physico-chimique du corps humain… et la psychanalyse le conduit subitement dans une salle d’audience remplie de l’esprit excessivement primitif des peuples primitifs ou de l’enfant, et il apprend que cette salle d’audience existe aussi dans la personnalité de l’homme, plongée dans l’insconscient […] et ainsi se produit cette remarquable métamorphose : le médecin issu d’un enseignement physico-chimique devient subitement, pour comprendre et soigner certaines maladies, un psychologue criminel et doit se plonger dans une étrange justice pénale barbaro-primitive, dont le meurtre, l’inceste, la castration, forme le thème principal. Ainsi le chemin de la théorie psychanalytique des névroses jusqu’à la salle d’audience nous paraît plus court que le chemin jusqu’à l’anatomie et à la physiologie du cerveau et jusqu’à la chimie physique des phénomènes somatiques. »
Ce passage qui fait du névrosé, de tout névrosé, un criminel, de sa névrose, « une salle d’audience où il se défend de sa culpabilité, comme un beau diable, et du médecin devenu psychanalyste, un spécialiste de la criminalité, nous éloigne en tout cas beaucoup des espoirs injustifiés des neuro-sciences de reconquérir le champ de la psychanalyse.
Mais je voudrais aussi vous faire part d’une remarque de Freud dans le journal de cette analyse, remarque qui m’avait en partie échappée au cours de mes précédentes lectures.
Nous savons que Ernst était de formation juridique, il avait l’équivalence d’une licence en droit. Malgré de nombreuses inhibitions il avait réussi à terminer ses études et à trouver du travail. Donc l’analyste signale, à ce propos, que « dans son activité professionnelle, ses obsessions n’apparaissaient que lorsqu’il s’agissait de droit pénal ».
Autrement dit lorsqu’il s’agissait de déclarer ou non quelqu’un coupable et de lui attribuer une peine à la mesure de sa faute, des circonstances atténuantes ou aggravantes, c’est là qu’il recommençait à se poser des questions sur ses propres désirs criminels.
Je voudrais aussi rajouter que dans cette salle d'audience du sujet névrosé, quand l'analyste y pénètre, selon le transfert, il doit y avoir des moments où il occupe toutes les places des différentes "instances" psychiques : quand il occupe la place du surmoi, il est juge, comme petit autre, en tant que moi idéal, il doit être partie adverse ; Comme Idéal du moi il se fait avocat du sujet. Mais je ne sais à quelle instance appartiendrait l’analyste si jamais il se faisait, comme on dit, « avocat du diable ».
En tout cas, à la fin d'une analyse, il me semble que c'est le sujet, l'analysant, qui doit pouvoir s'acquitter lui-même. La faute, sa faute, est celle de tout être humain, c'est celle qui fait de lui un homme, un homme comme son père … ou une femme comme sa mère, en tant qu’elle est la femme du père, la cause de son désir.
18 novembre 2006
Feuilles de soins, feuilles de maladie ou feuilles de participation à l'analyse
Certains analystes, c'est un fait bien connu, signent des "feuilles de maladies" car il ne veulent pas demander à l'analysant plus qu'il ne peut payer pour avoir la possibilité de faire une analyse.
La signature de ces feuilles de soins est donc financièrement plus confortable pour l'analyste. Elle lui assure un revenu plus important et régulier par rapport aux prix des séances que pourrait payer l'analysant, en fonction de ses revenus à lui. Mais elles ne sont pas bénéfiques pour l'analysant, en raison de ce statut de malade, de soigné, de patient, qu'elles lui donnent.
Mais elles ne sont pas non plus bénéfiques pour celui qui devrait être en position d'analyste, car lorqu'il signe des feuilles, quoiqu'il puisse en dire, il garde son statut de médecin psychiatre.
Or il faut quand même choisir. Ou on est psychiatre, ou on est analyste, et c'est difficile de jouer sur les deux tableaux à la fois. Ou on soigne avec des feuilles de soin, ou on analyse.
Je sais bien qu'on va me répondre " oui mais, même en signant des feuilles de soin, on écoute". C'est vrai, pourtant cela ne suffit pas, car le cadre symbolique qui est ainsi posé, pour que l'analysant parle et soit entendu, n'est pas indifférent. Il suffit de lire pour cela avec attention les règles techniques que Freud a posées concernant les débuts d'une analyse avec le temps et le prix des séances.
Autour de cette question de l'argent, c'est là que l'on retrouve la différence entre l'actif et le passif, entre le participe passé et le participe présent, entre le soigné et le soignant, entre l'analysé et l'analysant.
L'analyste n'est là que pour permettre à l'analysant de mener à bien ce que Lacan a appelé "la tâche psychanalysante". De cette tâche, il en est responsable, c'est à lui de la mener à bien, même si, par son acte, l'analyste est là pour en créer les conditions. La participation financière de l'analysant, à la mesure de ses moyens, constitue la preuve de son engagement dans ce travail et lui donne les moyens aussi de s'acquitter de sa dette vis-à-vis de l'analyste.
C'est ce à quoi fait obstacle cette pratique issue de la médecine, celle qui consiste à signer ces feuilles de maladie.
Il faudrait donc trouver d'autres solutions : proposer par exemple de débaptiser ses feuilles de maladie et les appeller "Feuilles de participation aux frais de l'analyse". Cela aurait un triple avantage -permettre à tous ceux qui le souhaitent d'entreprendre une analyse mais en la payant en partie de leurs deniers.
- Permettre à l'analyste de gagner sa vie décemment.
- Mais aussi cela pourrait de mettre fin à la totale gratuité des analyses dans les centres gérés par l'Etat, puisqu'il il pourra être ainsi demandé, ce qui n'est pas possible actuellement - aux analysants de participer eux aussi en argent au travail de leur analyse. "En argent", ce qui évite de devoir payer, comme on dit, "en nature", à savoir au prix de leurs symptômes.
23 novembre 2006
A qui la faute ?
Les premières relations de l’enfant à sa mère sont les « facteurs primaires » de la délinquance
Notes de lectures sur le livre de Kate Friedlander « La délinquance juvénile » qui a comme sous titre : Théorie –Observations- Traitement » paru au PUF en 1951.
Lacan évoque cet ouvrage ainsi que celui d’Auguste Aichhorn, dans son texte « Fonction de la psychanalyse en criminologie ».
Il me semble qu’il l’évoque pour démontrer le fait que ces problèmes de délinquance proviennent de ce qu’il appelle « une déhiscence du groupe familial au sein de la société ».
La délinquance, liée à ce que Kate Friedlander appelle « un caractère névrotique » est en effet définie par Lacan comme étant « le reflet, dans la conduite individuelle, de l’isolement du groupe familial dont ces cas démontrent toujours la position asociale, tandis que la névrose exprime plutôt ses anomalies de structure… Cette référence sociologique du « caractère névrotique » concorde du reste avec la genèse qu’en donne Kate Friedlander, s’il est juste de la résumer comme la répétition, à travers la biographie du sujet, des frustrations pulsionnelles qui se seraient arrêtées comme en court-circuit sur la situation oedipienne, sans jamais plus s’engager dans une élaboration de structure ».
Que faut-il entendre par cette définition que nous donne Lacan de ce caractère névrotique, celui qui est sensé être à l’origine de ces phénomènes de délinquance ? Pour préciser cette question, il est donc important de lire ce qu’en raconte Kate Friedlander avec de nombreux exemples cliniques. Elle donne les raisons de ce caractère névrotique dans les premiers liens pulsionnels de l’enfant à sa mère et aux nécessaires frustrations qui l’accompagnent, tant à l’occasion de l’épreuve du sevrage qu’au moment de l’apprentissage de la propreté.
Cet ouvrage de Kate Friedlander est ennuyeux à lire car il est très didactique et donc suit un plan rigoureux mais un peu pesant, toutefois, cela vaut la peine de suivre de près ses élaborations qui sont heureusement étayées par de nombreux exemples cliniques. J’ai découpé la lecture que j’ai faite de cet ouvrage en quelques rubriques.
1 - Le rôle que joue la famille dans l’adaptation aux lois de la vie en société
a- Les parents donnent l’exemple
Kate Friedlander écrit : « La formation de la conscience morale, fait d’une importance capitale, se trouve étroitement liée à la liquidation du conflit oedipien. Nous avons déjà décrit certaines caractéristiques du Surmoi tel qu’il se forme au moment où se constitue un code moral personnel… on a constaté aussi que le code moral de l’enfant se fondait sur la personnalité des parents. Si le milieu de l’enfant est un milieu de criminels, la formation de la conscience de ce dernier peut s’effectuer normalement mais, de toutes façons, sa conduite deviendra antisociale. L’enfant a fait sien le code criminel de ses parents. (p. 65)
b- la première adaptation sociale se produit au sein de la famille, par rapport aux frères et sœurs.
« Si ce groupe familial a pu se former de façon satisfaisante – ce qui dépend d’une aprt du développement instinctuel et d’autre part, de l’attitude des parents, l’enfant n’aura nulle peine par la suite à s’adapter par la suite à un autre groupe : le groupe scolaire. Quand au contraire la formation du groupe familial s’est mal réalisée, attendons-nous à rencontrer dès la période de latence certaines difficultés comme aussi les premiers symptômes d’une conduite antisociale. (p.65-66)
2 – Le rôle que joue le milieu
Kate Friedlander nous indique que grâce à un petit nombre de cas, on peut se rendre compte de l’influence du milieu – représenté par les parents – et les facteurs psychiques. C’est important sa définition du milieu, même si on peut le définir comme étant la champ social dans lequel est élevé l’enfant, il est quand même important de souligner que ce sont les parents qui en sont les premiers représentants, ensuite viendront les instituteurs, dans le nouveau champ social que constitue pour l’enfant l’école.
Et c’est là que nous trouvons dans ce livre une grande note d’espoir. Voici ce qu’elle en décrit : « Nous avons montré que le futur délinquant, au moment où il entre dans la période de latence, est affecté d’un trouble psychique que nous considérons comme une structure caractérielle antisociale. Nous appelons facteurs primaires – c’est à dire le rôle qu’y joue la famille – ceux qui ont provoqué cette structure particulière.
Il arrive que les incidents de la période de latence contribuent à remédier au trouble, auquel cas l’enfant peut ne jamais se comporter de façon antisociale ou ne manifester que de légers symptômes destinés à disparaître avant la puberté ou tout de suite après ».
Est-ce à dire qu’il s’agit là du rôle décisif que pourrait jouer l’école dans la prévention de la délinquance ? Elle ne le dit pas mais on peut le déduire de son texte.
En tout cas elle ne mâche pas ses mots pour affirmer que « les facteurs primaires responsables d’un comportement antisocial se découvrent dans la relation de l’enfant avec sa mère, et plus tard, avec son père et dans d’autres facteurs affectifs qui durant les premières années de la vie constituent l’ambiance familiale. Les facteurs du milieu : l’indigence, le chômage, le taudis, et, dans une certaine mesure le surpeuplement, exercent sur la vie de l’enfant … une action indirecte en troublant ses relations avec sa mère.
30 novembre 2006
Quand les tests de paternité prennent force de loi
"Bon sang ne saurait mentir". Ce dicton était encore il y a quelque temps une métaphore poétique qui inscrivait ainsi dans la lignée paternelle, un fils ou une fille qui héritait donc des qualités de ses ancêtres dans les différents champs possibles que nous offre la civilisation, celui de l'art, de la politique ou de la science.
De nos jours, ce dicton a perdu sa portée métaphorique, il doit être pris à la lettre,ce bon sang qui ne saurait mentir est celui des tests de paternité.
J'ai vu l'autre jour un documentaire qui portait sur ce sujet.
Un homme et une femme se rencontrent, s'aiment, se marient et donnent naissance à un enfant, une petite fille. Mais il divorcent aussi vite qu'ils se sont mariés et comme le plus souvent, le père obtient le droit de voir sa fille une fois tous les quinze jours ainsi que la moitié des vacances scolaires. il semble y avoir un lien d'affection étroit entre ce père et sa fille. Mais un jour, alors que l'enfant est déjà âgée de sept ans, un nouvel événement se produit. Un autre homme survient et conteste sa paternité. En effet pendant les premiers temps de leur rencontre, son ex- femme avait maintenu une liaison avec celui qui maintenant désirait voir reconnu légalement sa paternité.
Un test ADN décidera donc quel est, des deux hommes, celui qui est le vrai père, le père biologique et le verdict tombe : Celui qui jusque-là a élevé son enfant est déchu de ses droits parentaux sur sa petite fille: "A sept ans elle va devoir changer de vie et changer de nom de famille".
Frédérique Bozzi, vice-présidente de la,première chambre du tribunal de grande instance de Paris, voit "relativement souvent" des hommes perdre leurs enfants, du jour au lendemain.
N'est-ce pas là un exemple concret de la "dégénérescence catastophique" de cette fonction du père dans le champ social que Lacan évoquait en 1974 dans l'un de ses séminaires, dès lors que c'est à un test ADN, à un test biologique, que l'on finit par se référer pour savoir qui est un père, un vrai père.
Entre celui qui subvient aux besoins de l'enfant, qui l'élève, pourvoit à ses besoins, y compris celui d'être aimé, et celui qui, dans un rapport sexuel,néventuellement tout à fait épisodique, a provoqué la fécondation d'un ovule, la justice tranche : C'est le spermatozoïde qui gagne !
Cet abandon de la référence au père, au père dit symbolique, celui qui permet à l'enfant de se détacher de la toute puissance du désir maternel, parce qu'étant posé comme interdit, ne peut avoir que des effets désastreux sur le destin de ces enfants.
Bien au contraire, la référence au tests de paternité met en évidence l'importance de la parole de la mère qui, en prenant appui sur ces tests biologiques, décide de nommer tel ou tel comme étant le père de son enfant et ce, à sa guise, selon son bon vouloir et en son temps. Dans l'histoire qui nous est racontée, c'est au bout de sept ans qu'avait ressurgit un autre père.
A propos de cette dégénérescence de la fonction du père, Lacan évoque même le terme de forclusion, or c'est un terme fort qui rend compte des mécanismes de la psychose. C'est en effet une sorte de folie que de prendre appui sur un test ADN pour décider quel est le père d'un enfant, son vrai père.
Comme dans le jugement de Salomon, on peut se demander si, dans ce cas-là, témoignant de sa paternité, de sa responsabilité de père, le vrai n'aurait pas été celui qui, en y renonçant, se serait décidé en faveur de l'intérêt de l'enfant,et l'aurait laissé à celui qui l'avait élevé jusque là. Mais, comme nous ne savons rien de la suite de l'histoire, on peut au moins espérer cette heureuse issue, celle, pour cette petite fille, de pouvoir être aimée par ses deux "vrais pères".
Ce documentaire était programmé sur M6 dans "Zone interdite". Il avait pour titre "Paternités : secrets, mensonges et révélations"
19 avril 2007
La fonction du père abordée par Freud et reprise par Lacan
Le père, point d’origine de la civilisation
Le grand mythe de Totem et tabou, inventé par Freud, rend compte de ce qu'est la fonction du père dans la psychanalyse. Il pose le meurtre du père comme inaugurant et structurant les lois de la civilisation[1].
Selon ce mythe, aux origines de l'humanité, un mâle puissant et violent règne en maître sur toutes les femmes de la horde, chasse impitoyablement tous ses rivaux, castre ses fils lorsqu'ils lui font concurrence.
Un jour, ceux-ci se liguent contre lui, avec l'aide de leur mère, et tuent ce père primitif, plutôt primate, et le mangent tout cru. Ils étaient cannibales.
Dans les temps qui suivent ces festivités, les fils sont bientôt en proie au sentiment de culpabilité et tentant d'oublier cet événement décisif, érigent ce père mort d’abord à la fonction d’animal totem puis à la fonction d'un dieu, célèbrent sa victoire posthume, se dévouent à son culte et surtout se sacrifient sur ses autels, victimes consentantes. C'est donc ce dieu ainsi créé de toutes pièces, par les fils en proie aux remords, qui prend la relève du père mais surtout perpétue les interdits majeurs qui fondent la civilisation, celui de l'interdit de l'inceste et celui du meurtre : "tu ne posséderas pas ta mère", "Tu ne tueras point".
Avec le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel
Lacan a relu l'œuvre de Freud et réorganisé de façon fulgurante le champ clinique et théorique de la psychanalyse avec l'aide des trois registres du symbolique de l'imaginaire et du réel. C'est à l'aune de ces trois registres qu'il a également élucidé le rôle essentiel que joue dans ce champ la fonction du père. Parmi les trois, père symbolique, père imaginaire et père réel, c'est la fonction du père symbolique que Lacan a posée en premier dans son texte inaugural de 1953, "fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse"[2]. Il y est promu au rang de maître du langage.
Pour étayer cette approche, pour la justifier, nous devons suivre pas à pas, à tout petits pas, ce que Lacan en écrit dans ce texte en partant d'un fait essentiel, central, qui organise sa démonstration :
"Notre tâche est de démontrer que ces concepts - les concepts qui président à la technique analytique et qui sont conditions de son efficacité - ne prennent leur plein sens qu'à s'orienter dans un champ de langage, qu'à se coordonner à la fonction de la parole".
Retenons cette double association :
- "s'orienter" et "se coordonner"
-"le champ du langage", "la fonction de la parole"
Elle donne en effet toute sa portée à la démonstration de Lacan.
Le père comme étant celui qui transmet son nom, le nom de sa lignée
Tout d'abord il importe de saisir sur le vif les trois registres tels que Lacan les pose : "C'est le monde des mots qui crée le monde des choses, d'abord confondues dans l'hic et nunc du tout en devenir"[3]. Voici donc le Symbolique, "ce monde des mots". Puis il définit l'Imaginaire, ce monde des choses crée par les mots, et enfin le Réel, à savoir "ces choses confondues du tout en devenir".
Ces trois registres étant posés, dans le fil de son propos, Lacan dissocie alors ce qui est parole et langage.
Pour pouvoir parler il faut d'abord qu'existe le langage : de même que les mots font les choses, ils font aussi l'homme, l'homme parlant : si l'homme parle, "c'est parce que le symbole l'a fait homme". Mais surtout par cette formule Lacan introduit, en la posant comme soutenue par le langage, ce qu'il appelle la grande loi des échanges et de la parenté, la loi primordiale, celle qui fait donc que l'homme entre dans le monde de la culture :
"... La vie des groupes naturels qui constituent la communauté est soumise aux règles de l'alliance ordonnant le sens dans lequel s'opèrent les échanges des femmes et aux prestations réciproques que l'alliance détermine : comme le dit le proverbe Sironga un parent proche est une cuisse d'éléphant. A l'alliance préside un ordre préférentiel dont la loi impliquant les noms de parenté est pour le groupe, comme le langage, impérative en ses formes mais inconsciente en sa structure."[4]
Ici donc, à l'occasion de l'énoncé même de cette loi primordiale qui régit les échanges humains et en érige les interdits, nous voyons posé, en toutes lettres, et succédant à la fonction des totems, l'importance des noms, des noms propres et, dans les sociétés patriarcales, du nom du père transmis aux enfants.
C'est le nom, le nom propre, qui de cette loi pose les jalons, les points de repères, les interdits, qui en permet l'application.
Par rapport à cette loi primordiale, la loi des échanges des femmes, ainsi définie, Lacan pose l'Oedipe comme étant le repérage pour chacun, homme ou femme, de cette loi, dans sa vie de sujet :
"La loi primordiale est donc celle qui en réglant l'alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l'accouplement. L'interdit de l'inceste n'est que le pivot subjectif, dénudé par la tendance moderne à réduire à la mère et à la sœur les objets interdits aux choix du sujet...
Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre du langage, car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n'est à portée d'instituer l'ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations, le fil des lignées".[5]
On mesure ici l'importance de cette articulation à savoir que c'est du fait de l'existence de ces noms, de ces noms du père qui ne s'écrivent pas encore avec des majuscules, que cette loi primordiale peut être posée comme étant de l'ordre du langage. Nous touchons ici du doigt, pour ainsi dire à l'état naissant, l'importance de la fonction paternelle qui est aussi celle de donner un nom.
[1] - S. Freud, Totem et tabou.
[2] - J. Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", Ecrits, p.247.
[3] - Op. Cit. p. 276.
[4] - Op. Cit. p. 276.
[5] Op.cit., p.277.
29 juin 2007
Nécrophilie
Dans le « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats (notes du lundi 11 novembre), Freud décrit, alors que sa dame était malade et au lit, un souhait de Ernst : « Puisse-t-elle toujours restée ainsi, allongée ! ». L’analysant en donne cette interprétation : Il a tellement peur qu’elle tombe malade qu’une fois que c’est arrivé, il en est soulagé, il n’a plus besoin d’en avoir peur. L’événement attendu et enfin arrivé le libère de sa peur. Freud qualifie l’argument qu’il avance ainsi de « méprise captieuse ».
Ce souhait qu’elle reste ainsi toujours allongée peut, bien sûr, signifier le désir qu’elle reste ainsi à sa merci et sous l’emprise de son amour. Une façon en quelque sorte de la séquestrer dans la chambre de ses désirs et loin de ses concurrents éventuels.
Mais Freud va un peu plus loin encore puisqu’il y déchiffre un fantasme nécrophilique, qu’Ernst avait eu une fois consciemment, mais qui n’avait pas osé s’avancer au-delà de la contemplation du corps entier. Que pouvons nous deviner à partir de cette indication de Freud ? Est-ce à dire qu’il avait osé regarder, contempler un corps de femme, un corps certes mort, un cadavre, mais sans aller jusqu’au viol ? Il s’agissait bien sûr pour lui d’un fantasme et non d’un passage à l’acte pervers.
Dans ses « Trois essais sur la théorie de la sexualité », Freud parle très peu de ces fantasmes nécrophiliques qui portent sur le désir de violer un cadavre de femme. A vrai dire il n’y a qu’une phrase qui les décrit : « Certaines perversions sont si éloignées de la normale, que nous ne pouvons faire autre chose que de les déclarer « pathologiques ». Particulièrement celles où l’on voit la pulsion sexuelle surmonter certaines résistances (pudeur, dégoût, horreur, douleur) et accomplir des actes extraordinaires (lécher des excréments, violer des cadavres) ».
Or je vous propose de lire pour découvrir la dimension inattendue de ces fantasmes nécrophiliques, non pas dans la structure de la perversion, mais dans la structure de la névrose, un magnifique rêve de Freud, celui de sa « mère chérie avec une expression de visage particulièrement tranquille et endormie, portée dans sa chambre et étendue sur le lit par deux ou trois personnages munis de becs d’oiseaux ». Le mot « nécrophilie » n’y est pas écrit en tant que tel mais pourtant, selon l’aveu de Freud, ce rêve d’angoisse « pouvait se ramener à un désir obscur manifestement sexuel, qu’exprime bien le contenu visuel du rêve ». (p. 495/496 de l’Interprétation des rêves).
Ce qui peut confirmer ce fait c’est ce que rajoute Freud dans l’interprétation de son rêve : « l’expression du visage de ma mère dans le rêve était celle de mon grand-père que j’avais vu, peu de jours avant sa mort, râlant et dans le coma. Le sens de l’élaboration secondaire du rêve doit être la mort de ma mère, c’est ce que prouve aussi le bas-relief funéraire ».
Maintenant, outre ce désir nécrophilique que l’on peut y déceler, il est bien certain que la jouissance qui accompagne l’acte sexuel est elle-même qualifié de « petite mort » par la perte momentanée de conscience qu’elle comporte, alors ce visage de sa mère « particulièrement tranquille et endormie » ne témoigne-t-il pas également qu’elle avait était parfaitement comblée par son fils, ayant occupé la place du père, dans la scène primitive ?
Bien sûr ces associations d’idées, concernant aussi bien la pensée de Ernst que le rêve de Freud, n’engagent que moi mais ces fantasmes nécrophiliques du sujet névrosé ont été si peu explorés que j’ai eu envie de vous en faire part.
09 juillet 2007
Une approche par surprise de l’anorexie
Dans l’un des séminaires des Nom-du-père (séance du 19 mars 1974), Lacan indique quelques signes de la « forclusion du nom du père dans le champ social, signes de sa « dégénérescence catastrophique. Il en donne comme premier exemple le fait que au lieu de la recherche de la reconnaissance du père qui donne le pouvoir porter son nom de pleine droit, ce qui est préféré c’est la course au titres universitaires, le désir d’être nommé à, nommé à la psychanalyse, mais aussi bien être nommé à la députation, ou pourquoi pas, à la présidence de la république.
Dans cette même veine, il donne en éclair, un aperçu très fugitif, de ce qui pourrait également être le signe de cette même forclusion du Nom-du-père dans le champ social, à savoir l’éclosion et surtout la multiplication des phénomènes d’anorexie chez les adolescentes.
Il effectue un détour par rapport à la question qu’il abordait, celle de la course aux titres universitaires qui n’est liée à aucun désir de savoir, si ce n’est un désir de savoir attribué à l’Autre, à savoir la mère en tant qu’il est repéré comme un instrument de puissance.
Il remet donc en question ce désir de savoir en évoquant le fait que « ce n’est pas le désir qui préside au savoir mais l’horreur » et il prend appui pour le démontrer sur les symptômes de l’anorexie :
« … cette chose attribuée à l’Autre (ce désir de savoir ) ça s’accompagne très souvent d’un très peu pour moi et un très peu pour moi dont l’enfant donne la preuve sous cette forme à laquelle je suis sûr vous n’avez jamais songé, mais comme vous savez moi aussi j’en apprends tous les jours … la nourriture ne me manque pas, et si vous saviez comment je le sais, n’est-ce pas, à quel point ce que j’ai déjà illustré de l’anorexie mentale en faisant énoncer par cette action, car une action énonce « Je mange rien ».
Mais pourquoi est-ce que je mange rien ? Ca vous ne vous l’êtes jamais demandé, … mais si vous le demandez aux anorexiques, ou plutôt si vous les laissez venir, moi je l’ai demandé … alors qu’est-ce qu’ils m’ont répondu ? Mais c’est très clair, elle était déjà tellement préoccupée de savoir si elle mange [ il s’agit bien sûr de la mère ] que pour décourager ce savoir, ce savoir comme ça, ce désir de savoir, n’est-ce pas, que rien que pour ça, elle se serait laissé crever de faim la gosse !
C’est très important cette dimension du savoir, et aussi de s’apercevoir que ce n’est pas le désir qui préside au savoir c’est l’horreur ».
Enfin cela n’empêche nullement Lacan d’affirmer la séance d’après que ce qui préside au savoir c’est l’amour.
21 décembre 2007
En quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient-ils « supériorité » ?
Lacan, dans la seconde version de « Joyce le symptôme », définit tout d’abord l’hystérie comme l’art de saisir le symptôme de l’autre au vol, en se référant à l’hystérie de Socrate, puis en faisant porter l’accent, ce qui est quand même peu fréquent, sur la question de l’hystérie masculine. Il énonçe ce fait que, quant à l’hystérie, les hommes y ont non seulement droit mais privilège. Ils ont sur l’hystérie féminine « supériorité ». En quoi consiste cette supériorité ? Cela a attisé depuis fort longtemps ma curiosité. Car je trouvais que, question hystérie, les femmes me paraissaient, je dirais, imbattables.
C’est en raison de cette curiosité que j’ai écrit mon premier livre « Eloge de l’hystérie masculine, avec comme sous-titre : « sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse ». C’est amusant, parce qu’au moment où je l’écrivais, je n’avais pas du tout repéré, consciemment du moins, cette phrase de Lacan concernant la supériorité des hommes quant à cette hystérie. Car je l’avais en fait trouvé dans ma propre histoire, donc du côté de l’hystérie féminine.
En effet les femmes s’interrogent avant tout, pour pouvoir trouver les chemins de leur propre féminité, sur l’Œdipe de leur propre père : quel est son désir ? Que veut-il ? Comment peut-il aimer une femme ? Comment une femme peut-elle être son symptôme, la cause de son désir ? Or, ce qui, arrive le plus souvent, à propos de cette série de questions, c’est qu’une femme rencontre avant tout l’Oedipe non –résolu de son père, et à vrai dire, son l’Œdipe inversé, c’est à dire ce en quoi il désire, lui, être aimé de son propre père comme une femme et en recevoir un enfant.
Cet amour du père éprouvé par un homme, maintenu ainsi dans une position féminine passive vis-à-vis de lui, et son désir d’en obtenir un enfant n’est jamais que l’envers de la haine éprouvé à son égard, il est camouflage de ce désir de meurtre du père qui est au cœur de chaque névrose, au cœur des symptômes hystériques de cette névrose. C’est ce devant quoi, une femme reste en rade, quant à son désir, ne pouvant plus dés lors qu’y soutenir le désir du père, espérant qu’un jour, retrouvant la haine sous l’amour, il pourra occuper sa vraie place, celle d’un homme, un vrai.
Donc si l’homme à supériorité sur une femme par rapport à l’hystérie, c’est, je dirais que, dans cet amour éprouvé à l’égard du père, et du père idéalisé, il est en quelque sorte l’acteur principal, un véritable héros, et l’hystérique femme n’en n’est plus que sa complice.
Si je dis qu’elle est sa complice, c’est bien parce que ce qui se camoufle sous cet amour, c’est la haine et le désir de la mort du père. L’hystérie de Dostoïevski, avec ses attaques de mort de l’enfance, puis ces crises d’épilepsie, tel que Freud l’a décrit dans « Dostoïevski et le parricide » en constitue le plus bel exemple.
Je voudrais donc essayer de démontrer en repartant du texte de Freud en quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient supériorité ? En effet pour lire Lacan, rien de tel que d’effectuer un retour à Freud, retour préconisé par Lacan, dès le début de son enseignement.
Freud, donc, avait déjà bien repéré l’importance de ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé. Il avait notamment pu les étudier à partir d’un manuscrit qu’un savant lui avait confié pour expertise médicale qui racontait l’histoire d’une névrose démoniaque au dix-septième siècle.
Un peintre, Christophe Haizmann, à la suite de la mort de son père, était tombé dans un grave état mélancolique. Ce que Freud repère dans l’analyse de ce manuscrit, c’est le fait que ce peintre, tout comme Faust, avait conclu un pacte de neuf ans avec le diable et ce en l’année 1669.
Or nous indique Freud, dès que nous voyons apparaître ce chiffre « neuf », nous sommes mis sur la piste d’un fantasme de grossesse.
Et comme l’inventeur de la psychanalyse sait bien qu’en énonçant ce fait il provoquera bien des résistances il rajoute ce commentaire :
« Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal que la position féminine passive vis-à-vis du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon ». Pour Freud, l’énergique refus de cette féminité, par les hommes, en tant qu’elle provoque toujours une violente angoisse de castration est une sorte de point de butée de l’analyse.
Lacan franchira un pas de plus dans l’interprétation que l’on peut donner de ces fantasmes de grossesse.
Pour le démontrer, il évoque d’abord le fantasme de grossesse du Président Schreber qui a la conviction que, dans un avenir lointain, il deviendra l’épouse de Dieu et pourra ainsi repeupler la terre entière de milliers d’enfants nés de son esprit ; puis il le compare au fantasme de grossesse d’un homme hystérique. Cet homme vivait au temps de la révolution hongroise et était conducteur de Tramway. Tombé du haut de son véhicule, il s’était mis à souffrir de douleurs pulsatiles et rythmées au niveau de sa première côte. Tout comme Adam, il portait un enfant dans son flanc et attendait l’intervention de Dieu le père pour en être délivré.
Ces fantasmes de grossesse existent donc aussi bien dans la névrose que dans la psychose, ce qui nous invite à préciser quelle peut être leur fonction.
Dans la psychose, quand le délire se déclenche, c’est parce que le sujet n’a jamais pu conquérir un signifiant, celui d’être père. Dans la névrose, ce qui se manifeste ainsi, par ce désir d’être enceint, c’est une ordalie, un appel désespéré à la reconnaissance du père, d’un père idéalisé, mythique, qui pourrait ainsi apporter une preuve par neuf de l’accession du sujet à la virilité, mais une virilité qui reste ainsi à jamais hypothétique, justement faute de preuves.
Mais ces fantasmes de grossesse peuvent aussi se manifester dans toute mise au monde d’un œuvre. On peut en trouver un exemple mais qui est loin d’être isolé, dans l’une des premières œuvres de Joyce, Dedalus, quand il décrit ce qu’a été pour lui la naissance de son premier poème, la naissance d’une villanelle :
« Un peu avant l’aube il s’éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée… Sa pensée s’ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l’inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l’eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique… Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l’imagination le verbe s’était fait chair. L’Ange Gabriel avait visité la chambre de la vierge ».
Trois vers « passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d’une villanelle… »
Cette création d’un poème est donc métaphorisée par une sorte de fécondation de la vierge par l’esprit saint, soit donc par la semence du père. Quelle est cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père ? Si on repère simplement que l’enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé sont avant tout l’expression du désir d’être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C’est par l’attribution de ce phallus, qu’il pense devenir un homme.
C’est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème. C’est ce qu’espère tout névrosé, au travers de ses symptômes, sans rien en savoir, tandis que le psychotique clame cette impossible reconnaissance au travers de son délire.
Dès lors quelle serait cette supériorité des hommes sur les femmes quant à cette hystérie, et quant à ces fantasmes de grossesse ?
Lacan cite Socrate, puis voila que surgit Joyce, se tenant pour femme, dans l'enfantement de ses œuvres.
Alors cette " supériorité " ne serait-elle pas liée aux possibilités de sublimer, de faire de cette hystérie, des poèmes, des œuvres d'art, au lieu de transformer ces douloureuses et insatisfaisantes rencontres du désir de l'Autre en symptômes corporels invalidants ?
Les hommes utiliseraient leur hystérie par la mise au monde de leurs œuvres, les femmes elles, mettraient au monde des enfants, dans le réel, le réel de leur maternité. Ceci ouvre à l’immense question de la sublimation, celle des hommes comme celle des femmes. Et à ce sujet, il y aurait encore beaucoup de choses à dire puisque pour Freud, vous le savez, les femmes étaient peu aptes à la sublimation, quant à Lacan ce qu’il suggérait, c’est qu’elles n’ont tout simplement pas besoin de sublimer.
Comme si au fond aucune réalisation humaine la plus grandiose ne pouvait se mesurer à ce miracle, quand même toujours surprenant pour une femme, celui d’avoir la joie de mettre un enfant au monde.
02 mars 2008
Freud et Goethe
En l’année 1930, Freud reçut le prestigieux prix Goethe. Sa fille Anna prononça l’allocution écrite par son père. Il était déjà trop éprouvé par la maladie pour pouvoir se rendre à Francfort et assister à la remise de ce prix dont il était très fier étant donné l’admiration qu’il avait toujours porté à ce grand poète.
Il commence son discours en indiquant que le fait d’avoir reçu ce prix l’oblige à sortir de son « étroit domaine », celui d’une « science de l’âme » et il évoque alors ce que Goethe a apporté à l’humanité, mais surtout il s’interroge sur ce qu’aurait pu être la passion de ce poète pour la psychanalyse, lui qui en avait été en quelque sorte un précurseur :
« En évoquant la figure du grand homme universel qui est né dans cette maison, qui a vécu son enfance dans ces lieux, cette distinction impose de se justifier devant lui, pour ainsi dire, et soulève la question de savoir comment lui se serait comporté si son regard attentif à chaque innovation de la science s’était porté sur la psychanalyse ».
Freud fait ce pari : « Je pense que Goethe n’aurait pas, contrairement à tant de nos contemporains, rejeté la psychanalyse. Il s’en est même approché sur bien des points ».
Il en donne deux exemples, d’une part, son savoir sur la façon dont les choix amoureux de l’âge adulte sont liés aux premiers attachements infantiles à la sœur et à la mère. D’autre part il souligne que ce poète avait déjà eu l’intuition du sens des rêves quand, dans l’un de ses poèmes, il écrivait :
Ce qui inconnu des hommes
Ou par eux dédaigné,
A travers le labyrinthe du cœur
Chemine dans la nuit.
Freud ne peut que confirmer le fait que « derrière cette magie, nous découvrons le témoignage vénérable et incontestablement juste d’Aristote, selon lequel rêver, c’est poursuivre, dans le sommeil, l’activité de l’âme. » Cependant Goethe, pas plus qu’Aristote, n’avait pas découvert « l’énigme de la déformation du rêve ». Ils ne pouvaient savoir, avant la découverte de la psychanalyse et de l’existence de l’inconscient, le fait que le désir inconscient du rêve était soumis à la censure, censure qui exigeait sa déformation.
Après avoir attribué en quelque sorte à Goethe une supposée sympathie pour la psychanalyse Freud élargit le champ de son investigation et aborde la question des liens de la littérature et de la psychanalyse par rapport à la biographie des auteurs : en quoi cette biographie peut intéresser les psychanalystes et que peuvent-ils attendre de cette approche, dans leur lecture de l’œuvre ? Mais il se demande aussi à quel titre, ils peuvent s’autoriser à s’y intéresser : quelles pourraient être leurs motivations ?
Il aborde cette question d’une façon surprenante, par rapport aux reproches que l’on pourrait faire aux psychanalystes qui rabaisseraient ainsi « ce grand homme au rang d’objet de la recherche analytique ». Mais c’est amusant de constater qu’il ne réfute pas pour autant ce reproche. Il l’admet : oui c’est vrai. Il écrit : « Notre attitude envers nos pères et nos maîtres est, une fois pour toutes, ambivalentes car notre vénération pour eux couvre régulièrement un élément de révolte et d’hostilité ».
Ceci étant posé, il n’empêche que la psychanalyse peut établir de solides liens entre les œuvres d’un artiste, les « dispositions pulsionnelles » et les événements de son histoire familiale.
Pourtant il arrive à cette conclusion que, malgré toutes les confidences qu’il nous a faites dans « Fiction et vérité », encore traduit « Poésie et vérité », Goethe était «un homme qui se dissimulait soigneusement ». Les deux titres mêmes de cette autobiographie le suggèrent, marquant cette imperceptible fissure entre cette vérité cachée et la fiction qu’il en donne à ses lecteurs. Freud, malgré le récit de ses rêves les plus intimes, se dissimulait tout autant. Ce n’est donc pas pour rien, qu’en cette maison de Weimar où avait vécu le poète, il a fit siennes ces paroles prononcées par Méphisto :
« Le meilleur de ce que tu sais,
Tu ne saurais pourtant le dire aux écoliers ».
En ce point, psychanalystes et poètes se rejoignent.
- S. Freud, Prix Goethe 1930. « Allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort ». 1930, in
- E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 3, Les dernières années ( 1919-1939) P.U.F. p. 173.
04 avril 2008
L'interprétation d'une compulsion de Ernst, dit L'Homme aux rats
Dans ses notes du samedi 28 décembre du journal d’une analyse, celle de l’Homme aux rats (1), Freud écrit cette phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, " il a faim et on le nourrit " . Le sujet du second verbe fait énigme qui est cet "On " qui nourrit ? Comme, si entre Freud et son analysant, soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Cet acte de Freud, il lui fait apporter une assiette de harengs de la Baltique, provoquera des effets inattendus qui apparaîtront dans les jours qui viennent, sous la forme de fantasmes transférentiels qui auraient pu être beaucoup mieux exploités par l’analyste, mais pour l'instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c'est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick ( Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu'avec la névrose obsessionnelle d'Ernst on n'aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l'autre.
Dans toutes ces compulsions, se manifeste toujours, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l'affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.
La compulsion concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu'il dit de cette compulsion de maigrir : " Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l'une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l'idée qu'il était gros et qu'il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d'août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s'arrêter baigné de sueur. L'idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l'ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l'esprit, un jour, qu'à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d'un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l'appelait Dick, comme c'est la coutume en Angleterre. C'est ce Dick qu'il aurait voulu tuer (1). "
Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie " Gros ".
Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :
1 - c'est d'une part le fait qu'elle arrive en association avec le fait qu'il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger, donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l'analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l'entendre comme le désir qu'il mange et donc qu'il vive ?
2 - Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série compulsions, il s'agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu'il s'agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c'est lui qui en a eut l'idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s'appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 - est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l'anorexie. Je me souviens d'une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d'être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.
A la fin de ces notes, on s'aperçoit que Freud à accompli au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture " Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola " ! Avec ce mot de la fin " Faut-il être bête pour se tuer ! "
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu'il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l'analyste et pourtant !
(1) Journal d'une analyse ; L'homme aux rats, PUF, p.211.





