30 octobre 2008
Une nouvelle formation de l'inconscient
Je propose à la lecture une petite formation de l'inconscient qui ( je crois) n'a jamais été encore décrite : celle d'une maladresse de qui n'est pas en mon honneur : Nous étions entrain de travailler, dans notre groupe de lecture des cinq psychanalyses, le début du texte de l'Homme aux rats. Freud essaie de décrire le mieux possible le grand délire obsessionnel de Ernst Lanzer, toutes les prouesses qu'il a du faire pour tenter de rembourser une dette qu'il n'avait jamais contractée au lieutenant A.
Dans le compte-rendu que je compte en faire, en repartant du texte de Freud, cela devient cette affreuse phrase lourde et redondante, redondance dont je ne me rends pas compte et qui est celle-ci : D'ailleurs Freud se rend compte de l'impossibilité de rendre compte de ce qui lui passe par la tête et de ce qu'il se croit obligé de faire pour réaliser son serment puisqu'il écrit : « Je ne serais pas surpris que le lecteur eut été incapable de suivre ce que je viens d'exposer... »
Là-dessus, l'un de mes interlocuteurs me fait remarquer la maladresse de la phrase et sa lourdeur répétitive dans laquelle il y a déjà un glissement de sens entre « se rendre compte » et « rendre compte ».
Je prends en compte ce qu'il en a repéré et je prends alors conscience, je me rends compte que c'est toute la problématique de Ernst avec sa dette impossible à régler.
C'est son Surmoi qui lui demande des comptes, qui le persécute même, par rapport à cette dette qu'il ne put payer puisque ce n'est même pas la sienne mais celle de son père.
C'est vrai aussi que dans l'analyse, il s'agit de rendre compte de son histoire, de s'en rendre compte mais au total de cesser de se demander des comptes, par rapport à sa culpabilité.
Mais je vais même aller un peu plus loin, comme par hasard, tandis que j'écrivais ce petit bout de texte sur la grande obsession d'Ernst, j'étais accaparée par un autre comte, l'un des très beaux rêves de Freud, le rêve dit du Comte de Thun. J'ai même hésité à l'écrire avec un P. C'est un vrai conte de fée ! Pour l'instant, je n'en sais pas plus.
L'interprétation de cette formation de l'inconscient est un bon exemple de ce en quoi elle consiste : un travail sur le signifiant. Elle suscite une autre remarque qui est importante : si mon interlocuteur n'avait pas repéré cette phrase si mal construite je n'en aurais pas pris conscience. L'interprétation se doit de passer par l'Autre.
10 décembre 2008
l'absurdité dans les rêves et les symptômes
La question de l'absurdité apparente des obsessions est abordée par Freud dans sa grande étude de la névrose obsessionnelle avec l'histoire de l'Homme aux rats.
Dès les premières phrases de ce paragraphe du texte qui a pour titre « Quelques obsessions et leur explication »[1], Freud nous explique que tout comme pour le rêve il ne faut pas se laisser impressionner par l'apparente absurdité et incohérence de ces obsessions : « On fait bien de ne jamais se laisser troubler, dans cette tâche de la traduction des obsessions, par leur apparente absurdité ; les obsessions les plus absurdes et les plus étranges se laissent résoudre si on les approfondit dûment. »
Au demeurant quoique de plus absurde que l'obsession princeps de Ernst, celle selon laquelle s'il ne remboursait pas l'argent au capitaine David, son père et sa mère (j'ai fait un lapsus que je maintiens) subiraient le supplice des rats.
A propos de cette absurdité dite des obsessions, il faut remarquer aussi que dans l'Interprétation des rêves, Freud consacre un chapitre spécialement aux rêves absurdes et il faut noter qu'ils sont tous pour thème latent les désirs de la mort du père. Il vaut la peine de les relire.
« Dans les exemples que nous avons vus jusqu'ici, nous avons rencontré si fréquemment l'absurdité dans le contenu du rêve que nous ne voulons plus attendre pour en rechercher l'origine et la signification. On se rappelle, en effet, qu'elle a été l'argument capital de ceux qui ne considèrent le rêve que comme un produit, dépourvu de sens, d'une activité réduite et fragmentée.
Je vais commencer par examiner quelques cas où l'absurdité du contenu du rêve n'est qu'une apparence qui s'évanouit dès qu'on pénètre mieux le sens du rêve. Ce sont des rêves qui – par hasard, semble-t-il d'abord - ont trait au père mort. »[2]
Freud en cite quatre exemples, dont l'un de ses plus beaux rêves, le rêve dit du Comte de Thun.
Freud explique ainsi cette absurdité :
« Les conditions pour la formation de tels rêves s'y trouvent réunis de façon typique. L'autorité paternelle a éveillé la critique de l'enfant, il apprend de bonne heure à voir toutes les faiblesses de son père afin d'échapper à la sévérité de ses exigences ; mais la piété dont s'entoure la personne du père, spécialement après sa mort, rend plus rigoureux la censure qui écarte toute expression consciente de cette critique ».
L'absurdité rend compte de l'ambivalence à l'égard du père.
Dans l'obsession de Ernst : « si je ne rends pas l'argent au capitaine David alors mon père et ma dame subiront le supplice des rats », la dimension d'absurdité, est sinon expliquée, au moins étayée par le fait que celui qui lui enjoint de le rendre, ce capitaine cruel, se trompe complètement. Ernst sait déjà parfaitement que ce n'est pas au capitaine David qu'il doit rendre cet argent, puisque c'est en fait la demoiselle de la poste qui a payé pour lui à la réception de ses lorgnons. Dans la dérision, il fait semblant d'être obligé d'obéir à cette injonction fausse qu'il vit comme un commandement.
[1] S. Freud, Cinq psychanalyses, p. 220.
[2] Op cit. p. 363.
03 octobre 2009
Deux actes hautement symboliques effectués par Freud
L’apport d’une assiette de hareng et le fait qu’il lui donne à lire « La joie de vivre » de Zola, une autre nourriture
Les notes du samedi 28 décembre du « Journal d’une analyse », celle de l’Homme aux rats, commencent par une phrase à consonance biblique, comme le remarque le traducteur, « il a faim et on le nourrit ».
C’est le sujet de la seconde phrase qui fait énigme qui est cet «On » qui nourrit ?
Comme si entre Freud et son analysant soudain était apparu un tiers, une instance nourricière.
Le fantasme au hareng apparaîtra dans les jours qui viennent, mais, pour l’instant, mis en relation directe avec cette faim, cette fringale, ce qui apparaît bien au contraire, c’est le désir de Ernst de se priver de manger pour maigrir et on retrouve ses relations avec son rival Dick (Dick veut dire gros ) et ses désirs de suicide en miroir avec son désir de le trucider.
Jamais aussi bien qu’avec la névrose obsessionnelle d’Ernst on n’aperçoit cette réversion, ce retour sur soi-même du désir de tuer l’autre.
Dans toutes ses compulsions, on voit en effet apparaître, accompagnant son désir de suicide, son désir de vengeance, envers son père, envers sa dame, et également envers tous ses rivaux mis en concurrence dans l’affection de sa dame ou de ses sœurs. On peut toutes les repérer dans le journal.
Celle concernant Dick est la plus apparente. Mais elle est beaucoup plus lisible dans le texte officiel des Cinq psychanalyses p. 221.
Voici ce qu’il dit de cette compulsion de maigrir :
« Une autre des compulsions fut moins facile à élucider, ses liens avec la vie affective du patient ayant réussi à se dissimuler derrière l’une des associations superficielles, fait qui répugne tant à notre pensée consciente. Ce fut une compulsion à un suicide indirect, pour ainsi dire, et qui dura quelque temps. Un jour pendant une villégiature, il eut l’idée qu’il était gros et qu’il devait maigrir. Il se mit alors à se lever de table avant le dessert, à se précipiter en pleine chaleur d’août, sans chapeau dans la rue, et à gravir les montagnes en courant, pour s’arrêter baigné de sueur. L’idée du suicide apparut une fois sans déguisement derrière cette manie de maigrir ; un jour sur une côte abrupte, se forma en lui l’ordre de sauter en bas, ce qui eût été sa mort certaine. La solution de cette absurde compulsion, le malade ne la trouva que lorsque lui vint à l’esprit, un jour, qu’à cette époque son amie séjournait au même endroit aussi, mais en société d’un cousin anglais qui lui faisait la cour, et dont notre patient était très jaloux. Ce cousin se nommait Richard, et tout le monde l’appelait Dick, comme c’est la coutume en Angleterre. C’est ce Dick qu’il aurait voulu tuer (1). »
Or rajoute le traducteur Dick, en allemand, signifie « Gros ».
Deux remarques à propos de cette compulsion à maigrir qui est une compulsion au suicide déguisée :
1 - c’est d’une part le fait qu’elle arrive en association avec le fait qu’il a eu faim et que Freud lui a fait apporter à manger. Donc en rapport avec quelque chose qui est une intervention, je dirais même un acte de l’analyste. Est-ce que Ernst ne pouvait pas l’entendre comme le désir qu’il mange et donc qu’il vive ?
2 – Comment quelque soit le symptôme, et Freud décrit dans ces notes du samedi 28 décembre toute une série de compulsions, il s’agit toujours de travail avec le signifiant, travail qu’il s’agit de détecter, dans le cas de cette obsession de maigrir, il fallait tout le flair de Freud ou de Ernst, puisque c’est lui qui en a eut l’idée : le désir de tuer ce gros-là, qui s’appelait Dick et qui avait les supposées faveurs de sa dame.
3 – est-ce que ça ne donne pas une approche un peu latérale de la question de l’anorexie. Je me souviens d’une jeune femme anorexique qui répétait sans cesse que sa mère reprochait beaucoup à ses enfants d’être des ingrats. Mais pour elle le repérage de ce signifiant ne lui donnait aucun accès à un désir de vivre.
A la fin de ces notes on s’aperçoit que Freud à accomplit au cours de ces quelques jours deux actes symboliques : cet apport de nourriture sous la forme de cette assiette de harengs mais aussi une autre nourriture « Je lui donne à lire la joie de vivre de Zola » !
Or si on se reporte à ce livre de Zola on s’aperçoit qu’il se termine avec cette dernière phrase : « Faut-il être bête pour se tuer ! »
Peut-on dire que par ces deux actes, Freud témoigne de son désir, du désir qu’il vive ! On est loin de la neutralité supposée de l’analyste et pourtant !


