Le livre bleu de la psychanalyse

Ce blog sera avant tout une invitation à la découverte de la psychanalyse. En contrepoint de ce livre noir, je propose ce livre bleu de la psychanalyse, bleu comme le ciel à travers les branches des oliviers de Provence ou bleu comme tes yeux, mais auss

11 septembre 2007

de l'odorer d'Aristote à l'odorat de Freud

baugin

Pourquoi,  parmi toutes les pulsions définies par Freud, n’existe-t-il pas une pulsion nasale ?

A ma connaissance Lacan n’a parlé qu’une seule fois de ce qu’il appelle,  suivant Aristote,  l’ « odorer » il le décrit, cet odorer, odorat, comme étant lié non pas, comme le suggérait Freud, aux fonctions excrémentielles mais de façon surprenante à la vision.

Aussi j’eu la curiosité d’aller retrouver ces sources dans l’Ethique à Nicomaque. 

Aristote oppose les plaisirs du corps et les plaisirs de l’âme. Parmi les plaisirs de l’âme,  il range l’ambition et l’amour du savoir, mais aussi le plaisir de raconter ou d’écouter des histoires. Les plaisirs du corps cités par lui sont d’abord ceux de la vue. Des hommes qui trouvent leur plaisir dans les spectacles de la vue comme les couleurs, les formes, le dessin, ceux aussi de l’ouïe, avec l’amour de la musique ou du théâtre. Comptent aussi les plaisirs de l’odorat. A leur propos, Aristote évoque dans quelles mesures les personnes qui les éprouvent peuvent être « déréglées » ou « immodérées » et il les mesure à cet aune :  « ceux qui se plaisent à l’odeur des pommes ou des roses ou des parfums, nous ne les appelons pas des hommes déréglés, mais nous appelons plutôt ainsi ceux qui se délectent à l’odeur d’onguents ou de mets, car les gens déréglés y trouvent leur plaisir du fait que ces odeurs leur rappellent les objets de leur concupiscence. On peut constater assurément que même les autres personnes quand elles ont faim, ont plaisir à sentir la nourriture ; mais prendre plaisir à ce genre d’odeurs est le fait d’un homme déréglé, car ce sont là pour lui des objets de concupiscence ».

Et pour le démontrer, il l’aborde par un autre biais, le fait que les animaux, eux, n’éprouvent pas ces plaisirs de l’odorat : « Les chiens, en effet, ne prennent pas plaisir à l’odeur des lièvres, ils prennent plaisir à les manger : l’odeur leur a donné seulement la perception du lièvre De même le lion ne s’intéresse pas au mugissement du boeuf, ce qu’il veut c’est le dévorer : le mugissement lui a seulement fait percevoir que le boeuf est à sa portée, et il paraît ainsi trouver plaisir au mugissement. De même il ne se réjouit pas de voir [ou de trouver] un cerf ou une chèvre sauvage mais il se réjouit de pouvoir en faire son régal ».

Il semble donc bien que ces plaisirs du goût sont immodérés quand ils sont associés au plaisir de l’odorat. Mais il va encore plus loin en les étayant du toucher.

« En effet, c’est du goût que relève la discrimination des saveurs telle qu’elle est pratiquée par les dégustateurs et les bons cuisiniers ; or ces discriminations ne procurent pas beaucoup de plaisir, et en tout cas n’en donnent pas aux gens déréglés : ceux-ci ne recherchent que la jouissance, qui leur vient tout entière par le toucher, à la fois dans le boire et dans le manger, ainsi que dans ce qu’on nomme les plaisirs de l’amour. C’est pourquoi encore certain gourmand priait que son gosier devint plus long que celui d’une grue, ce qui montre bien que son plaisir venait du toucher. Ainsi donc, le sens auquel le dérèglement est lié est celui de tous qui nous est le plus commun avec les animaux, et le dérèglement ne semblerait être à si juste titre répréhensible que parce qu’il existe en nous non pas en tant qu’hommes, mais en tant qu’animaux : se plaire à de pareilles sensations et les aimer par-dessus tout a quelque chose de bestial. En effet, on exclut même les plaisirs tactiles les plus épurés, tels que les plaisirs que procurent au gymnase frictions et bains chauds, car ce n’est pas le contact portant sur le corps entier qui intéresse le débauché, mais seulement celui qui porte sur certaines de ses parties ».

Sans le savoir, Aristote énumère les quatre sortes de pulsion décrites par Freud, la pulsion scopique, la pulsion invocante, dans le plaisir de raconter et d’écouter des histoires, la pulsion orale avec le goût.  La seule pulsion qui est en partie élidée par Aristote est la pulsion anale, mais elle est quand même présente sous la forme de cette pulsion d’emprise que constitue le toucher qu’il nomme « plaisir tactile ».  C’est elle seule qu’il semble faire intervenir dans « les plaisirs de l’amour ». Parmi ces plaisirs tactiles, ceux qui sont exemptés de cette touche de dérèglement, d’intempérance, sont ceux qui portent sur l’ensemble du corps, quand ces plaisirs portent sur l’une de ses parties, là c’est de la débauche.

Aristote rajoute à cette série, les plaisirs de l’odorat. Pour quelles raisons aussi bien Freud que Lacan n’ont-ils pas pris en compte l’orifice nasal comme l’une des sources de la pulsion ?

Or on ne peut que constater que les signifiants de cette hypothétique pulsion nasale existent bel et bien. On les retrouve dans toute cette série d’expressions : "J'ai eu du flair", "celui-là je ne peux pas le pifer, le sentir". Un  Maître des parfums s'appelle : "Un nez ". Il existe même des sublimations de cette "pulsion nasale" pour preuve ce magnifique roman "Le parfum" ou encore ce célèbre film qui  est de Dino Risi  et  qui s'appelle "Parfum de femmes".

Pourtant l'odorat subit à plein ce que Freud appelle transposition des pulsions, mauvaises odeurs sont poussées du côté de la pulsion anale et uréthrale, bonnes odeurs du côté du goût et de la pulsion orale, quelquefois du côté de la vue, les odeurs du maquis ou d'une forêt de pins se chauffant au soleil.

Si on ne peut qualifier ces odeurs dans le registre de la pulsion c'est peut-être en raison de l'inconsistance de son objet, qui s'évapore au lieu de se couper. Mais n’est-ce pas aussi le cas de la voix ?

De fait Freud a isolé ce pouvoir de l’odorat en lui donnant une toute autre fonction, celui d’être le « support organique » de l’un des concepts les plus essentiels à la psychanalyse, celui de Refoulement. 

Posté par Fainsilber à 13:38 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 septembre 2007

De l’importance d’avoir du nez

stael

L’odorat comme « base organique » du refoulement

Dans l’histoire de Dora, Freud aborde la question du dégoût, dégoût éprouvé par elle, au moment où Monsieur K. avait essayé de l’embrasser,  alors qu’elle avait une quinzaine d’années. Il  met ce dégoût  en relation avec l’odeur et notamment l’odeur des excréments, nous ne sommes donc pas au niveau des bonnes odeurs mais des mauvaises.

Il écrit : « La sensation de dégoût semble primitivement être une réaction à l’odeur (plus tard aussi à l’aspect des déjections. Or les organes génitaux de l’homme, en particulier le membre viril, peuvent rappeler les fonctions excrémentielles, car l’organe y sert, en dehors de la fonction sexuelle, à celle aussi de la miction ». Freud y rappelle le célèbre « entre les selles et les urines nous sommes nés » des pères de l’Eglise.

Cependant, comme souvent, Freud laisse ouverte cette question de ces liens entre la vie sexuelle et les fonctions excrémentielles, en indiquant que le fait que « cette association puisse être suscitée n’explique pas pourquoi elle l’est en fait ».

Nous trouvons pourtant un début de réponse à cette question dans l’une des lettres de Freud adressée à Fliess, c’est dans la lettre 75, datée du 14 novembre 1897, lettre au  cours de laquelle il annonce qu’il est lui-même son « plus important patient », il a en effet commencé son auto-analyse.

Voici ce que Freud annonce à son correspondant avec quelque solennité : «  Il y a quelques semaines seulement, je manifestai le désir de saisir ce qui se trouvait d’essentiel derrière le refoulement et c’est de cela que je vais t’entretenir dans cette lettre. »

Or ce qu’il va y décrire c’est justement ce qu’il en est de la fonction du nez comme étant en quelque sorte l’opérateur structural du mécanisme du refoulement et donc de la constitution de l’inconscient.

L’homme en se mettant debout a appris à « lever haut le nez » c'est-à-dire, selon le sens de cette expression, à être hautain et méprisant.

Que mépriserait-il ?  Justement les souvenirs que l’on souhaite oublier, ces « pages de honte » d’un lointain passé, ce temps où les excréments étaient l’objet du plus vif intérêt.

Comme c’est une articulation non seulement neuve mais un peu subtile, cela vaut la peine de la reprendre pas à pas et même mot à mot.

« Il m’est souvent arrivé de soupçonner – il subodore – qu’un élément organique entrait en jeu dans le refoulement et je t’ai raconté un jour qu’il s’agissait de l’abandon d’anciennes zones sexuelles… Cette hypothèse se rattachait pour moi au rôle modifié des sensations olfactives : au port vertical, aux narines s’éloignant du sol, et par cela même, une foule de sensations antérieurement intéressantes qui émanent du sol deviennent repoussantes. »

Cet abandon n’est pas suffisant pour expliquer le refoulement, il faut de plus, que le réveil de ces affects concernant ces zones abandonnées, anales et buccales, provoquent du déplaisir.

Il y a un effet d’après-coup à propos des souvenirs d’excitation des zones sexuelles abandonnées. Elles ne provoquent plus du plaisir mais du déplaisir, « une sensation interne analogue au dégoût ressenti dans le cas d’un objet.

Pour nous exprimer plus crûment, le souvenir dégage maintenant la même puanteur qu’un objet actuel. De même que nous nous détournons avec dégoût notre organe sensoriel (tête et nez) devant les objets puants, de même le pré-conscient et notre compréhension consciente se détournent du souvenir. C’est là ce qu’on nomme refoulement ».

Il semble donc que ce n’est pas pour Freud une simple métaphore, le détournement de dégoût de la tête et du nez face à la vue et à l’odeur des excréments double en quelque sorte le processus du refoulement, en constitue sa solide base organique.

Un point reste quand même mystérieux, c’est le dégoût lié non plus aux excréments, mais aux satisfactions orales. Nous pouvons penser par exemple  à ce que racontait Freud à propos de Dora, la suçoteuse, comment elle  exprimait, dans ses symptômes,  un dégoût pour les baisers.

On peut se demander si ce ne sont pas alors les mauvais souvenirs liés à l’épreuve du sevrage, qui provoquent le dégoût et donc la cause du refoulement. Entre alors en jeu toutes ces manifestations de dégoût pour le lait et tous les produits lactés que l’on retrouve si souvent, mais peut-être aussi toutes les inappétences, voire les anorexies.

Posté par Fainsilber à 09:42 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 septembre 2007

Secrètes fragrances

aix_069

De beaux mots de la langue française tombent sans cesse en désuétude. Dans les dictionnaires.   Ces mots, qui brillent de leurs derniers feux avant de disparaître,  portent souvent l’adjectif de « vieilli » ou,  au mieux,  de « littéraire ». Le mot « fragrances » fait partie de tous ces mots en voie de disparition. Avec ce titre « Secrètes fragrances » j’espère le tenir encore sur le fil de sa  vie,  au titre de parfums, de parfums suaves.

Juliette, une chanteuse qui compose le plus souvent à la fois les textes et les musiques de ses chansons, a célébré dans l’une d’elles,  des  parfums,  traces de la présence d’une femme aimée ou peut-être de l’homme aimé, on ne sait. Mais ce serait plutôt des parfums de femme qui sont ainsi évoqués.

« ….

Je veux garder pour en mourir

Ce que vous avez oublié

Sur les décombres de nos désirs

Votre parfum sur l’oreiller

Laissez-moi deviner ces subtiles odeurs

Et promener mon nez

Parfait inquisiteur

Il y a des fleurs en vous

Que je ne connais pas

Et que gardent jaloux

Les replis de mes draps »

Suivent dans ce poème de subtiles évocations poétiques de parfums de fleurs ainsi que des références littéraires

«  Sans doute il y eut des rois

Pour vous fêter enfant

En vous disant « Reçois

Et la myrrhe et l’encens »

Les fées de la légende

Penchées sur le berceau

Ont fleuri de lavande

Vos yeux et votre peau

J’ai deviné tous vos effets

Ici l’empreinte du jasmin

Par là la trace de l’œillet

Et là le soupçon du benjoin »

Certes elle convoque aussi d’autres parfums de l’enfance,  « l’odeur du roudoudou », « la grand-mère aux confitures », « l’orange de Noël », « les filles à la vanille et les garçons au citron », cependant soudain d’autres odeurs sont évoquées, celles-là plus secrètes, les odeurs corporelles : 

« Voici qu’au milieu des bouquets

De douces fleurs et de bonbons

S’offre à mon nez inquiet

Une troublante exhalaison

C’est l’odeur animale

De l’humaine condition

Et voici qu’ils affleurent

L’effluve du trépas

L’odeur d’un corps qui meurt

Entre ses derniers draps… »

Cette chanson  se termine par une invitation à profiter de la vie tant qu’il en est encore temps : «  Avant que le temps souverain et sa cruelle taquinerie n’emportent votre amour ou le mien vers d’autres cieux ou d’autres lits, je veux garder pour en mourir, ce que vous avez oublié, sur les décombres de nos désirs, toute votre âme sur l’oreiller ».

On peut mourir d’amour et Juliette, célébrant les secrètes fragrances de son objet d’amour, nous en apporte la preuve. Mais il est un autre mot, dans le registre de ces odeurs qui est, lui aussi, un peu tombé en désuétude, et qui, au contraire des fragrances, est de l’ordre des mauvaises odeurs, c’est celui de « pestilence ». Jadis, au cours des épidémies de peste, les populations pour s’en protéger se mettaient des nez postiches. De la peste, cette pestilence  n’a gardé que ce registre nasal, celle des odeurs putrides.

C’est un mot que Lacan avait utilisé à propos de l’analyste. Il avait en effet trouvé cette très jolie métaphore selon laquelle « l’analyste est un feu follet » pour l’opposer au Fiat Lux, « Et la lumière fut » de la création du monde. « Un feu follet, affirme-t-il n’éclaire rien, il sort même ordinairement de quelque pestilence ».

Ce Feu follet  est un effet  de la décomposition des matières organiques. Selon la tradition il effrayait les passants qui osaient de nuit traverser les cimetières car ils y voyaient une   manifestation d’outre-tombe, celle de l’âme des morts.

Est-ce de ces pulsions partielles qui ont jalonnées son enfance, de ces pestilences pulsionnelles, que l’analyste trouve le chemin de son désir, tout d’abord, puis celui du désir du psychanalyste, un désir « averti »  concernant «  l’humaine condition » ?   

Posté par Fainsilber à 14:44 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1