21 décembre 2007
En quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient-ils « supériorité » ?
Lacan, dans la seconde version de « Joyce le symptôme », définit tout d’abord l’hystérie comme l’art de saisir le symptôme de l’autre au vol, en se référant à l’hystérie de Socrate, puis en faisant porter l’accent, ce qui est quand même peu fréquent, sur la question de l’hystérie masculine. Il énonçe ce fait que, quant à l’hystérie, les hommes y ont non seulement droit mais privilège. Ils ont sur l’hystérie féminine « supériorité ». En quoi consiste cette supériorité ? Cela a attisé depuis fort longtemps ma curiosité. Car je trouvais que, question hystérie, les femmes me paraissaient, je dirais, imbattables.
C’est en raison de cette curiosité que j’ai écrit mon premier livre « Eloge de l’hystérie masculine, avec comme sous-titre : « sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse ». C’est amusant, parce qu’au moment où je l’écrivais, je n’avais pas du tout repéré, consciemment du moins, cette phrase de Lacan concernant la supériorité des hommes quant à cette hystérie. Car je l’avais en fait trouvé dans ma propre histoire, donc du côté de l’hystérie féminine.
En effet les femmes s’interrogent avant tout, pour pouvoir trouver les chemins de leur propre féminité, sur l’Œdipe de leur propre père : quel est son désir ? Que veut-il ? Comment peut-il aimer une femme ? Comment une femme peut-elle être son symptôme, la cause de son désir ? Or, ce qui, arrive le plus souvent, à propos de cette série de questions, c’est qu’une femme rencontre avant tout l’Oedipe non –résolu de son père, et à vrai dire, son l’Œdipe inversé, c’est à dire ce en quoi il désire, lui, être aimé de son propre père comme une femme et en recevoir un enfant.
Cet amour du père éprouvé par un homme, maintenu ainsi dans une position féminine passive vis-à-vis de lui, et son désir d’en obtenir un enfant n’est jamais que l’envers de la haine éprouvé à son égard, il est camouflage de ce désir de meurtre du père qui est au cœur de chaque névrose, au cœur des symptômes hystériques de cette névrose. C’est ce devant quoi, une femme reste en rade, quant à son désir, ne pouvant plus dés lors qu’y soutenir le désir du père, espérant qu’un jour, retrouvant la haine sous l’amour, il pourra occuper sa vraie place, celle d’un homme, un vrai.
Donc si l’homme à supériorité sur une femme par rapport à l’hystérie, c’est, je dirais que, dans cet amour éprouvé à l’égard du père, et du père idéalisé, il est en quelque sorte l’acteur principal, un véritable héros, et l’hystérique femme n’en n’est plus que sa complice.
Si je dis qu’elle est sa complice, c’est bien parce que ce qui se camoufle sous cet amour, c’est la haine et le désir de la mort du père. L’hystérie de Dostoïevski, avec ses attaques de mort de l’enfance, puis ces crises d’épilepsie, tel que Freud l’a décrit dans « Dostoïevski et le parricide » en constitue le plus bel exemple.
Je voudrais donc essayer de démontrer en repartant du texte de Freud en quoi, quant à l’hystérie, les hommes auraient supériorité ? En effet pour lire Lacan, rien de tel que d’effectuer un retour à Freud, retour préconisé par Lacan, dès le début de son enseignement.
Freud, donc, avait déjà bien repéré l’importance de ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé. Il avait notamment pu les étudier à partir d’un manuscrit qu’un savant lui avait confié pour expertise médicale qui racontait l’histoire d’une névrose démoniaque au dix-septième siècle.
Un peintre, Christophe Haizmann, à la suite de la mort de son père, était tombé dans un grave état mélancolique. Ce que Freud repère dans l’analyse de ce manuscrit, c’est le fait que ce peintre, tout comme Faust, avait conclu un pacte de neuf ans avec le diable et ce en l’année 1669.
Or nous indique Freud, dès que nous voyons apparaître ce chiffre « neuf », nous sommes mis sur la piste d’un fantasme de grossesse.
Et comme l’inventeur de la psychanalyse sait bien qu’en énonçant ce fait il provoquera bien des résistances il rajoute ce commentaire :
« Il y a peu d’autres parties des découvertes faites par la psychanalyse sur la vie psychique de l’enfant qui paraissent aussi repoussantes et incroyables à l’adulte normal que la position féminine passive vis-à-vis du père et le fantasme de grossesse qui s’ensuit pour le petit garçon ». Pour Freud, l’énergique refus de cette féminité, par les hommes, en tant qu’elle provoque toujours une violente angoisse de castration est une sorte de point de butée de l’analyse.
Lacan franchira un pas de plus dans l’interprétation que l’on peut donner de ces fantasmes de grossesse.
Pour le démontrer, il évoque d’abord le fantasme de grossesse du Président Schreber qui a la conviction que, dans un avenir lointain, il deviendra l’épouse de Dieu et pourra ainsi repeupler la terre entière de milliers d’enfants nés de son esprit ; puis il le compare au fantasme de grossesse d’un homme hystérique. Cet homme vivait au temps de la révolution hongroise et était conducteur de Tramway. Tombé du haut de son véhicule, il s’était mis à souffrir de douleurs pulsatiles et rythmées au niveau de sa première côte. Tout comme Adam, il portait un enfant dans son flanc et attendait l’intervention de Dieu le père pour en être délivré.
Ces fantasmes de grossesse existent donc aussi bien dans la névrose que dans la psychose, ce qui nous invite à préciser quelle peut être leur fonction.
Dans la psychose, quand le délire se déclenche, c’est parce que le sujet n’a jamais pu conquérir un signifiant, celui d’être père. Dans la névrose, ce qui se manifeste ainsi, par ce désir d’être enceint, c’est une ordalie, un appel désespéré à la reconnaissance du père, d’un père idéalisé, mythique, qui pourrait ainsi apporter une preuve par neuf de l’accession du sujet à la virilité, mais une virilité qui reste ainsi à jamais hypothétique, justement faute de preuves.
Mais ces fantasmes de grossesse peuvent aussi se manifester dans toute mise au monde d’un œuvre. On peut en trouver un exemple mais qui est loin d’être isolé, dans l’une des premières œuvres de Joyce, Dedalus, quand il décrit ce qu’a été pour lui la naissance de son premier poème, la naissance d’une villanelle :
« Un peu avant l’aube il s’éveilla. Quelle douce musique ! Son âme toute entière était baignée de rosée… Sa pensée s’ouvrait lentement à la vibrante lucidité matinale, à l’inspiration du matin. Un esprit entrait en lui, pur comme l’eau la plus limpide, doux comme la rosée, mouvant comme la musique… Un enchantement du cœur !... Dans le sein virginal de l’imagination le verbe s’était fait chair. L’Ange Gabriel avait visité la chambre de la vierge ».
Trois vers « passèrent de son esprit à ses lèvres ; en les répétant tout bas, il sentit en eux le mouvement rythmique d’une villanelle… »
Cette création d’un poème est donc métaphorisée par une sorte de fécondation de la vierge par l’esprit saint, soit donc par la semence du père. Quelle est cette féminisation du sujet qui le pousse ainsi à désirer être aimé du père ? Si on repère simplement que l’enfant est un très bel objet phallique, il parait alors évident que ces fantasmes de grossesse du sujet névrosé sont avant tout l’expression du désir d’être reconnu par le père, et de recevoir en signe de cette reconnaissance, un phallus, sous la forme de cet enfant. C’est par l’attribution de ce phallus, qu’il pense devenir un homme.
C’est ce que réalise Joyce, en écrivant ce poème. C’est ce qu’espère tout névrosé, au travers de ses symptômes, sans rien en savoir, tandis que le psychotique clame cette impossible reconnaissance au travers de son délire.
Dès lors quelle serait cette supériorité des hommes sur les femmes quant à cette hystérie, et quant à ces fantasmes de grossesse ?
Lacan cite Socrate, puis voila que surgit Joyce, se tenant pour femme, dans l'enfantement de ses œuvres.
Alors cette " supériorité " ne serait-elle pas liée aux possibilités de sublimer, de faire de cette hystérie, des poèmes, des œuvres d'art, au lieu de transformer ces douloureuses et insatisfaisantes rencontres du désir de l'Autre en symptômes corporels invalidants ?
Les hommes utiliseraient leur hystérie par la mise au monde de leurs œuvres, les femmes elles, mettraient au monde des enfants, dans le réel, le réel de leur maternité. Ceci ouvre à l’immense question de la sublimation, celle des hommes comme celle des femmes. Et à ce sujet, il y aurait encore beaucoup de choses à dire puisque pour Freud, vous le savez, les femmes étaient peu aptes à la sublimation, quant à Lacan ce qu’il suggérait, c’est qu’elles n’ont tout simplement pas besoin de sublimer.
Comme si au fond aucune réalisation humaine la plus grandiose ne pouvait se mesurer à ce miracle, quand même toujours surprenant pour une femme, celui d’avoir la joie de mettre un enfant au monde.
06 juillet 2009
« La montée de la forêt qui a surgi des textes freudiens »
Nous savons qu’avant le séminaire chiffré I, sous le nom des Ecrits techniques de Freud, Lacan avait consacré trois années de séminaires à la lecture de Dora, de l’Homme aux rats et de l’Homme aux loups. Rien n’en a été conservé sauf quelques notes de ses auditeurs à propos de l’Homme aux loups, mais ce texte du mythe individuel du névrosé est en quelque sorte la trace écrite de cette année de séminaire, pour l’Homme aux rats, tout comme « intervention sur le transfert » l’est pour le texte de Dora.
Il va donc expliciter, dans ce texte consacré à l'Homme aux rats, en quoi l’Œdipe est le mythe au cœur de l’expérience analytique mais un mythe qu’il faut en quelque sorte compléter, complexifier, et même réactualiser.
Mais il commence par se lancer dans une sorte de justification de ce choix. : pourquoi faudrait--il revenir sur l’étude de ces cinq psychanalyses ? Les critiques ne manquent pas à ce propos et même encore de nos jours. Quelle drôle d’idée, par exemple, de créer un groupe de lecture des cinq psychanalyses ! Quel sens cela peut-il avoir de retrouver ces histoires d’un autre âge ?
Voici ce que Lacan trouve à rétorquer :
« Et cela, je vais vous le montrer, dans un de ces exemples que je crois les plus familiers à la mémoire de tous ceux d’entre vous qui peuvent s’intéresser à ces questions, à propos d’une des grandes observations de Freud. Ces grandes observations de Freud, qui bénéficient périodiquement d’un regain d’intérêt dans l’enseignement, vous les connaissez, je ne vais pas vous les énumérer. Celle dont je vais parler, c’est celle qu’on appelle L’Homme aux rats[1]. Le cas est frappant, et nous paraît bien clair.
On n’est pas étonné de voir émettre des opinions comme celle que j’entendais récemment dans la bouche d’un de nos confrères éminents, quant à l’usage de la technique : il manifestait une sorte de mépris pour ces textes là, allant jusqu’à dire que non seulement la technique était aussi maladroite qu’archaïque…ce qui, après tout, peut se soutenir, par rapport aux progrès que nous avons faits, précisément sur la base d’une prise de conscience de la relation intersubjective telle qu’elle se manifeste actuellement dans l’essence de l’analyse, dans la suite du traitement, mettant au premier plan les relations telles qu’elles s’établissent entre le patient et le sujet, et l’interprète n’interprétant en quelque sorte qu’à travers cette actualité ce qui a servi à constituer cette personnalité du sujet dont nous avons à nous occuper.
…mais mon interlocuteur pouvait-il pousser les choses jusqu’à dire que ces cas étaient mal choisis ? En effet, on peut dire qu’ils sont tous incomplets, que pour beaucoup ce sont des psychanalyses qui se sont arrêtées en route, que ce sont après tout des morceaux d’analyse. Ceci doit nous inciter tout de même à réfléchir, à nous demander pourquoi ce choix a été fait par son auteur, et bien entendu à faire confiance à Freud, car ce n’est pas tout de dire, comme poursuivait celui qui émettait ces propos, qu’assurément ceci avait seulement ce résultat, encourageant pour nous, de nous montrer qu’il suffisait d’un tout petit grain de vérité quelque part pour que ce peu de vérité arrivât à transparaître et surgir au milieu des difficultés, des entraves que l’exposition pouvait lui opposer.
Je crois que ce n’est pas là une vue juste des choses, et qu’en vérité, dans ces cas, on peut dire que l’arbre de la pratique quotidienne cache à ceux qui voudraient soutenir une telle opinion, la montée de la forêt qui a surgi de ces textes freudiens. »
C’est une belle métaphore que cette forêt qui a surgi des textes freudiens et que l’imperfection de ces premières analyses risquerait de cacher aux yeux des analystes d’aujourd’hui. Ceux qui se disent lacaniens feraient bien de ne pas l’oublier et d’en prendre de la graine : un retour à Lacan, par le biais d’un retour à Freud est en effet indispensable.
Les Cinq psychanalyses, P.U.F.1954. Voir aussi L’homme aux rats, journal d’une analyse, P.U.F. 1974
