04 novembre 2008
Un dilettantisme sérieux
Dans l'un de ses textes, « Contribution à l'histoire du mouvement analytique », Freud rend compte des champs voisins conquis par la psychanalyse, de son extension à l'étude des religions, des mythologies, de la littérature et bien sûr extension aux modes d'organisations sociales, avec « Totem et tabou » et «Malaise dans la civilisation ».
Il semble que Lacan, à l'inverse de Freud, irait plutôt chercher dans d'autres champs, des moyens pour explorer et rendre compte du champ de la psychanalyse lui-même. Le passage se ferait donc plutôt, de Freud à Lacan, de l'extérieur vers l'intérieur. Par exemple quand Lacan étudie la question du nom propre, il prend appui sur la linguistique, la logique, la topologie, et sur l'ethnographie, mais ramène tout ce qu'il en tire dans le champ même de la psychanalyse.
De même quand il parle de littérature ou de peinture, ce n'est jamais pour interpréter les oeuvres à la lumière de la psychanalyse, mais au contraire pour y mettre à l'épreuve les points théoriques dont il essaie de rendre compte. Deux exemples : Son étude de l'amour courtois lui sert à approfondir ce concept de Das Ding, donc cette notion du Réel, et lié a lui, ce qui est un des destins de la pulsion, la sublimation. De même quand il approche la question de l'art de Joyce, ce n'est que pour rendre compte de ce quatrième terme du noeud borroméen qui noue les trois autres réel, symbolique et imaginaire.
Freud part à la conquête des autres champs, Lacan engrange du savoir accumulé dans d'autres champs pour l'utiliser dans celui de la psychanalyse, mais non sans lui faire subir des traitements qui le rende propre à son usage. Un exemple flagrant : la façon dont il utilise les formules quantiques pour en tirer l'écriture des formules de la sexuation.
Il y a un mot utilisé par Freud qui m'a frappé dans son texte en tant qu'il est très révélateur des difficultés qu'il y a transférer les concepts d'un champ déterminé dans un autre, c'est celui de "Dilettante". Il vient étymologiquement du verbe latin "dilettare", correspondant au français "se délecter". On peut se délecter, trouver plaisir à écouter de la musique ou à regarder un tableau sans pour autant être compétant dans ces deux domaines.
On peut aller explorer un autre domaine que celui de l'analyse avec ces concepts mais on n'est pas pour autant un spécialiste du domaine dans lequel on souhaite les transplanter. C'est ce que soutient Freud : "Innombrables sont les problèmes, mais très petit le nombre de travailleurs prêts à les affronter et encore la plupart d'entre eux ... ne procèdent-ils, pour s'attaquer à des problèmes sortant du cadre de leur spécialité, qu'avec une préparation de dilettante. Ces travailleurs venant de la psychanalyse ne songent d'ailleurs pas à cacher leur dilettantisme, leur seule ambition consistant à montrer le chemin aux spécialistes, à marquer leur place, à leur recommander d'utiliser les techniques et les postulats de la psychanalyse, le jour où ils voudront enfin se mettre au travail".
Je trouve que cela pose quand même un autre problème, car comment ne pas considérer que ces spécialistes-là ne feront pas, à leur tour, preuve de dilettantisme, en utilisant ces concepts analytiques, dans la mesure où il ne se sont pas eux-mêmes pliés à cette discipline de l'expérience analytique, pour y mesurer le bien-fondé de ces concepts ?
L'un de mes interlocuteurs, Loïc Toubel, a proposé le terme de « dilettantisme sérieux », pour rendre compte de ce passage alternatif de la psychanalyse aux sciences qui lui sont proches. Ce terme est non seulement joli mais judicieux, car il atténue la part d'amateurisme qu' apporte celui de dilettante.
Je m'en suis tenue, pour l'instant, à l'approche freudienne de cette extension possible de la psychanalyse à d'autres champs de savoir, pour Lacan l'approche en est encore plus complexe.
18 novembre 2008
Une relecture de "constructions en analyse"
Dans "Constructions en analyse", Freud écrit : "L'intention du travail analytique est d'amener le patient à lever les refoulements des débuts de son développement.
L'analyste ne peut travailler pour cela que sur la matière psychique que lui fournit l'analysant, "des fragments de souvenirs contenus de façon déformée dans les rêves", des souvenirs écrans mais aussi "des idées incidentes qui émergent lorsqu'il se laisse aller à l'association libre" et enfin "des actions plus ou moins importantes du patient à l'intérieur ou à l'extérieur de la situation analytique qui mettent en scène avec l'aide du transfert les souvenirs oubliés et favorisent aussi le retour des affects appartenant au refoulé."
Comment avec tous ces matériaux psychiques pouvons nous retrouver le chemin de ces souvenirs perdus ?
Freud utilise, pour décrire sa démarche une métaphore théâtrale: Le travail psychique consiste en deux pièces distinctes qui se jouent sur deux scènes séparées et concernent deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent".
Dans ce travail, l'analyste devient en quelque sorte le régisseur chargé de maintenir des liens entre les deux scènes, les deux pièces de théâtre qui s'y jouent et surtout entre les protagonistes du drame. Ainsi pour maintenir cette métaphore, lorsque l'analyste communique à son patient les constructions qu'il a échafaudées, il établit pour un court moment un lien entre les deux scénarios.
Mais ces deux scénarios ne peuvent être les mêmes. Freud le précise ainsi :
« Nous savons tous que l'analysé doit être amené à se remémorer quelque chose qu'il a vécu et refoulé, et les conditions dynamiques de ce processus sont si intéressantes qu'en revanche l'autre partie du travail, l'action de l'analyste, est reléguée à l'arrière-plan ».
A noter que cette action de l'analyste, Lacan l'appellera beaucoup plus tard « l'acte analytique » et ce, pour lui aussi, l'opposer radicalement à ce qu'il nommera « la tâche psychanalysante » marquant bien le fait que c'est avant tout l'analysant qui travaille, qui entreprend son analyse.
Il poursuit, à propos de ce qui est la part de l'analyste dans cette tâche :
De tout ce dont il s'agit, l'analyste n'a rien vécu ni refoulé ; quelle est donc sa tâche ? Il faut que, d'après les indices échappés à l'oubli, il devine ou plus précisément il construise ce qui a été oublié. La façon et le moment de communiquer ces constructions à l'analysé, l'explication dont l'analyste les accompagne, c'est là ce qui constitue la liaison entre les deux parties du travail analytique, celle de l'analyste, et celle de l'analysé ».
Plus loin dans son texte, Freud précise où se situe la différence entre la construction et l'interprétation.
« Le terme d'interprétation se rapporte à la façon dont on s'occupe d'un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué etc.. Mais on peut parler de construction quand on présente à l'analysé une période oubliée de sa préhistoire, par exemple en ces termes : "Jusqu'à votre énième année vous vous êtes considéré comme le possesseur unique de votre mère. A ce moment là un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte déception. Votre mère vous a quitté quelques temps et même après, elle ne s'est plus consacré à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle sont devenus ambivalents. Votre père a acquis depuis une nouvelle signification pour vous. ..."(2) Est-ce que nous ne voyons pas apparaître là une élégante mise en perspective de toute la structure d'une névrose? Elle se dessine autour de cette rencontre décisive du désir de la mère, dans une confrontation avec un objet rival qui occupe cette place convoitée d'objet du désir de l'Autre. Normalement le père, c'est sa fonction, est là pour débusquer l'enfant de cette place d'objet métonymique de la mère. De par l'interdit de l'inceste il ne pourra plus être l'unique possesseur mais surtout, si on peut dire, l'unique possédé de sa mère. Dans la névrose, ce désir d'être désiré est en partie maintenu. Il doit devenir interdit, par tout ce qui se met en jeu dans l'analyse, autour du désir du psychanalyste en tant que tel.
N'est-ce pas aussi ce que Freud commence à faire avec Ernst, dans le journal de cette analyse, lorsqu'il reconstruit pour lui, les sources oedipiennes de sa haine du père et de son désir de sa mort, en relation avec ses désirs sensuels pour les gouvernantes, substituts de sa mère ?
