23 décembre 2005
Ce livre bleu, écrit au jour le jour, sous forme de courtes nouvelles, est tout d'abord une approche clinique et théorique de ce qu'est la psychanalyse, mais aussi un regard sur le monde que nous vivons, une incursion dans les champs voisins de la littérature et du cinéma, de l'art mais aussi de la politique. J'aimerais en effet, au fil de ces pages, m'interroger, en réactualisant la question bien sûr, sur ce que Freud appelait « malaise dans la civilisation ». Dans cette interrogation, je donne à la fonction du père, dans la psychanalyse et dans la société, la place éminente qui lui revient, place pourtant dangereusement mise à mal de nos jours, comme l'indiquait Lacan dans un de ses derniers séminaires. Il y évoquait en effet sa «dégénérescence catastrophique » dans le champ social. Je souhaite aussi mettre ces modestes textes sous l'égide, sous l'autorité de notre grand Michel de Montaigne qui, en ses Essais, suggérait quelle attitude il convenait d'avoir envers les écrits de ceux qui nous ont précédés ; celle, tout d'abord, de faire « tout passer par l'étamine et de ne rien loger dans sa tête par simple autorité et à crédit », puis celle de choisir si on peut, sinon de demeurer en doute, car, nous dit-il, « il n'y a que les fols pour être certains et résolus ». Cependant, tout comme les abeilles butinent de fleurs en fleurs pour faire leur miel et qu'une fois fait, il n'est plus alors « ni thym ni marjolaine », de même, ce doute levé, les écrits des anciens deviennent les nôtres. Parmi ces écrits, ceux de Freud mais aussi ceux de Lacan. Ils exigent de nous une lecture singulière. Quelques uns des textes qui sont lisibles sur ce blog, mais pas seulement eux, ont été publiés chez De Boeck Université en avril 2008 sous ce titre :
Le livre bleu d'une psychanalyste Une lecture singulière de Lacan
Pour le commander : http://universite.deboeck.com/livre/?GCOI=28011100278980
En contrepoint de ce livre noir de la psychanalyse qui a fait couler beaucoup d'encre, je propose ce livre bleu, bleu comme ces télégrammes que les habitants de Paris s'envoyaient au début du siècle et qu'on appelait des « petits bleus ». C'étaient, si l'on peut dire, les « mails » de l'ancien temps ; ils ont disparu pendant ou peu après la guerre de 1945.
25 décembre 2005
« Gardez ceci, qui est le plus aimé »
La langue française porte encore maintes traces de l’oeuvre de Rabelais, telles ces expressions : un appétit gargantuesque, un repas pantagruélique, un rire rabelaisien. Tous les plaisirs du corps y sont évoqués avec truculence, plaisirs urinaires, n’oublions pas que Gargantua avait noyé tous les parisiens en pissant du haut des tours de Notre-Dame, plaisirs de la bonne chère et du vin mais aussi plaisirs du sexe.
Certes depuis mai 68, la libération des mœurs et la découverte de moyens contraceptifs efficaces ont modifié les rapports entre les hommes et les femmes mais les ont-elles pour autant simplifiés et surtout améliorés ? Rien n’est moins sûr. Aussi l’évocation de l’éthique rabelaisienne qui place le Souverain Bien au niveau des braies et des braguettes peut-elle nous être, dans cette approche, de quelque secours pour redonner tout son poids et ses pouvoirs de séduction non pas à l’organe masculin en tant que tel mais à son symbole, celui qui était célébré aux temps des divins mystères, sous la forme d’un phallus érigé.
Comme nous le rappelle, fort justement, Rabelais, déplaçant légèrement l’objet en question, « Sans la tête, c’est l’homme qui disparaît mais sans les couilles c’est toute la nature humaine ».
En recentrant ainsi la question des rapports entre les sexes autour de ce symbole, il en fait ainsi un objet d’intérêt qui leur est commun. En témoigne cette gente dame rabelaisienne.
« Celle qui vit son mari tout armé,
Sauf la braguette, aller en escarmouche,
Lui dit : « Ami ; de peur qu’on ne vous touche,
Armez cela qui est le plus aimé. »
Quoi ? Tel conseil doit-il être blâmé ?
Je dis que non : car sa peur la plus grande
Etait de perdre, le voyant animé,
Le bon morceau dont elle était friande. »
Comme chacun peut le constater, Socrate n’était donc pas le seul à s’y connaître, concernant les choses de l’amour. Rabelais aussi. Il les mettait à leur juste place : dans les braies et les braguettes.
Mais dans le champ de la psychanalyse, nous pouvons pousser plus loin cette approche rabelaisienne. C’est bien connu, les poètes devancent souvent les psychanalystes et est-ce qu’avec « ce bon morceau dont elle était friande » nous ne glissons pas de l’objet viril à l’objet oral, cet objet primordial, le sein? La friandise, la gourmandise nous évoquent en effet tous les plaisirs de la bouche. Ainsi est évoqué ce que Lacan dans son algèbre, nommera objet, « objet petit a ».
(J’ai emprunté ce symbole phallique ainsi figuré à ce site :
http://www.apol.net/dightonrock/3_meaning_of_colon.htm)
27 décembre 2005
le premier rêve de Dora
Je le rappelle, Dora est l'héroïne de la première des cinq psychanalyses. Ce texte de Freud devait d'abord avoir pour titre « Rêve et hystérie ». Deux rêves servent en effet de point d'appui pour décrire l'histoire de cette analyse.
Le premier rêve est un rêve à répétition qui donc d'emblée attire toute la curiosité de Freud.
« Il y a un incendie dans une maison, me raconte Dora, mon père est debout devant mon lit et me réveille. Je m'habille vite. Maman veut encore sauver sa boite à bijoux, mais papa dit : « je ne veux pas que mes deux enfants et moi soient carbonisés à cause de ta boite à bijoux. » Nous descendons en hâte, et aussitôt dehors, je me réveille. »
Tandis que Freud poursuivait, avec les associations de Dora, le déchiffrage de ce rêve, il lui demanda soudain si elle savait pourquoi on interdisait aux enfants de jouer aux allumettes. Elle répondit bien sûr que c'était à cause du danger d'incendie mais Freud lui en donna une autre explication : « on craint qu'ils ne mouillent alors leur lit [...] Ils rêveront de feu et essayerons alors de l'éteindre avec de l'eau. »
C'est donc ainsi, à propos de ce rêve, que Freud évoque l'énurésie infantile de Dora et suscite le souvenir de son père venant la réveiller pour lui éviter de mouiller son lit.
Dans les pages qui suivent Freud évoque aussitôt les liens de l'énurésie avec la masturbation infantile.
J'ai pris quelques notes sur l'arrêt de la masturbation et de sa conséquence, l'énurésie, sous l'effet du complexe de castration. Cela éclaire en effet un peu plus ce que Freud raconte à propos ce premier rêve de Dora et comment son père venait la réveiller pour l'empêcher de mouiller son lit.
Freud dans deux textes "Le déclin du complexe d'Œdipe" et "Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes", oppose le destin différent des filles et des garçons. Il faut je pense repartir de là :
Les garçons abandonnent leurs liens d'amour et de haine à leurs objets parentaux, du fait du complexe de castration, par peur de perdre leur organe. Ils abandonnent du même coup la masturbation.
Pour les filles, la forme de leur complexe de castration, à savoir la découverte de leur manque phallique, les pousse au contraire à entrer dans l'Oedipe, c'est à dire à choisir leur père comme objet d'amour.
Avant cette entrée dans l'Œdipe, elles se comportaient exactement comme des garçons, avaient choisi leur mère comme objet d'amour et considéraient leur père comme un rival dans l'amour de leur mère. C'est ce que Freud appellera, un peu plus tard, dans les années 1930, le pré-Œdipe.
L'activité masturbatoire de la petite fille est liée à ce lien à la mère. Elle est elle aussi abandonnée du fait de complexe de castration mais pas pour les mêmes raisons. C'est, d'après Freud, liée à la notion de l'insuffisance clitoridienne mesurée à l'aune de l'organe viril.
Donc c'est sous l'influence du complexe de castration que la petite fille entre dans l'Œdipe, après avoir renoncé à sa mère, et à la masturbation infantile.
Son envie du pénis se transforme en désir d'obtenir un enfant du père.
Dans ce rêve, de par l'opposition signifiante de l'eau et du feu, Freud commence donc le déchiffrage de ce rêve. Un autre élément de son récit peut également être mis en évidence : par le fait que ce soit son père qui réveillait Dora pour l'empêcher de mouiller son lit, ne pourrait-on pas rajouter qu'il l'empêchait ainsi de rester assujettie au désir de sa mère ?
S.Freud, Les cinq psychanalyses, P.U.F.
28 décembre 2005
« Je suis celui qui a lu Freud »
Le fragment d’un entretien que Lacan avait accordé à Pierre Daix en 1966, nous introduit à la nécessité de travailler les textes de Freud. Tout d’abord parce qu’ils sont au fondement de l’invention de la psychanalyse, mais aussi parce que sans eux on ne peut suivre les élaborations de Lacan, notamment les plus tardives : il suffit simplement d’évoquer le fait que Lacan a rapproché les trois formes d’identifications freudiennes des trois ronds du Symbolique, de l’Imaginaire et du réel qu’il nouait avec l’aide d’un quatrième, celui du symptôme. Or sans une rigoureuse approche de ce que Freud avait élaboré de ces trois formes d’identification rien ne peut prendre vie, prendre sens de ce que Lacan avance avec sa théorie des nœuds.
Cette vigoureuse affirmation de Lacan « Je suis celui qui a lu Freud » en réponse à la question que lui posait Pierre Daix : « Comment vous situez-vous par rapport à Freud ? » le pose donc comme étant non seulement dans la stricte filiation de Freud, mais aussi comme étant celui qui redonne toute sa force et sa portée à l’œuvre freudienne.
Voici ce qu’il en dit : « Plus je lis Freud, plus je suis frappé par sa consistance, disons plus simplement, par sa cohérence logique. Il y a une logique dans son œuvre, que j’exprime, moi, par lettres et symboles, avec une rigueur comparable aux expressions de la nouvelle logique mathématique avec Bourbaki. Quand naît un fait scientifique, un fait qui ne colle pas avec les formules antérieures, qu’est ce qui se passe ? Un fait scientifique ne naît que s’il met une catégorie existante à l’épreuve. S’il n’y a pas de système préexistant, il n’y a pas de démenti. Un fait nouveau implique une structure nouvelle. L’inconscient est un fait nouveau, et il apporte un démenti à l’ancienne structure sujet-objet.
Or, la portée de ce qu’apportait Freud dépassait infiniment ce que pouvaient lire les gens auxquels il s’adressait. Qui étaient-ils ? Des thérapeutes soucieux de comprendre les mouvements obscurs dont ils constataient l’existence chez leur patients. C’était louable, mais la formation médicale n’était pas, et n’est toujours pas, avec ses intérêts et sa tradition, disons, humaniste, la plus propre à introduire à la dimension de la psychanalyse. Si des linguistes et des logiciens se trouvent mieux à portée de l’entendre – ceci indique assez dans quel sens devrait être complétée la formation médicale.
Pourquoi donc la diffusion de Freud est-elle ce qu’elle est aujourd’hui, au point que même ceux des psychanalystes qui ne se réclament pas de lui ne peuvent faire autrement que de se dédouaner d’un recours à ses termes, verbal, au mauvais sens du terme ? Le problème est précisément que la plupart des psychanalystes ne savent pas pourquoi ils sont ainsi serfs de son texte : alors qu’en réalité, ils mettent sous les mots de Freud n’importe quoi, ou plutôt : ce qui avait cours avant Freud, ce que Freud a dévalué. On refile de la fausse monnaie ».
Est-ce que, de nos jours, cette fausse monnaie a cessé d’avoir cours ? Je n’en mettrais pas ma main au feu.
Car en cette fin d’année 2005, les psychanalystes peuvent non seulement rester serf du texte de Freud mais également devenir serfs du texte de Lacan.
Refiler de la fausse monnaie, ce serait ne pas tenir compte du fait qu’il n’y a pas de transmission de la psychanalyse, en ce sens qu’elle ne peut s’apprendre dans les livres pas plus que dans les séminaires de Lacan et qu’elle doit être réinventée à chaque fois par chaque analyste, à partir de ce qu’il a découvert, au cours de son analyse, de la structure de sa névrose et de la place qu’a occupé dans cette structure le désir de ses parents. .
Entretien avec Pierre Daix du 26 novembre 1966 publié dans Les Lettres Françaises n° 1159 du 1er au 7 décembre 1966

