mobi_05Les poètes servent souvent de modèles aux psychanalystes. Lacan par exemple se plaignait de ne pas être assez poète c'est-à-dire de ne pas savoir assez exploiter le jeu des signifiants dans leurs effets de métaphores et de métonymies. Sans doute était-ce fausse modestie mais quand même aussi une façon de leur donner la préséance. C'est la raison pour laquelle une remarque de Freud concernant la différence d'approches de la psychologie amoureuse des poètes et des psychanalystes mérite d'être soulignée en tant qu'elle rétablit leur juste attribution en faisant pencher la balance un peu plus du côté des psychanalystes. Freud reconnaît aux poètes leur finesse d'esprit et leur sensibilité qui leur permet de saisir les sentiments d'autrui ainsi que les possibilités qu'ils ont de décrire leurs propres sentiments mais il y a un point où, par rapport à l'approche analytique, les poètes sont en défaut. Ils « sont tenus de provoquer un plaisir intellectuel et esthétique ainsi que certains sentiments déterminés ; aussi ne peuvent-ils représenter la réalité telle quelle sans l'avoir modifiée ; ils doivent en isoler certains fragments, détruire des rapports gênants, tempérer l'ensemble et combler les lacunes. Tels sont les privilèges de ce qu'on appelle « la liberté poétique ». En outre ils ne peuvent montrer que peu d'intérêt pour l'origine et les développements des états de l'âme qu'ils décrivent sous une forme achevée ». Cette définition de ce qu'est l'art poétique pourrait-elle nous servir déjà à caractériser par opposition ce qu'il en serait de l'art analytique ? Il me parait intéressant de poser d'emblée ce qui en est exigé, reprenant terme à terme ce qu'il en est de l'art poétique. Comme le dit Freud, l'art analytique « a la main plus lourde » car il doit en effet : - représenter la réalité psychique - en donner une vue d'ensemble sans en détruire les rapports gênants. - et surtout, non seulement, ne pas en combler les lacunes mais bien au contraire les souligner en tant que telles, et en les mettant en attente de nouvelles élaborations si ce n'est de nouvelles découvertes. - Enfin effectuer justement une étude métapsychologique des mécanismes ayant présidés à la naissance de ses états d'âme, en l'occurrence à la naissance de l'amour. Freud compte « soumettre la vie amoureuse elle-même à un traitement rigoureusement scientifique » et, à cette occasion, fait cette surprenante remarque qui mérite toute notre attention : « La science ne constitue-t-elle pas le plus parfait renoncement au principe de plaisir dont notre travail psychique soit capable ? » Dans ce plus parfait renoncement sans doute faut-il entendre l'abandon de la recherche de cet objet toujours à retrouver, à retrouver caché dans l'objet d'amour, et donc une sorte de retour à contre-courant de ce principe de plaisir jusqu'à ce qui en est son point d'origine, cet objet à jamais perdu, que Lacan dans l'Ethique de la psychanalyse à baptisé « Das Ding », « La Chose ». Pour Lacan cette Chose est sise au lieu du Réel, Réel qui est opposé à cette réalité qui est celle du monde de la signification, fruit de notre imagination. Ainsi Freud, avec cette science de l'inconscient qu'il nous propose pour aborder cette question de l'amour, rejoint-il les élaborations de Lacan concernant la question de la sublimation où il s'agit effectivement de remonter à contre-courant du flot signifiant jusqu'à son point d'émergence et d'y « élever un objet à la dignité de la Chose, en tant qu'il est signifiant et que surtout il présentifie l'absence de l'objet. Il l'a illustré de la Dame de l'amour courtois. Elle n'était pas littéralement absente, mais inaccessible, comme en témoignaient les troubadours en adressant leurs poèmes à un « amour lointain ». Mais alors on peut se poser la question de savoir si la remarque de Freud était juste. En effet si on se fie à cette définition de la sublimation qu'a proposée Lacan, on peut se demander si, aussi bien dans l'art poétique que dans l'art analytique, il y aurait ce « parfait renoncement au principe de plaisir. Sans doute faudrait-il analyser plus finement ces processus pour en décider.