Rothko PWR

 

 

Ce texte inédit de Jacy Arditi-Alazraki (1948–2006) date de janvier 1987. Il s’agit d’un exposé donné à l’association L’Interprétation analytique peu de temps après la parution en français de Vue d’ensemble des névroses de transfert[1], manuscrit de Freud retrouvé en 1983. JAA a utilisé des éléments de ce travail dans ses deux livres Métamorphoses de l’angoisse (L’Harmattan, 1994) et Un certain savoir sur la psychose (L’Harmattan, 2009). Bien qu’elle n’ait pas prévu de publier ce texte, qui n’est guère représentatif de son style, l’intérêt historique et pédagogique du document nous a paru en justifier la publication.

Roger Arditi, avril 2012

 

 

 

 

Les trois névroses
de transfert

par Jacy Alazraki

 

L’humanité est devenue universellement anxieuse[2].

La guerre

Fugitivité ou, autrement traduit, Éphémère destinée (Vergänglichkeit en allemand) est un texte court que Freud écrit en 1915[3]. Il y rapporte les réflexions d’un jeune poète, probablement Rilke, sur le destin de la beauté vouée à être éphémère. « L’entretien avec le poète eut lieu l’été qui précéda la guerre. Un an plus tard, la guerre éclatait et dépouillait le monde de ses beautés. Elle ne détruisait pas seulement la beauté des paysages qu’elle traversait et les œuvres d’art qu’elle frôlait sur son passage, mais elle brisait aussi notre fierté pour les acquisitions de notre civilisation, notre respect de tant de penseurs et d’artistes, nos espoirs de surmonter enfin les différences entre les peuples et les races. Elle souillait l’éminente impartialité de notre science, faisait apparaître notre vie pulsionnelle dans sanudité, déchaînait en nous les esprits mauvais que nous croyions durablement domptés par l’éducation poursuivie au long des siècles par les plus nobles d’entre nous (p. 235). »

C’est la guerre. Les deux fils de Freud sont au front. La mort rôde. Freud écrit Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort[4] et, au même moment, en 1915, Ferenczi écrit L’Ère glaciaire des périls[5]. Je vous proposequelques lignes de ces deux textes.

« On peut concevoir que, sous un certain angle, les événements les plus atroces et les plus bouleversants puissent apparaître comme des expériences démesurées de psychologie expérimentale, des sortes de Naturexperiment que le savant ne peut pas réaliser dans son bureau mais tout au plus dans le laboratoire de sa pensée. La guerre est une de ces expériences de laboratoire à l’échelle cosmique (Ferenczi). »

« Notre propre mort ne nous est pas représentable. […] C’est pourquoi dans l’école psychanalytique on a pu oser cette déclaration : […] Dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité (Freud, p. 26). » « La guerre balaie cette manière de traiter la mort. La mort ne se laisse plus dénier (Freud, p. 29). »

« La guerre a brutalement arraché ce masque et nous a montré l’homme dans sa nature profonde, véritable, et, au fond de l’homme, l’enfant, le sauvage, le primitif. […] C’est ainsi que les malheurs de l’ère glaciaire ont forgé autrefois la première société familiale et religieuse, base de toute évolution ultérieure. La guerre nous a simplement rejetés dans l’ère glaciaire, ou plutôt elle a mis à jour les empreintes profondes laissées par celle-ci dans l’univers psychique de l’humanité (Ferenczi). »

« Résumons-nous donc : tout autant que l’homme des temps originaires, notre inconscient est inaccessible à la représentation de notre propre mort, est plein de désirs sanguinaires meurtriers à l’égard de l’étranger, est divisé [ambivalent] à l’égard de la personne aimée. [… La guerre] nous dépouille des couches récentes déposées par la civilisation et fait réapparaître en nous l’homme des origines (Freud, p. 39). »

Ferenczi qui, à propos de la guerre, évoque la réactualisation des empreintes laissées par L’Ère glaciaire des périls, dira plus tard qu’elles sont à remettre en jeu dans « la fournaise du transfert » (lettre de Ferenczi à Grodeck du 11 octobre 1922[6]).

L’amour[7]

Cette année 1915, Freud écrit aussi les Observations sur l’amour de transfert[8]. Deux ans avant, en 1913, c’était la rupture avec Jung. Freud fait le deuil d’une douloureuse histoire d’amour et de rivalité. Une femme, Sabina Spielrein, prise entre ces deux hommes, en portera d’ailleurs les conséquences. C’est vraisemblablement en pensant aux ravages de l’expérience de cette femme avec Jung que Freud précise l’importance et les limites de l’amour de transfert dans l’aventure psychanalytique.

Toujours en 1913, une autre histoire d’amour commence : celle de Freud avec Ferenczi. Cette même année, sur les conseils de Freud, Jones fait son analyse avec Ferenczi. Ensuite, quelques mois pendant les années 1914 et 1916, Ferenczi fait son analyse avec Freud. Plus tard, en 1926, au moment où Freud élabore sa deuxième théorie de l’angoisse, celle d’Inhibition, Symptôme et Angoisse, Ferenczi propose à Freud de venir à Vienne pour l’analyser[9]. Freud ne donne pas suite mais accueille avec plaisir et bienveillance cette proposition généreuse.

Autour de cette année charnière 1915, Freud et Ferenczi élaboraient ensemble, dans un dialogue presque quotidien, la théorie des pulsions et la théorie des stades. Ils avaient aussi en commun le projet d’un livre sur Lamarck et le transformisme. La correspondance de Freud avec Ferenczi n’est pas encore accessible en français[10] mais les documents auxquels nous avons accès nous indiquent qu’elle comprend des pans entiers d’élaborations théoriques, des fragments de discours amoureux et un duo sur les temps mythiques du paradis perdu.

Pendant ces mêmes années, Freud écrit aussi, moins souvent mais régulièrement, à Karl Abraham et Lou Andreas-Salomé ; il ne manque jamais de mentionner dans sa correspondance qu’il est en train d’écrire la Métapsychologie. C’est comme si la dialectique de la guerre et de l’amour avait permis à Freud d’écrire ce livre.

La Métapsychologie

C’est une période de grande productivité dans l’écriture ; Freud élabore un vaste programme, le projet d’une grande Métapsychologie en douze chapitres. Il en publie cinq seulement et détruit probablement les sept autres.

Soixante-dix ans après, un de ces écrits perdus est retrouvé par Ilse Grubrich-Simitis dans les archives de Ferenczi qui avaient été conservées par Balint. Il s’agit du manuscrit du douzième écrit métapsychologique que Freud avait envoyé à Ferenczi le 28 juillet 1915. Voici quelques passages de la correspondance qui précède cet envoi.

Le 12 juillet, Freud écrit à Ferenczi : « J’ai à me mesurer à présent, dans la préparation de la Vue d’ensemble des névroses de transfert, avec des fantaisies qui me dérangent et auxquelles il ne sera pas possible de donner une expression publique. » Dans cette lettre, il annonce le plan du texte et termine en disant : « Il est évident que je reprends des idées qui vous appartiennent. » Le 18 juillet, il lui écrit à nouveau en lui demandant précisément ce qu’il pense de sa « fantaisie phylogénétique ».

Le 24 juillet, Ferenczi répond à Freud : « Je me contente d’exprimer ma joie de voir que mes fantaisies ontogénétiques ont si rapidement reçu une sœur phylogénétique. Même à présent, je ne peux pas dire grand-chose de plus mais je trouve extraordinairement séduisante l’analogie entre les phases présumées du genre humain et les névroses. »

Vue d’ensemble des névroses de transfert : le manuscrit retrouvé

Ainsi accomplirions-nous un programme prophétique de Ferenczi[11].

Dans un texte de 1905, Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses[12], Freud rectifie sa première théorie des névroses élaborée en 1895 et 1896. Il revient sur l’hypothèse de la séduction et des traumatismes sexuels qui auraient été effectivement vécus dans la petite enfance. Il corrige et affine cette hypothèse en tenant compte de ses nouvelles avancées dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité.

Il dit dans ce texte : « Je n’ai jamais abandonné l’importance de la sexualité infantile » dans l’étiologie des névroses mais « les influences accidentelles reculèrent encore plus au profit de celles du “refoulement” (comme je commençais à dire au lieu de “défense”) (p. 119). » « J’avais même espéré résoudre, par les détails des expériences sexuelles infantiles, le problème du choix de la névrose, à savoir, décider à quelle forme de psychonévrose le malade allait succomber (p. 117). »

Dix ans plus tard, il écrit la Métapsychologie. La Vue d’ensemble des névroses de transfert devait être le dernier texte du projet métapsychologique en douze chapitres. Le manuscrit retrouvé se présente donc comme un résumé et une conclusion de l’ensemble. C’est une sorte de plan détaillé pour passer en revue aussi bien les concepts métapsychologiques que leur apport pour la compréhension de la formation des névroses de transfert et des névroses narcissiques (ou psychoses). Le titre que Freud a donné à ce texte nous indique qu’il était beaucoup plus à l’aise sur le terrain des névroses que sur celui des psychoses ; nous pouvons dire maintenant que cela découle naturellement de sa théorie de 1915, puisqu’elle est basée fondamentalement sur le refoulement. C’est la raison pour laquelle je m’en tiendrai, pour cet exposé, aux seules névroses de transfert.

Le sous-titre du manuscrit est Vorbereitung, traduit en français par « projet ». Les traducteurs nous signalent que ce terme est à entendre dans le sens de « préparation » et font le rapprochement avec Entwurf qui a aussi le sens de préparation d’un projet, d’un plan, d’une ébauche, terme traduit en français par « esquisse ». En effet, l’analogie avec cet autre manuscrit retrouvé s’impose. Le Projet est adressé à Ferenczi comme l’Esquisse était adressée à Fliess[13].

Ces deux textes fondamentaux, aussi purement théoriques, abstraits, formels l’un que l’autre sont des témoignages de la pensée de Freud dans sa simplicité quasiment axiomatique. Mais ce sont aussi deux textes destinés, dans le geste d’adresse de Freud, à être lus précisément par quelqu’un, par un autre. Ils nous arrivent sortis des archives de cet autre. L’histoire de leur transmission n’a pas effacé la marque du transfert. Le nom de Ferenczi est inscrit en toutes lettres à deux reprises dans le texte de la Vue d’ensemble et il soutient certainement ce travail de Freud.

Projet pour une métapsychologie des névroses de transfert

Il s’agit pour Freud dans ce texte de « rassembler les caractères des névroses de transfert, les délimiter parmi les autres, les comparer entre elles selon les facteurs qui sont : le refoulement, le contre-investissement, la formation substitutive et la formation de symptôme, le rapport avec la fonction sexuelle, la régression et la disposition à la névrose, puis les circonscrire aux trois formes typiques que sont l’hystérie d’angoisse, la névrose obsessionnelle et l’hystérie de conversion[14] ».

C’est une reprise d’autres textes de la Métapsychologie, en particulier du Refoulement, de L’Inconscient et de Pulsions et destin des pulsions, dont je me servirai ici car les trois névroses sont décrites en termes de mécanismes en référence aux concepts métapsychologiques majeurs. Freud dans ce texte présente donc, selon sa première topique, la façon dont tous ces procédés de l’inconscient opèrent dans les trois névroses de transfert. Il examine, supposant déjà connues ces notions par les premiers écrits de la Métapsychologie, la façon dont s’y prennent, selon leur structure, les trois névroses, dans le cas de chacune de ces opérations psychiques.

J’essaierai ici de faire l’inverse, en suivant de très près le texte qui est abstrait et concis à l’extrême. Je rappelle d’abord ces notions, concepts, mécanismes, opérations ou procédés dans leur généralité et selon la première topique. Je considère ensuite séparément l’hystérie d’angoisse, l’hystérie de conversion et la névrose obsessionnelle pour essayer de donner une approche métapsychologique des trois névroses de transfert telles que Freud se les représentait en 1915.

1- Les Six Facteurs

Pour préciser la nature et le fonctionnement de ces six facteurs nécessaires au déchiffrage de la structure des névroses, j’essaie de rendre compte de la démarche de pensée de Freud dans son plus pur schématisme. Je me tiens autant que possible au montage de citations et, lorsque cela est trop acrobatique, je recours à la paraphrase, en indiquant, bien entendu, les références dans les textes.

Refouler

En allemand Verdrängen. Entendez le verbe. C’est un procédé de l’inconscient qui consiste en la séparation d’une représentation d’avec l’affect qui lui est afférent parce que cette liaison première est intolérable. C’est le point de vue dynamique. Le but de cette séparation : il est économique, il est d’éviter autant que possible le déplaisir. L’affect détaché de la représentation inconciliable peut alors aller se lier à une autre représentation, dans une liaison tolérable cette fois-ci.

Le refoulement, c’est donc l’action de renvoyer, de rejeter dans l’inconscient la première représentation inconciliable. Le refoulement réussit dans la mesure où cette représentation refusée à la conscience peut être isolée, cloisonnée, enfermée dans l’inconscient. Du point de vue topique, le refoulement a lieu à la frontière du système préconscient et du système inconscient.

Contre-investir

Entendre ici aussi le verbe, l’action d’investir pour contrarier. C’est un mécanisme, un processus de l’inconscient, il est de même nature que le refoulement.

Le contre-investissement consiste, suite au refoulement, à renforcer l’isolement de la représentation refoulée pour l’empêcher de faire retour, et à fournir à l’affect délié de la représentation refoulée la possibilité d’une autre représentation. Cette autre représentation sera une représentation substitutive de la précédente. Dans le cas où cette dernière représentation est elle aussi, à son tour, vouée au refoulement, le contre-investissement se poursuivra pour agir cette fois-ci sur la représentation substitutive et fournir encore la possibilité d’une autre substitution. Si bien que, au bout d’un certain nombre de répétitions de ce mécanisme, la représentation initiale refoulée se retrouvera très loin de son dernier substitut. L’opération de contre-investir vise à protéger le préconscient de l’invasion des représentations désagréables qui lui viendraient de l’inconscient ; elle œuvre au maintien du refoulement, le cerne, le renforce, le fait durer.

« Le contre-investissement est le seul mécanisme du refoulement originaire. » « C’est lui qui représente la dépense du refoulement originaire mais aussi qui assure sa permanence[15]. » Refoulement et contre-investissement se définissent l’un par rapport à l’autre, le contre-investissement est le gardien du refoulement. Nous nous représenterons plus précisément ce mécanisme lorsque Freud le montrera à l’œuvre dans la névrose obsessionnelle, mais mettons déjà en réserve que contre-investir, c’est faire opérer les pulsions du moi ; nous les aborderons tout à l’heure.

La formation substitutive et la formation de symptôme

Ce sont des façons dont le refoulé fait retour ; elles sont repérables comme indices du retour du refoulé donc d’un insuccès du refoulement. Ce sont à la fois des signes de cet insuccès et des procédés mis en œuvre pour y pallier.

L’origine de ces formations et le chemin qu’elles suivent sont reconstruits après coup. On peut remonter au refoulement initial à partir de ces formations par la voie, reconstruite à rebours, de la régression et de la fixation des représentations.

Le rapport avec la fonction sexuelle

Ceci nous oblige à un bref rappel de la théorie des pulsions en son état ce 1915, du point où en est Freud à cette date par rapport à cette théorie qui traverse, en se modifiant, toute son œuvre. Freud expose cette théorie avec précautions et réserves dans le premier texte de la Métapsychologie, Pulsions et destin des pulsions[16].

Une pulsion, c’est ce qui nous apparaît comme « le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps » et « de l’exigence de travail imposée en conséquence au psychique » (p. 18).

« J’ai proposé de distinguer deux groupes de pulsions originaires : celui des pulsions du moi ou d’autoconservation et celui des pulsions sexuelles (ou libidinales) (p. 21). »

Cette distinction, « probablement provisoire », provient de l’étude des névroses de transfert. « Elles ont permis de comprendre qu’à la racine de toute affection de ce genre on doit trouver un conflit entre les revendications de la sexualité et celles du moi (p. 22). »

« À leur première apparition, les pulsions sexuelles s’étayent d’abord sur les pulsions de conservation dont elles ne se détachent que progressivement et elles suivent également, dans la découverte de l’objet, les voies que leur montrent les pulsions du moi. Une partie d’entre elles restent associées aux pulsions du moi tout au long de la vie et les dotent de composantes libidinales qui, dans le fonctionnement normal, échappent facilement au regard et ne sont dévoilées que par la maladie (p. 24). »

 

Pour une pulsion, un de ses destins est de tomber sous le coup du refoulement. Dans ce cas, et c’est celui qui nous intéresse ici pour déchiffrer la structure des névroses de transfert, la motion pulsionnelle (Triebregung) refoulée est toujours libidinale alors que la motion pulsionnelle qui oblige à son refoulement provient, elle, toujours du moi. Une pulsion refoulée est toujours libidinale, une pulsion refoulante est toujours une pulsion du moi ; ceci est une loi de la théorie des pulsions.

Les pulsions du moi sont en quelque sorte gardiennes de l’ordre, de l’harmonie de l’équilibre psychique, elles mettent en mouvement l’une de leurs motions lorsque l’inertie de l’autoconservation vient à être troublée par une motion pulsionnelle dérangeante qui, elle, est libidinale et fait donc partie des pulsions sexuelles.

Deux objections toutefois :

  • On dirait parfois que le refoulement est suscité par le conflit entre deux motions pulsionnelles toutes deux libidinales.
  • Et il semble, inversement, qu’on puisse retrouver parfois, parmi les motions pulsionnelles refoulées, des motions pulsionnelles du moi.

Comment y répondre ? Comment résoudre cette contradiction ? La théorie des pulsions tient-elle toujours ? Oui, répond Freud, cela ne change rien au système. Simplement, il faut savoir :

  • que les pulsions d’autoconservation sont souveraines,
  • et que les pulsions sexuelles ont à négocier avec elles et peuvent, pour continuer à se faire représenter, recourir à plusieurs sortes de déguisements.

Ainsi, réponse à la première objection :

  • Ce n’est qu’une apparence. L’une des deux motions pulsionnelles libidinales est en fait une pulsion du moi. Elle faisait partie originairement des pulsions du moi et s’en était détachée pour étayer une motion libidinale. Entrant en conflit, dans un temps ultérieur, avec une autre pulsion libidinale, elle peut donc provoquer son refoulement en rejoignant son origine.

Réponse à la deuxième objection :

  • Ce n’est encore qu’une apparence. La motion pulsionnelle refoulée est à l’origine une pulsion libidinale qui avait eu recours, pour percer, à l’alliance avec une pulsion du moi. Mais cette alliance mimétique n’a pas suffi, la motion pulsionnelle libidinale a quand même succombé au refoulement et c’est ainsi qu’on peut la retrouver, refoulée, qui présente l’aspect d’une pulsion du moi.

Sur ces faits troublants de la vie pulsionnelle et des destins des pulsions, ce qui en fait nous éclaire, dit Freud, c’est la reconstruction après-coup des phases initiales des névroses, puisque, « les névroses de transfert s’opposent à l’accomplissement du développement libidinal » (p. 32 de la Vue d’ensemble).

La régression

« Toutes les circonstances défavorables au développement sexuel ont pour effet de produire une régression, c’est-à-dire un retour à une phase antérieure du développement. » Cette citation est une phrase que Freud ajoute en 1915 à son texte de 1905, les Trois Essais sur la théorie de la sexualité[17]. Voici, en un raccourci en trois étapes, comment ce processus dit de régression acquiert pour Freud le statut de « destin le plus intéressant » d’une pulsion libidinale.

Première étape : 1900, le chapitre 7 de la Traumdeutung[18] : « Nous appelons régression le fait que dans le rêve, la représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour (p. 461). » « On peut distinguer trois sortes de régression : a) Une régression topique, dans le sens du système Ψ exposé ici (il s’agit de la première topique), b) une régression temporelle quand il s’agit d’une reprise de formations psychiques antérieures, c) et une régression formelle quand des modes primitifs d’expression et de figuration remplacent les modes habituels. Ces trois sortes de régression n’en font pourtant qu’une […] car, ce qui est plus ancien dans le temps est aussi primitif au point de vue formel et est situé dans la topique psychique, le plus près de l’extrémité de perception (p. 466). »

Deuxième étape : 1913, la Disposition à la névrose obsessionnelle[19] (il s’agit du texte dans lequel Freud parle de bilinguisme de la névrose). « La régression concerne les stades de développement des pulsions libidinales (p. 195). » Elle concerne « les pulsions partielles qui dominent l’organisation prégénitale de la vie sexuelle » (p. 193). Elle consiste dans le fait qu’un stade du développement de la vie sexuelle « n’est jamais complètement surmonté par l’organisation suivante » (p. 194). Lorsqu’une motion pulsionnelle de la phase del’organisation génitale est réprimée, « des pulsions partielles prégénitales viennent assumer la représentabilité (Vertretung) des pulsions génitales » (p. 193).

Troisième étape : 1915, Complément métapsychologique à la théorie du rêve[20]. C’est la reprise des processus inconscients découverts avec la théorie du rêve, à la lumière de la théorie des pulsions. Le désir du rêve donne expression à une motion pulsionnelle inconsciente qui vient s’accrocher à des restes diurnes ; ces restes sont des représentations qui demeurent dans le préconscient. La formation du rêve adopte une voie régressive dans le sens où elle va chercher dans l’inconscient la représentation qui convient pour figurer la motion de désir. La régression, dans la formation du rêve, est donc un procédé qui assure la figurabilité d’une motion pulsionnelle.

Il n’en va pas très différemment de la régression aux pulsions partielles prégénitales qui viennent, par le processus régressif, rendre possible la représentabilité des motions pulsionnelles ultérieures. La régression est donc un moyen qu’adopte une motion pulsionnelle libidinale pour se faire représenter.

La fixation et la disposition à la névrose

Alors que la régression est un mouvement adopté par les pulsions sexuelles, la fixation est le fait des pulsions du moi. C’est un mécanisme déterminant, car c’est au point où il a lieu que se fait le choix de la névrose. La fixation consiste à provoquer une sorte d’emphase, à accorder une importance démesurée au maintien d’une pulsion du moi pour empêcher la percée d’une motion libidinale.

Si la régression est une façon de revenir à une pulsion libidinale antérieure, la fixation est une façon d’activer une pulsion du moi pour qu’elle intime un arrêt en un point à la motion pulsionnelle libidinale, effet de la régression.

2- Les trois névroses de transfert

Essayons de suivre maintenant comment ces six facteurs, ces procédés qu’adopte l’inconscient, entrent en jeu dans la formation de chacune des trois névroses de transfert : l’hystérie d’angoisse, l’hystérie de conversion et la névrose obsessionnelle.

Cette démarche est l’abord ontogénétique de la constitution de chaque névrose et permet de dégager sa structure. À côté de cette approche dépouillée et aride, nous ne passerons pas sous silence ce qu’apporte la construction phylogénétique, même si elle part d’une fiction et se présente comme beaucoup moins rigoureuse. La création mythique qu’est la « fantaisie phylogénétique » réémerge périodiquement dans l’œuvre de Freud, au gré de ses histoires d’amour avec ses compagnons. Elle soutient de ses fioritures et de sa valeur métaphorique l’investigation dans la logique de l’inconscient.

L’hystérie d’angoisse

À refouler avec succès, l’hystérie d’angoisse n’y arrive que piètrement. Tout d’abord, « aucun représentant [de la pulsion libidinale refoulée] n’arrive au préconscient. » Alors pourquoi est-ce un insuccès du refoulement ? Parce que l’effet du refoulement qui a délié le lien pénible de l’affect et de la représentation a été de refouler purement et simplement la représentation en laissant libre, et tout aussi pénible, l’affect. L’affect en question est ici l’angoisse. Reste telle quelle cette angoisse pure, un affect d’angoisse sans aucune représentation, sans aucune représentabilité ni figurabilité.

Je voudrais ici noter au passage que, dans sa deuxième théorie de l’angoisse en 1926 (dans Inhibition, Symptôme et Angoisse), Freud prend le soin de signaler avec précision que dans le cas de ce premier refoulement, le moteur du refoulement, ce qui provoque la déliaison et le refus de la représentation, c’est l’angoisse. C’est l’angoisse qui produit le refoulement et non l’inverse ; le fait que l’angoisse demeure après le refoulement peut nous tromper sur le processus. L’apparition de l’angoisse « qui ne trompe pas »[21], de cette angoisse pure et massive, dès son « signal », est le signe de ce premier refoulement.

Plus tard, il peut y avoir production d’une représentation substitutive qui ait accès au préconscient et au conscient ; elle viendra épisodiquement se lier à l’angoisse. S’il y a formation d’une phobie (mais cela peut aussi bien ne pas avoir lieu), on peut dire que le refoulement réussit dans la mesure où le déplaisir est évité. « L’inhibition de l’affect de déplaisir » a lieu mais moyennant un grand renoncement, c’est une tentative de fuir éperdument l’angoisse ; dans le cas de la phobie, au prix de l’inhibition, cette tentative est rentable. Le destin du représentant de la motion pulsionnelle refoulée, sa représentation substitutive qui constituera l’objet de la phobie, n’est qu’un signe du processus du refoulement ; en 1924, Freud dira que c’est « le signal de l’angoisse première ».

De contre-investissement, tout d’abord dans l’hystérie d’angoisse il n’y en a pas ; il manque dans la première phase essentielle de cette névrose qui est pure tentative de fuite. Plus tard, le contre-investissement peut fournir la possibilité d’une représentation fondée sur une trace mnésique et permettre que l’affect se précipite sur la représentation substitutive. S’il y a production d’une phobie, le contre-investissement encercle, occupe dans tous ses abords la représentation substitutive qui forme donc l’objet phobique ; il assure à force d’une grande vigilance et au prix de l’inhibition, la maîtrise de la décharge de déplaisir ; il représente la dépense que coûte la névrose.

La représentation substitutive qui apparaît avec l’action du contre-investissement constitue un premier retour du refoulé. La phobie est une formation substitutive.

Notons que, dans le texte, Freud ne parle pas de formation de symptôme en ce qui concerne l’hystérie d’angoisse. Alors, le symptôme de la névrose d’angoisse serait la phobie, formation de symptôme et formation substitutive étant ici équivalents. Le symptôme dans l’hystérie d’angoisse est la constitution de l’objet phobique ; il est un indice du retour du refoulé qui équivaut, par sa nature et dans le temps, à l’apparition de la représentation substitutive.

L’hystérie d’angoisse renvoie, très immédiatement, à l’hystérie infantile. Elle représente en quelque sorte le modèle même de la disposition à la névrose ; son premier temps est comme le temps d’avant le choix de la névrose.

Freud a dans ce texte poussé sa pensée jusque dans ses retranchements en essayant de suivre les processus inconscients dans leur plus grande complexité logique. Très précisément à l’instant où il aboutit à ce temps d’avant le choix de la névrose, à ce moment commun aux trois névroses qu’est l’angoisse infantile, sa pensée bute sur une limite. « J’espère que le lecteur, écrit-il, qui a du reste pu remarquer d’après l’ennui de nombreux passages, à quel point tout est reconstruit à partir d’une observation méticuleuse et laborieuse, aura quelque indulgence, même si, pour une fois, l’esprit critique s’efface devant la fantaisie[22]. » L’examen de l’ontogenèse des pulsions et du refoulement ne peut plus être mené plus loin. Pour soutenir son interrogation sur l’angoisse première du sujet, sur son état de détresse qui le laisse momentanément mais très intensément sans recours, Freud appelle ici au secours de sa pensée l’histoire de l’évolution de l’humanité entière. Maintenant, pour avancer, la fantaisie phylogénétique lui vient à la rescousse, il a besoin de ses hypothèses moins fondées, plus hasardeuses pour dire ce qu’est l’angoisse.

La première « nouveauté », c’est « l’irruption de la période glaciaire » dans le paradis mythique des débuts de l’humanité. L’histoire de l’humanité est la métaphore de l’histoire de chaque enfant. L’harmonie paradisiaque est brisée quand soudain surgissent les dangers menaçants.

Realangst : angoisse de réel. C’est un terme qui traverse toute l’œuvre de Freud. Il l’appelle aussi die reale Todesangst, l’angoisse réelle de mort. Ce point dernier d’angoisse qui s’articule toujours avec le réel et la mort, point auquel vient s’épingler aussi le Destin, c’est le lieu à partir duquel pourront repartir les interrogations.

La première interrogation porte sur la nature de ce que Freud appelle Sehnsuchtangst. Le terme est ici traduit par angoisse de désir. Le désir, ici, a, semble-t-il, un sens particulier, un sens fort. Freud n’utilise pas Wunsch mais Sehnsucht. En français, cela donnerait « nostalgie », « désir ardent » ou encore « douloureuse impatience ». L’hystérie d’angoisse met en présence chez le sujet cette angoisse de désir avec l’angoisse de réel. Je reviendrai, à la fin de ce travail, sur ce terme de Sehnsuchtangst.

L’hystérie de conversion

Succès complet du refoulement dans l’hystérie de conversion. Des trois névroses de transfert, c’est celle qui présente le processus le plus achevé du refoulement. Dans un premier temps, le contre-investissement contribue fortement au maintien du refoulement, en permettant très vite à la motion pulsionnelle refoulée de venir former un compromis avec la motion d’autoconservation refoulante. Ceci se passe très vite et dans la suite de la névrose, le contre-investissement n’aura plus à travailler. De façon un peu imagée, c’est comme si, pour réaliser le compromis, la motion libidinale présentait un de ses représentants convenables pour négocier et faire alliance avec la motion pulsionnelle d’autoconservation. Cette alliance, partielle mais solide, donne la représentation substitutive. C’est ce substitut dans lequel la représentation refoulée initiale est déguisée qui forme le symptôme. Ainsi, le symptôme, dans l’hystérie de conversion, est le mode de retour du refoulé.

La mise en scène de l’hystérie de conversion dans l’aventure phylogénétique pourrait s’appeler « le triomphe de l’amour ». Lorsque les vivres vinrent à manquer dans les hordes humaines, il fallut bien stopper l’élan de procréation. Le contrôle des naissances se fit spontanément face à la menace de mort qui pesait sur les enfants à venir. Lorsque l’interdit porte sur le primat de la génitalité, les pulsions libidinales sont forcées de chercher satisfaction dans les phases antérieures de la libido. Le prix de cette recherche sans satisfaction véritable est la névrose hystérique de conversion.

La névrose obsessionnelle

Le succès du refoulement dans la névrose obsessionnelle est complet mais bien éphémère. À une première phase de refoulement réussi de la représentation inconciliable en succèdent deux autres.

La deuxième phase est celle de la production d’une représentation substitutive tout comme dans l’hystérie d’angoisse. Seulement, et c’est en cela que le refoulement est mis en échec, cette représentation, dans sa liaison à l’affect, est ambivalente. Par sa liaison à nouveau dérangeante avec l’affect, elle va être, elle aussi, destinée au refoulement.

En comparaison avec l’hystérie de conversion, c’est comme si le représentent de la pulsion libidinale refoulée n’arrivait pas à un compromis vivable avec la pulsion du moi. En lieu et place de la formation de compromis de l’hystérie de conversion, se produit, dans le cas de la névrose obsessionnelle, une formation réactionnelle. Cette formation réactionnelle est une représentation de contrainte (Zwangvorstellung). Le travail du contre-investissement est ici énorme. La névrose coûtera une dépense colossale car, lors de cette deuxième phase, le contre-investissement devra déjà compenser l’insuffisance du refoulement. L’ambivalence de la représentation substitutive provient du fait qu’elle a été puisée parmi les représentants des pulsions libidinales sadiques. Son alliance avec les pulsions d’autoconservation est entière mais fragile. Le contre-investissement doit œuvrer au maintien de la représentation de contrainte. Autour de cette représentation, il installe une véritable forteresse.

Suit une troisième phase. C’est la phase de formation du symptôme qui ici ne coïncide donc pas, ni dans sa nature, ni dans son temps d’apparition, avec la formation substitutive. La représentation substitutive refoulée par le refoulement secondaire fait retour dans des représentations dérisoires mais insistantes, car elle s’est « déplacée sur l’infime, l’indifférent » et l’affect d’angoisse revient « sous forme d’angoisse sociale, d’angoisse morale, reproche sans merci »[23].

Dans la genèse de la névrose obsessionnelle, la libido a régressé aux représentations des motions pulsionnelles sadiques-anales et les motions du moi ont contraint le développement libidinal à se fixer à ce stade. C’est ici que se trouvera le point de la fixation, point d’où le refoulé fait retour.

La représentation initialement refoulée menace sans cesse de revenir intacte même si, par les déplacements successifs, elle reste loin maintenant. Si elle ne revient pas, c’est grâce au travail du contre-investissement qui ne fait que renforcer la forteresse autour des représentations de contrainte, en mettant pour cela en œuvre maintenant des moyens logiques. Mais les formations réactionnelles que sont ces représentations de contrainte, aussi renforcées et multipliées soient-elles, sont quand même infiltrées sans cesse par les représentations  substitutives qu’a ratées le refoulement secondaire. Et c’est là qu’apparaissent les symptômes de la névrose obsessionnelle.

Le cours de la névrose est comme la répétition incessante de cette troisième phase, ce qui fait dire à Freud que « dans la névrose obsessionnelle, le travail du refoulement débouche sur une lutte sans succès et sans fin »[24].

Dans la fantaisie phylogénétique, la névrose obsessionnelle reproduit un moment du développement de l’espèce humaine qui concerne surtout le mâle. C’est le temps de l’exercice de la toute-puissance des pensées, et de l’épanouissement de l’intelligence. C’est le temps aussi où des hommes se sont érigés en pères des hordes primitives nombreuses et rivales. Sous forme de névrosé obsessionnel, c’est le père primitif qui fait retour, mais en négatif. « Ce prototype humain, le plus précieux pour le développement de la civilisation, »[25] doit lui aussi lutter pour maintenir les revendications de sa vie amoureuse face à la brutalité ; dans cette lutte son énergie vitale s’épuise, le laissant paralysé dans son action ; il a succombé à la résistance.

« Les particularités du transfert dans la cure sont celles de la névrose elle-même »

Cette citation est tirée de La Dynamique du transfert[26]. « Une subtile observatrice, Gabriele Reuter, a pu montrer, à une époque où la psychanalyse venait à peine de naître, que ces particularités du transfert ne sont pas imputables à la psychanalyse, mais bien à la névrose elle-même. »

Trois formes de détresse, trois formes de névrose, trois névroses de transfert, Übertragungsneurosen.

À l’origine, une même réalité : l’angoisse, l’angoisse de réel. Question de vie ou de mort, cette angoisse, il s’agit de la négocier.

Pour chaque sujet névrosé, le style de la négociation obéit à un certain chiffrage. Dans la Vue d’ensemble, Freud reconstruit admirablement trois formes selon lesquelles s’opère ce chiffrage, en refaisant dans l’après-coup et à rebours le chemin de la constitution de chacune des névroses de transfert. À ceci près que la reconstitution du chiffrage ne donne pas la clé pour déchiffrer.

Car encore pour chaque sujet, les temps des petites histoires se conjuguent à ceux de la grande au rythme des nouvelles amours re-nées des cendres des anciennes.

Les névroses sont de transfert (aussi bien dans le deuxième sens d’Übertragung). Le transfert est inhérent à leur nature et à leur formation. Dans les tours du transfert propres à la structure névrotique, le transfert de la cure trouve à chaque fois les inscriptions de soi : destin pour défricher à nouveau les sentiers du désir.

« Ce moment fécond de la névrose »

J’ai tiré cette citation de la séance du 10 juin 1959 du séminaire de Lacan Le Désir et son interprétation. La formulation « moment fécond » à propos de la névrose est surprenante ; Lacan l’a réservée plus d’une fois à l’éclosion de la psychose. Voici comment elle arrive dans le contexte de ce séminaire. Il s’agit d’un court passage, qui tient en quelques lignes dans la transcription.

L’aphanisis. Lacan reprend une fois de plus ici ce terme emprunté à Jones. Jones parle du fait que le sujet névrosé, à l’approche de l’objet de son désir voit son désir disparaître. Cette trouvaille, Lacan l’éclaire précisément en repérant que dans le rapport au désir, c’est le sujet lui-même qui s’estompe. C’est un moment concret où le sujet, en prise au désir, manifeste dans son élocution une certaine suspension, un évanouissement, une tendance à se faire disparaître. Ici le sujet est en aphanisis « dans le moment où il se trouve offert au désir de l’autre, où il se trouve être à sa merci ».

À ce propos, Lacan commente le texte de Freud sur le petit Hans. En présence du désir de sa mère le petit Hans se trouve sans recours, dit Lacan et il introduit ici un terme de Freud, terme qu’il reprend également dans plusieurs de ses séminaires : Hilflosigkeit, état ponctuel dans lequel le sujet se retrouve sans recours, sans secours.

« L’angoisse, dit Lacan, est déjà une ébauche d’organisation par rapport à cette position d’être sans recours […] pour autant qu’elle est déjà attente on ne sait pas de quoi. […] C’est ce moment fécond de la névrose que je vise dans le cas du petit Hans, parce que là il s’agit d’une phobie, c’est à dire la forme la plus simple de la névrose, celle où nous pouvons toucher du doigt le caractère de la solution. »

La phobie se constitue dans la nécessité de lutter contre « une angoisse plus redoutable encore que la peur liée, la peur fixée de la phobie ».

La construction névrotique se définit ici comme « ce dans quoi [le sujet] s’organise pour subsister comme désir […] et être abrité du désir de l’autre comme tel, […] cet alibi qui est celui où il se constitue respectivement comme phobique, hystérique, obsessionnel ».

L’angoisse libre, non liée, celle qui met le sujet dans la position d’être sans recours, celle qui s’articule au réel, à la mort, au trauma, au destin, celle qui se trouve être représentée comme un fond d’origine sur lequel, à partir duquel, par rapport auquel se constituent les trois névroses, cette angoisse réelle de mort, son statut comme affect n’a cessé d’interroger Freud tout au long de son œuvre et jusqu’à la fin. La Realetodesangst s’est posée à la fois comme certitude et comme énigme. Il me semble que c’est ce point d’appui certain et énigmatique dans la pensée de Freud qui a servi à Lacan pour embarquer sa propre pensée et n’a cessé, lui non plus, de l’interroger.

 

Je reviens maintenant à la Vue d’ensemble de 1915. Dans ce texte posthume de Freud, un terme m’a fait effet d’étonnement et de nouveauté. Il arrive au moment où Freud développe la structure spécifique de l’hystérie d’angoisse. Ce terme est Sehnsuchtangst. En français, maintenons pour l’instant l’option qu’ont adoptée les traducteurs : angoisse de désir.

L’angoisse de désir vient en contrepoint de l’angoisse de réel et, dans une articulation particulière à celle-ci, elle constitue un recours névrotique spécifique : l’hystérie d’angoisse.

Le sujet, menacé dans son existence par le danger externe, éprouve l’angoisse de réel. Cela amène la libido à se détourner de ses objets pour revenir dans le moi et ce qui avait été libido d’objet rejoint, dans le moi, l’angoisse de réel. « Nous avons eu un long débat, dit Freud, sur la question de savoir si l’angoisse de réel est la plus originaire ou bien si c’est l’angoisse de désir (Sehnsuchtangst), » —et c’est le seul passage où, dans le texte, il écrit ce terme— « si l’enfant transforme sa libido en angoisse de réel parce qu’il la juge trop forte, dangereuse, et accède de cette manière à la représentation du danger, ou bien s’il cède plutôt à une anxiété de caractère universel et apprend de celle-ci à redouter aussi sa libido insatisfaite. […] Nous pouvons nous permettre maintenant de clore ce débat en faveur de l’angoisse de réel et adopter l’idée que [les enfants sont amenés] à traiter la libido insatisfaite comme un danger extérieur[27]. »

Je suis partie à la recherche d’autres occurrences, dans les textes de Freud, de ce terme « angoisse de désir » ou de termes qui pourraient s’en approcher. Je vous propose ce que j’ai cueilli dans cette excursion. Dans Inhibition, Symptôme et Angoisse, Freud reprend, lorsqu’il s’interroge sur l’angoisse, ses travaux sur les névroses actuelles, son travail sur le petit Hans et probablement aussi cette Vue d’ensemble inédite de 1915.

À partir du constat que le motif du refoulement est l’angoisse et non l’inverse, il est amené à spécifier que l’angoisse qui produit le refoulement est l’angoisse de réel, Realangst. Néanmoins, suite au refoulement, il y a toujours de l’angoisse.

À propos de cette angoisse qui demeure, Freud disait que le petit Hans éprouvait, à l’égard de sa mère, des « états mêlés d’aspiration ardente et d’angoisse[28] », qu’il se trouvait, avant d’avoir constitué ses phobies, dans une sorte de « nostalgie[29] ».

Cette « angoisse de la nostalgie » n’est pas celle qui provient d’un danger réel extérieur mais celle provoquée par un danger pulsionnel interne[30]. Toutefois, elle présente le même caractère d’extériorité, d’étrangeté, elle est ressentie comme venant de l’extérieur. En fait, toutes deux sont extérieures, dit Freud, parce qu’il s’agit dans les deux cas d’une réaction du moi à un danger inconnu de lui, toutes deux sont « situation vécue de détresse » situation qui est celle du trauma[31].

Il faudrait consulter le texte allemand et lire dans quels termes précis Freud qualifie cette deuxième sorte d’angoisse ; je ne sais pas s’il mentionne Sehnsuchtangst[32].

Dans le texte français d’Inhibition, Symptôme et Angoisse, cette angoisse est « attente, […] angoisse de quelque chose », le quelque chose restant tout à fait indéterminé. Freud parle d’une angoisse « avec absence d’objet » (p. 94). (Lorsqu’elle trouve un objet, c’est la peur.) C’est comme s’il s’agissait de « l’attente du traumatisme », cette angoisse se manifeste comme une « répétition atténuée du traumatisme » (p. 95). Elle signifie : « Je m’attends à ce qu’une situation de détresse survienne, ou bien, la situation présente me rappelle des événements traumatiques que j’ai vécus autrefois. J’anticipe ce traumatisme (p. 95). »

Sehnsucht veut dire nostalgie. Nostalgie se dit aussi Heimweh. Sehnsucht voudrait aussi dire en français soupir, regret, langueur ou encore désir ardent ou douloureuse impatience.

Les quelques lignes qui terminent Inhibition, Symptôme et Angoisse portent sur la « nostalgie », plus précisément sur la proximité de deuil et nostalgie. Entre les deux, une nuance par rapport à la perte d’objet. Dans la nostalgie, il y a à la fois la perte et le déni de la perte. C’est une position particulière du sujet qui marquerait en même temps la perte de l’objet et sa présence comme absence.

À partir de ce terme, je proposerais, peut-être dans un travail ultérieur, d’interroger le texte de Lacan par le texte de Freud.

 



[1] S. Freud, Vue d’ensemble des névroses de transfert : un essai métapsychologique, Gallimard, 1986.

[2] Citation tirée de Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit. p. 34.

[3] In : S. Freud, Résultats, Idées, Problèmes I, P.U.F., 1984, pp. 233–236.

[4] In : S. Freud, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1985, pp. 7–25.

[5] In : S. Ferenczi, Œuvres complètes, tome II, Payot, 1978, p. 232.

[6] S. Ferenczi et G. Groddeck, Correspondance (1921–1933), Payot, 1982.

[7] Les renseignements biographiques sont pris chez Jones, Max Schur, Balint (préfaces aux Œuvres complètes de Ferenczi), Roazen (La Saga freudienne) et Ilse Grubrich-Simitis (Métapsychologie et Métabiologie, texte joint à la Vue d’ensemble).

[8] In : S. Freud, La Technique psychanalytique, P.U.F., 1953, pp. 116–130.

[9] Ferenczi vivait à Budapest (RA).

[10] Elle est parue ultérieurement chez Calmann-Lévy : tomes I et II en 1992, tome III en 2000 (RA).

[11] Citation tirée de Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit., p. 38.

[12] In : S. Freud, Résultats, Idées, Problèmes I, P.U.F., 1984, pp. 113–122

[13] S. Freud, Esquisse d’une psychologie scientifique, in La Naissance de la psychanalyse, P.U.F., 1973, pp. 307–396.

[14] Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit., p. 19.

[15] S. Freud, L’Inconscient, in Métapsychologie, Idées-Gallimard, p. 89.

[16] Pulsions et destins des pulsions, in Métapsychologie, op.cit., pp. 11–44.

[17] S. Freud, Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Idées-Gallimard, p. 159.

[18] S. Freud, L’Interprétation des rêves, P.U.F., 1967.

[19] In : S. Freud, Névrose, Psychose et Perversion, P.U.F., 1974, 189–197.

[20] In : Métapsychologie, op. cit., pp. 125–146.

[21] Terme utilisé par Lacan.

[22] Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit., p. 29.

[23] Métapsychologie, op.cit., p. 62.

[24] Métapsychologie, op.cit., p. 63.

[25] Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit., p. 38.

[26] In : La Technique psychanalytique, op.cit., p. 53.

[27] Vue d’ensemble des névroses de transfert, op.cit., p. 35.

[28] S. Freud, Cinq Psychanalyses, P.U.F., 1954, p. 177.

[29] Cinq Psychanalyses, op.cit., p. 174.

[30] S. Freud, Inhibition, Symptôme et Angoisse, P.U.F., 1951, p. 50.

[31] Inhibition, Symptôme et Angoisse, op.cit., p. 95.

[32] Freud n’utilise pas ici le terme de Sehnsuchtangst mais parle de neurotische Angst (angoisse névrotique) (RA).